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Les fondements des droits de l'homme dans la conscience individuelle


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Les efforts déployés par ceux qui luttent aujourd'hui pour les Droits de l'homme me paraissent répondre avant tout à un double souci: celui d'assurer la juridicité des droits que l'on énonce - et qui tendent à se multiplier -, c'est-à-dire leur caractère obligatoire, exigible, permettant à une cour instituée à cet effet d'en constater la violation et d'en imposer le respect; et celui de tenir compte toujours davantage du fait que l'exercice de ces droits exige certaines conditions concrètes de vie d'ordre social, en l'absence desquelles les droits énoncés se réduisent à des abstractions.

J. HerschIl faut bien constater que ce double souci comporte souvent une contradiction : dans la mesure où les droits énoncés définissent des conditions sociales toujours relatives à une époque déterminée et à un niveau de développement atteint, leur juridicité, et donc la rigueur avec laquelle ils sont exigibles, ne peut guère être assurée.

Cette contradiction n'est pas fortuite: elle tient à la condition humaine elle-même. L'exigence des Droits est absolue, ou elle n'est pas. Mais, d'autre part, les conditions dans lesquelles cette exigence s'actualise sont toujours relatives. C'est que l'homme a une âme et un corps, et que son être s'actualise à l'intersection des deux.

La juridicité des Droits et celle des conditions concrètes nécessaires à leur exercice s'excluent donc souvent, tout en étant indispensables à la fois au progrès de leur mise en oeuvre. Par suite des difficultés et des obstacles qu'entraîne cette contradiction, la lutte pour les Droits de l'homme se trouve engagée dans une lutte de plus en plus complexe, à l'aide d'énoncés de plus en plus nombreux et de plus en plus problématiques.

C'est ce qui explique, je pense, que le travail sur les paragraphes et le souci de leur efficacité finissent par obscurcir, au sein des divers organes juridiques compétents, la raison d'être fondamentale des Droits de l'homme, sans laquelle ceux-ci n'auraient pas de sens. C'est de cette raison d'être que je voudrais traiter.

Pourquoi l'homme a-t-il des droits ?

Croyons-nous que l'homme a des droits, simplement parce que nous sommes des hommes ? Est-il vrai que des triangles, s'ils pouvaient parler, réclameraient le respect des droits des triangles ? Certains parlent des droits des animaux. Est-il vrai que les animaux aient des droits, au sens où nous parlons des Droits de l'homme ?En quoi les droits de l'homme diffèrent-ils essentiellement de ceux d'un poulet, d'une truite, d'un chien - même s'il convient d'éviter toute souffrance inutile au poulet, à la truite et au chien ?

Je ne crois pas qu'on ait suffisamment réfléchi à cette question. Un signe: l'Unesco a organisé toute une série de colloques pour servir les Droits de l'homme en combattant le racisme. Elle a invité des anthropologues, des sociologues et des psychologues réputés, à soutenir de toute leur science la thèse selon laquelle, à conditions égales, la moyenne du quotient d'intelligence s'établit dans toutes les races à peu près au même niveau. Telle est bien, actuellement, la thèse fondamentale de la bien-pensance internationale. Or, outre que le quotient intellectuel me paraît un critère assez incertain lorsqu'on l'applique à des cultures radicalement différentes de celle de l'Occident, et que l'égalité ainsi affirmée, en réponse à une question aussi grave, reste une thèse bien fragile et difficile à prouver - cette thèse elle-même n'a, à mon avis, rien à voir avec les Droits de l'homme: une personne moins intelligente (au sens du fameux quotient) qu'une autre n'a pas moins de Droits de l'homme qu'une personne plus intelligente. Il serait monstrueux de l'affirmer.

