SEPTEMBRE 2003, NATIONS UNIES / LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME
__Pour extirper les racines du mal terroriste, Kofi Annan croit en la promotion d'une vision convaincante du monde
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Kofi Annan a mis en garde contre les risques de dérapages de la guerre contre le terrorisme, le 22 septembre 2003, à New York, lors d'une conférence sur le terrorisme, organisée à l'initiative du premier ministre norvégien Kjell Magne Bonjevik et du Prix Nobel de la paix Elie Wiesel - conférence à laquelle participaient une vingtaine de chefs d'Etat dont Jacques Chirac, Lula, le président brésilien, ou encore José-Maria Aznar, le premier ministre espagnol.
S'adressant à la Conférence intitulée "Combattre le terrorisme pour l'humanité : Conférence sur les racines du mal", Kofi Annan a affirmé que "dans la lutte contre le terrorisme, les idées comptaient pour beaucoup." "Nous devons présenter une conception du monde plus convaincante que celle de certains terroristes qui, pour extrême qu'elle soit, ne manque pas d'impressionner", a-t-il souligné. "Pour lutter contre le terrorisme, il ne suffit pas de lutter contre les terroristes. Il faut aussi gagner les coeurs et les esprits."
Il a mis en garde contre une vision de la lutte contre le terrorisme qui se réduirait au recours à la force. C'est selon lui, "se bercer d'illusions que de croire que la force militaire peut à elle seule avoir raison du terrorisme." Même si "le recours à la force est parfois la seule façon de neutraliser des groupes terroristes", "il y a bien d'autres choses à faire pour éliminer le terrorisme".
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Dans son discours, le président Chirac
a rendu hommage à la ville de New York, qui "a su
se redresser". "Nous lui devons, nous devons aux victimes
du 11 septembre, comme à toutes les victimes du terrorisme,
une action résolue contre ce fléau. Et en hommage
à leur destin tragique, je propose que le 11 septembre
soit désormais "Journée mondiale contre le
terrorisme"", a-t-il dit.
Elie Wiesel, qui essaie de promouvoir l'idée de
faire du terrorisme un crime contre l'humanité,
a demandé au président français s'il soutenait
cette idée. "Naturellement", s'est exclamé
le président français.
LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME PASSE PAR LE REGLEMENT DES CONFLITS, LE RESPECT DES DROITS DE L'HOMME ET LE DEVELOPPEMENT
L'allocution de Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, à la Conférence intitulée "Combattre le terrorisme pour l'humanité : Conférence sur les racines du mal".
Permettez-moi de vous féliciter, Monsieur le Premier Ministre, et vous, Elie, d'avoir organisé cette conférence. Elle porte sur un thème d'importance fondamentale. Le terrorisme
est une menace à laquelle les Etats Membres des Nations
unies font face depuis longtemps, et l'Organisation les aide à
le combattre sur plusieurs fronts. Récemment, elle a elle-même
été la cible d'un attentat terroriste ignoble et
cruel, et nous avons perdu de nombreux collègues et amis
irremplaçables. La disparition de ces êtres exceptionnels
m'attriste au plus haut point.
Pour lutter efficacement contre le terrorisme, et éviter
d'errer dans cette entreprise, nous devons encourager, et non
brider, le débat sur les façons de réagir.
J'espère, dans mes remarques, offrir quelques idées
propres à nourrir ce débat.
Le terrorisme, menace de dimension mondiale, n'est jamais justifié.
Nul ne peut donner à autrui le droit de tuer des civils
innocents. Le terrorisme ne sert aucune cause, aussi digne soit-elle
: il ne peut que la pervertir, et donc lui nuire.
Le fléau du terrorisme appelle une réaction
inflexible, mais cette réaction ne peut être
émotionnelle : elle doit être réfléchie.
La colère que nous inspirent les attentats terroristes
ne doit pas nous empêcher de raisonner. Si nous voulons
avoir le dessus, nous devons, dans notre propre intérêt,
essayer de comprendre le phénomène, et analyser
minutieusement les divers moyens d'action et leurs résultats.
Les experts qui se sont réunis à Oslo en juin
pour préparer les débats d'aujourd'hui ont souligné,
à juste titre, que les terroristes sont souvent des êtres
rationnels et décidés qui élaborent des plans
précis pour parvenir à des fins politiques. Rien
ne sert de prétendre que tous les terroristes sont des
déséquilibrés, ou que leurs décisions
sont sans rapport avec la situation politique, sociale et économique
dans laquelle ils se trouvent. Mais il est tout aussi erroné
de se dire que les terroristes ne sont que le produit de leur
environnement. Le phénomène est bien plus complexe
que cela.