De tels efforts prouvent que nous n'avons pas assez réfléchi aux fondements. Pourquoi l'homme a-t-il des droits ? S'il est difficile d'en assurer le respect, s'ils sont toujours liés à des conditions relatives - il est d'autant plus nécessaire à qui s'engage pour leur défense de saisir le pourquoi de leur exigence absolue.Haut page

Le respect et l'offense

Et d'abord : est-il possible de s'interroger sur ce pourquoi en espérant trouver une réponse universelle ? Certains prétendent que la conception des Droits de l'homme tout entière est d'origine occidentale, et qu'en l'étendant au monde entier on s'adonne une fois de plus - paradoxalement - à une entreprise impérialiste. C'est pour réfuter cette thèse que l'Unesco a publié en 1968, pour le vingtième anniversaire de la Déclaration universelle, une anthologie intitulée Le Droit d'être un homme, dont les textes de tous genres, provenant de tous les coins de la terre et datant de toutes les époques, entre le 2e millénaire avant Jésus-Christ et 1948, témoignent unanimement d'une aspiration à de tels Droits, du besoin d'un certain respect pour l'homme, vivant en tout homme, et d'une souffrance profonde là où ce respect fait défaut. Certes, le contenu de ce besoin a varié avec les cultures et les époques, mais l'aspiration, et la blessure causée par l'offense, constituent bien une caractéristique humaine commune. Partout où il y a eu des hommes, on trouve le sentiment impératif que quelque chose, un certain respect, est dû à tout être humain, simplement parce qu'il est un être humain.

Certes, ce livre ne permet nullement d'affirmer que les Droits aient été respectés, ni même reconnus, dans le monde entier. Beaucoup de textes sont plaintes, ou des cris d'indignation. Mais qui se plaint d'avoir été humilié ou mutilé dans sa dignité d'homme témoigne déjà de ce qui lui est indispensable. Parfois il semble dire: Plutôt mourir . Une telle souffrance diffère de celle dont peut souffrir tout autre être vivant, n'importe quel animal par exemple. Pour un homme, ne pas vivre en homme, c'est ne pas vivre.

Ainsi donc, si le concept des Droits de l'homme n'est pas universel, leur attente, leur besoin, s'enracine en chaque homme dans une dignité virtuelle qui lui est propre. Nul n'est déjà pleinement un homme, mais chacun veut l'être parce qu'il peut l'être et qu'il est appelé à l'être. Chacun peut devenir un sujet libre et responsable, quelqu'un qui invente et décide une conduite, la juge et l'assume comme sienne. Chacun a la tâche et l'espoir de devenir un homme. Etre un homme, ce n'est donc pas seulement le fait donné de l'appartenance à une espèce naturelle, mais une vocation de liberté. Il s'agit donc d'assumer à la fois les données naturelles et cette tâche, avec tout ce que cela comporte.

Il semble parfois que ce que les hommes veulent avant tout, c'est une nourriture suffisante, une certaine sécurité, une absence de soucis - mais ce ne sont là que des conditions pour ce qu'ils veulent essentiellement. Une vache dans un pré est bien plus tranquille qu'un philosophe avec ses problèmes, mais aucun être humain ne voudrait réellement être cette vache. Il veut être un être humain.

Sans doute n'insiste-t-on pas assez, dès l'éducation de la petite enfance, sur la reconnaissance qu'il faudrait avoir pour être né être humain, unique témoin de ce monde, le seul qui sache qu'il le voit, qu'il l'entend, le seul qui va essayer de le comprendre et d'y agir, en fonction d'une conscience méritant le respect. C'est pourquoi ce témoin, lorsqu'il ne peut pas vivre en homme, peut préférer mourir. Là se trouve, je pense, le fondement le plus profond des Droits de l'homme: car il suffit que l'autre ne puisse pas vivre en homme, pour que l'homme en moi se trouve nié, privé du respect qui lui est dû.

Une double "nature"

Ph. J. HerschEt pourtant, nous savons tous qu'il n'en est pas ainsi, que la pente naturelle des êtres humains les entraîne à asservir eux-mêmes d'autres êtres humains, dans une mesure et avec une rigueur inconnues du monde animal. Nous voici aux prises avec le double sens du mot nature.

Dans l'un de ses sens, la nature, c'est le règne de la force, excluant toute dimension virtuelle comme celle qu'impliquent les termes dont nous nous sommes servis jusqu'ici : devoir être, tâche, vocation - ces termes qui n'ont de sens que pour la liberté. Mais à l'inverse, lorsqu'on parle de nature humaine, il s'agit justement de ce qui spécifie l'être humain par comparaison avec tous les autres, et donc de la liberté.

La nature, c'est le règne de la force. La plupart des êtres appartenant au règne animal passent leur vie à chercher de la nourriture en courant le risque de devenir nourriture eux-mêmes. Il suffit de regarder l'oeil d'un canard soulevant une feuille à la surface de l'eau pour y lire son effroi. Sur l'appui de fenêtre, l'oiseau dont le bec est plus long chasse loin des graines celui dont bec est plus court - ou bien ceux qui sont de la même espèce chassent le rouge-gorge solitaire. Si la nature nous apparaît si fraîche, si verte, s'il est rare que nous rencontrions un cadavre ou un squelette au cours de nos promenades, c'est que la voirie y est faite immédiatement, du fait que, comme disait une petite fille, tout mange tout .

A cette nature nous appartenons aussi - mais pas à elle seulement. Par notre nature humaine, nous ne sommes pas une simple donnée naturelle, nous appartenons aussi au règne de la liberté. Ce dernier implique une exigence qui dépasse, transcende, et souvent contredit les données de la nature, le règne de la force, les caractères biologiques et les conditions de survie biologique d'une espèce.

Les Droits de l'homme cherchent à assurer la protection de ce qui n'est pas défendu par la force. Ils vont à l'encontre de la nature telle qu'elle nous est donnée, où la force règne. Ils sont en ce sens contre-nature, mais conformes à la vocation de la nature humaine, c'est-à-dire à celle de la liberté.

Les comportements naturels des êtres vivants sont relatifs à des rapports de force et conditionnés par eux. C'est le domaine de la lutte à mort. Au contraire, la vocation de se rendre libre, selon la nature humaine, est une exigence absolue, inconditionnelle. La liberté, toujours engagée dans les rapports de force de la nature, est ainsi un enjeu, absolu certes, mais d'une extrême fragilité.Haut page

Exemplaire Antigone

C'est spécialement en Europe, me semble-t-il, qu'on a conçu avec le plus de clarté, d'une part les données de nature et les exigences de liberté dans leur contraste extrême, et d'autre part la tâche, dangereuse et sans fin, d'incarner les exigences de la liberté dans le contexte même des données de nature. L'histoire et la légende nous ont légué nombre d'exemples inoubliables à travers lesquels nous entendons à jamais ces appels à la condition humaine. Antigone en est peut-être le plus pur. Ils ne nous laissent pas oublier que l'exigence absolue se révèle le plus souvent meurtrière pour le héros, ravageuse pour l'entourage, et qu'elle n'a guère de rapport direct avec la conquête du bonheur, les techniques du bien-être, l'aménagement de la paix, la distribution des biens, la réparation des torts. Elle ne facilite pas la délimitation de chaque liberté. Et bien qu'elle ait besoin de la paix, je doute qu'elle soit propre à en assurer la permanence.

Et pourtant : c'est elle, l'exigence absolue, qui, parmi les réalités relatives et contraignantes, travaille les sociétés humaines et transforme leur durée en histoire.

Prenons un exemple, en apparence défavorable. Il est de mode aujourd'hui de rejeter, au moins en paroles, le développement technologique comme étant vide de sens ; on se refuse à poursuivre les efforts accomplis dans le passé pour ne pas se trouver complice des catastrophes annoncées de toutes parts. Mais ce développement est-il vraiment sans aucun lien avec l'exigence absolue? Quel peut en être le sens, la finalité ?

Appartenant à la nature, l'homme est soumis aux besoins de son corps et menacé de mort s'il ne les satisfait pas. Quand il ne sait pas ce qu'il mangera tout à l'heure ou ce qu'il donnera à manger à ses proches, il lui est bien difficile, sous la pression des besoins vitaux, de faire de soi un homme libre et responsable.

La civilisation technique ne fait jamais disparaître cette pression, mais elle la met à distance. C'est cette distance qui permet aujourd'hui à tant de gens d'oublier que, ayant un corps, il leur faut manger, dormir, être au chaud. Oubliant ce corps relativement rassuré, ils jouent à être des anges, ce qui les dispense de comprendre la finalité de la technique et de la marge de sécurité qu'elle leur procure. Certes, ni la technique ni aucune institution ne sauraient faire d'un être humain un sujet libre et responsable. Lui seul le peut. Mais la technique, les institutions, les diverses formes de sécurité sociale, la formation, la culture, trouvent leur sens lorsqu'elles créent, pour un nombre toujours plus grand d'êtres humains, des conditions de plus en plus favorables à cet avènement par lui-même de l'homme libre.