C'est aussi se bercer d'illusions que de croire que la force
militaire peut à elle seule avoir raison du terrorisme.
Le recours à la force est parfois la seule façon
de neutraliser des groupes terroristes. Mais il y a bien d'autres
choses à faire pour éliminer le terrorisme.
Le désespoir est le terreau du terrorisme. Les terroristes
recrutent des membres et des partisans parmi ceux qui ne trouvent
pas de moyens pacifiques et légitimes de faire entendre
leurs griefs, ou ont l'impression d'avoir épuisé
ces moyens. Ainsi, l'aliénation de la population profite
à de petits groupes qui opèrent dans l'ombre.
Toutefois, le fait que quelques individus malfaisants tuent
au nom d'une cause ne rend pas cette cause moins juste, pas plus
qu'il ne nous dispense de l'obligation de répondre à
des griefs légitimes. Au contraire, le terrorisme ne sera
vaincu que si nous faisons le nécessaire pour régler
les différends politiques et les conflits qui font qu'il
trouve des adeptes. Si nous n'agissons pas dans ce sens, nous
aurons fait nous-mêmes le jeu des terroristes que nous voulons
neutraliser.
Il faut aussi se rappeler que, dans la lutte contre le terrorisme,
les idées comptent pour beaucoup. Nous devons présenter
une conception du monde plus convaincante que celle de certains
terroristes qui, pour extrême qu'elle soit, ne manque
pas d'impressionner. Nous devons bien faire comprendre, par nos
paroles et par nos actes, que nous luttons contre les terroristes,
mais aussi que nous luttons pour notre propre cause : celle
de la paix, du règlement des conflits, des droits de l'homme
et du développement.
Ce qui doit se profiler à l'horizon, c'est plus qu'une
victoire sur le terrorisme. C'est un monde meilleur et
plus juste. Pour cela, il nous faut un programme précis.
C'est pourquoi la Déclaration du Millénaire, loin
de perdre de son importance, ne fait qu'en gagner, et c'est pourquoi
il est impératif que les promesses qu'elle contient se
concrétisent.
Nous ne devons jamais, dans notre combat contre les terroristes,
nous abaisser à les imiter. Les Etats doivent donc veiller
à respecter les limites qu'impose le droit international
humanitaire en ce qui concerne le recours à la force. Il
y va de nos valeurs communes.
Paradoxalement, les groupes terroristes peuvent y gagner quand,
en réaction à leurs actes de violence, les gouvernements
vont trop loin et commettent eux-mêmes des atrocités,
qu'il s'agisse de nettoyage ethnique, de bombardements aveugles
dans des zones urbaines, de tortures infligées à
des prisonniers, d'assassinats programmés ou de "dégâts
subsidiaires" parmi les civils innocents. Ces actes ne sont
pas seulement illégaux et injustifiables. Ils sont aussi
susceptibles d'être exploités par les terroristes,
qu'ils aideront à recruter des adeptes et à nourrir
le climat de violence qui fait leur jeu.
C'est pour ces raisons, et pour bien d'autres encore, que j'estime
que les droits de l'homme ne peuvent être sacrifiés
au profit de la lutte contre le terrorisme. Il n'y a rien
d'incompatible entre la défense des droits de l'homme et
la lutte contre le terrorisme. Au contraire, le principe moral
qui sous-tend les droits de l'homme, celui d'un profond respect
pour la dignité de chaque individu, est une de nos armes
les plus puissantes pour combattre le terrorisme.
Transiger sur les droits de l'homme reviendrait à
donner aux terroristes une victoire qu'ils ne peuvent obtenir
eux-mêmes. La promotion et la défense des droits
de l'homme, ainsi que le respect le plus strict du droit international
humanitaire, doivent donc être les piliers de la lutte antiterroriste.
Pour lutter contre le terrorisme, il ne suffit pas
de lutter contre les terroristes. Il faut aussi gagner
les coeurs et les esprits. Pour ce faire, nous devons nous
efforcer de régler les différends politiques, présenter
et mettre en oeuvre un programme pour la paix et pour le développement,
et promouvoir les droits de l'homme.
Tout cela, nous ne pouvons bien le faire qu'ensemble, par l'intermédiaire
des institutions multilatérales, principalement l'Organisation
des Nations Unies.
Si nous nous laissons guider par ces principes, nous aurons
l'avantage moral dans la lutte contre le terrorisme. Et,
plutôt que d'offrir une victoire aux terroristes,
nous leur signifions de façon croissante notre rejet de
leurs méthodes et leur vision du monde.
Source : Nations unies, 22 septembre 2003.