Des Déclarations ambivalentes

Les diverses Déclarations des droits de l'homme ont été des tentatives pour faire sa place, à l'aide du droit et dans le relatif, à l'absolu humain. Dès lors, leur première efficacité libératrice consiste à empêcher qu'aucun décret appartenant aux réalités relatives - et donc lié à la force - ne s'érige en absolu. Ainsi, devant Antigone, le décret de Créon se réduit à ce qu'il est: un décret, disposant de la force, et c'est tout. En termes positifs, les Déclarations des droits de l'homme exigent que les collectivités respectent, dans toute la mesure du possible, l'irruption de l'absolu individuel. Mais en même temps, essayant de formuler des règles ayant la juridicité du droit positif, elles s'engagent nécessairement dans le relatif. Elles sont, me semble-t-il, vouées à cette ambivalence, ou même à cette ambiguïté.

S'il est vrai, comme il a été dit plus haut, que les Droits de l'homme sont contre-nature parce que la nature est le règne de la force, et si, d'autre part, ils doivent être exigibles dans la condition naturelle à laquelle les hommes ne peuvent cesser d'appartenir aussi, on comprend que ces Droits ne peuvent avoir aucune force s'ils ne se fondent pas sur un absolu. En toute circonstance empirique, il y aura toujours de bonnes raisons pour violer les Droits de l'homme, de bonnes excuses pour justifier cette violation. La nature, la loi du Plus fort, est invincible à ce niveau. Il n'y a d'issue, pour ces Droits, que du côté de l'absolu: ils s'imposent inconditionnellement ou pas du tout. Ils se fondent sur un absolu ou ils n'ont pas de sens.

Et pourtant: ils ne peuvent jouer un rôle réel que s'ils s'engagent au plus dense et au plus concret de ce que vivent les hommes, dans le hic et nunc où absolu et relatif se conditionnent l'un l'autre jusqu'à l'inextricabilité.

C'est qu'ils expriment la vocation anti-naturelle de la nature humaine dans cette nature même où la force règne. Les Droits de l'homme ne peuvent donc pas remporter de victoire définitive. Mais ils ne peuvent non plu, être violés impunément sans que la condition humaine perde son sens. Telle est notre situation, hors de tout paradis, aux prises avec les conflits qui caractérisent notre historicité.Haut page

Droit et démocratie

Pour ceux qui croient que tous les hommes ont la vocation d'accéder à leur liberté responsable, la tentation est grande d'oublier les contraintes, les exigences du corps, et donc le règne naturel de la force. Les commodités techniques de notre civilisation facilitent cet oubli. Nos contemporains en viennent à répudier tout pouvoir, tout recours à la force, comme appartenant au mal ; ils rêvent d'un anarchisme fraternel. Ils commettent à leur insu le péché d'angélisme, au coeur de leur bonne volonté. Et il leur devient particulièrement difficile d'admettre le niveau spécifiquement humain où s'établissent les contraintes formelles du Droit et de tout système démocratique. Ils reprochent à l'un comme à l'autre leur rigidité, leur anonymat, les injustices qu'ils tolèrent ou dissimulent. Droit et démocratie, à leurs yeux, manquent de substance humaine.

Or, c'est précisément au niveau humain - ni animal, ni angélique - que droit et démocratie trouvent leur sens, au service des Droits de l'homme.

Appartenant aussi à la nature par leurs besoins et leurs rivalités, les hommes ne peuvent vivre ensemble sans un système de contrainte. Ces systèmes n'ont jamais pu, au fil de l'histoire, se passer de la force, mais la force nue n'a jamais suffi: il fallait encore la justifier. Moins la justification était explicite, et plus elle était assurée, plus elle allait de soi. Toute mise en discussion représentait un début de mise en question et de fragilité.

Or, un régime démocratique vit de la discussion qu'il permet et favorise. Mais il ne lui est pas permis de se justifier par un credo unanime, une conception philosophique, morale ou religieuse s'imposant à tous les citoyens.

On reproche souvent à nos démocraties occidentales, en profondeur, leur carence doctrinale, leur superficialité - en somme : leur vide. Il importe de comprendre la fonction de ce vide (comme celle du formalisme en droit, comme celle du formalisme kantien si souvent reproché à l'impératif catégorique).

Par son vide doctrinal, la démocratie préserve, autour de chaque personne humaine, un espace libre qu'il appartient à celle-ci de remplir selon sa propre exigence la plus profonde. C'est précisément à travers cette abstention, ce vide, que la démocratie se met au service des Droits de l'homme : elle s'interdit - et elle interdit à quiconque – d'imposer un contenu de croyance ou d'adhésion là où doit se déployer l'ultime engagement d'un être humain.

Seulement, la nature n'est pas seule à avoir horreur du vide. Le monde humain aussi en a horreur. Ce vide préservé par la démocratie, il faut que chaque citoyen assume la responsabilité de le remplir. Si, dans une démocratie, les citoyens eux-mêmes sont vides, s'ils n'ont rien, à la racine de leur liberté, à quoi celle-ci sache s'engager, le vide restera vide et la démocratie n'aura pas de sens (c'est ce qui a contribué à la chute de la République de Weimar).

L'erreur mortelle, pour les démocrates les plus sincères, c'est de se tromper sur la liberté. Ce mot a deux faces: il désigne, d'une part, la non-contrainte de l'extérieur, l'espace laissé à l'option personnelle, ce qui s'appelle alors liberté politique ou démocratique ; de l'autre, le sens est intérieur et concerne l'acte de libre décision dans son accomplissement. C'est sur ce deuxième sens surtout qu'on se trompe: une décision libre n'a rien d'une décision arbitraire, consistant à faire ce qu'on veut, comme on veut, quand on veut - n'importe comment. Elle ressemble bien plus à une nécessité intérieure qu'à un choix fortuit. L'engagement d'Antigone envers les lois non écrites des Dieux constituait le fond substantiel de sa liberté.

C'est parce que la démocratie a besoin de ce fond qu'elle a l'obligation, pour elle-même vitale, de veiller à la formation, à la culture, à la lucidité critique des citoyens qu'il lui faut. Ceux-ci ont besoin de temps et d'institutions leur permettant d'apprendre à se situer dans l'espace de la terre et le temps de l'histoire, de confronter leurs croyances à celles des autres, d'affiner et de diversifier leur sens de soi et d'autrui - afin d'enraciner et de nourrir leur liberté.

Et cela, en démocratie, doit s'accomplir tout en préservant le vide qui lui est essentiel. On le voit: il ne s'agit pas d'un régime facile. Mais il a pour enjeu les Droits de l'homme, réellement défendus et vécus.

L'absolu et le relatif

On a dit : Le développement, c'est la paix. On a dit aussi: Les Droits de l'homme, c'est la paix. Je crois que ni l'une ni l'autre de ces formules n'est vraie. Il est vrai que les Droits de l'homme ont besoin de la paix, parce qu'en temps de guerre ils sont constamment violés. Mais ni le souci de la paix, ni celui du développement ne coïncide avec celui des Droits. L'exigence des Droits de l'homme plonge une racine sauvage dans l'absolu dont parlait Antigone, ce qui fait accepter lucidement la mort s'il le faut. Quand le plus fort tue le plus faible, cela se passe au niveau de la nature, dans le temps. Antigone s'attache à quelque chose qui est hors du temps et au-delà de la mort.

Il est sans doute vrai, mais dangereux, de dire que sans recours à un absolu la lutte pour les Droits de l'homme perd son ressort décisif. En effet, C'est bien souvent par suite du recours à un absolu que les Droits de l'homme ont été violés. La formule Qui veut faire l'ange fait la bête est pleine de sagesse ; elle signifie que, si l'on veut être un homme, il faut chercher à se maintenir toujours au niveau propre de la condition humaine, ni au-dessous, ni au-dessus. Or il y faut une vigilance de tous les instants afin que soit débrouillé, dans chaque situation concrète, l'imbroglio du relatif et de l'absolu.

Le respect de la liberté d'autrui, sans lequel il n'est pas de démocratie, se fonde précisément sur la reconnaissance de cet imbroglio, constant et protéiforme, entre l'absolu et le relatif. A cause de la difficulté d'un tel discernement, il est certes merveilleux, mais extrêmement difficile, d'être un homme. La lutte pour les Droits devra sans doute se poursuivre aussi longtemps que durera l'histoire.

Jeanne Hersch. Les fondements des Droits de l'homme dans la conscience universelle. 1989. Les Droits de l'homme en question. Commission nationale consultative des droits de l'homme, La Documentation française, Paris, 1989.

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