__Les Droits de l’homme
    d’un point de vue philosophique__    Jeanne Hersch
 
                  
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Les Droits de l’homme d’un point de vue philosophique


LA DÉCLARATION UNIVERSELLE

| Les trois sortes de droits et l'exigibilité | Les langues - Collectivité et individu |

Les deux premiers articles

Penchons-nous sur quelques-uns des articles de la Déclaration universelle des Droits de l'homme de 1948. Et d'abord sur l'Article premier :

"Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

La première phrase est, formellement, non pas une prescription, mais une constatation. Mais cette forme est ambiguë, car ce qu'elle énonce comme une vérité de fait, elle en exige la reconnaissance. Il ne s'agit pas d'une vérité de fait, comme le pensent - ou feignent de le penser - ceux qui, trop souvent, citent cette phrase, tronquée : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux". J'ai toujours été émerveillée par la lucidité de l'Assemblée internationale qui a ajouté les mots "en dignité et en droits". En effet, les êtres humains, à leur naissance, ne sont nullement libres, mais de tous les petits de mammifères, les plus dépendants et les plus incapables, à eux seuls, de survivre. Et ils ne naissent pas égaux puisqu'ils ont une hérédité, un poids, une taille, une santé, des dons, des chances de survie, tout à fait inégaux. Mais ils sont "libres et égaux en dignité et en droits", c'est-à-dire non pas au niveau de leur réalité empirique, des faits objectifs, mais au niveau virtuel de ce à quoi ils peuvent et doivent prétendre, c'est-à-dire à leur liberté responsable et à tout ce qui lui est . C'est pourquoi la deuxième phrase du même article constate en eux le don (non encore actualisé) de la raison et de la conscience et s'achève par un impératif moral :

"(ils) doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité". Le texte évite la naturalisation empirique en s'abstenant de dire qu'ils sont frères.

Cet énoncé ne pourrait pas être plus juste. Il reconnaît, par l'équilibre de ses termes, la condition de l'homme, entre le fait et le devoir, et la tâche sans fin des Droits de l'homme, entre le relatif du donné et l'absolu de l'exigence, jusqu'à l'inaccessible fraternité.Up

L'Article 2 affirme l'unité et l'interdépendance de tous les droits et de toutes les libertés proclamés par la Déclaration, puis le refus de toute exception quant à ceux qui doivent en bénéficier; il énumère en les excluant aussitôt un grand nombre d'exceptions éventuelles. Ainsi les auteurs de la Déclaration savaient d'avance que tout prétexte serait bon pour justifier les violations des Droits.

En outre, la seconde partie de l'article rejette d'avance toute excuse fondée "sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont la personne est ressortissante...", soulignant ainsi à nouveau que la Déclaration se veut de portée absolument universelle, protégeant tous les êtres humains et chacun d'eux, face à un genre humain qui, en fait, sera toujours à la recherche de dérobades ou d'excuses.

On perçoit ici, comme dans bien d'autres articles, l'inspiration pessimiste de la Déclaration des Droits. Les auteurs sont conscients qu'elle ne correspond pas à la pente naturelle de l'être humain et des collectivités qu'il forme. Il y a à cela deux causes essentielles qu'il faut prendre en compte. D'abord, nous l'avons déjà vu, il y a la nature mortelle de l'être humain, dont il est conscient, qui est aussi celle de tous ceux qu'il aime et de tout ce qu'il possède ici-bas, si bien qu'il lui faut se défendre et les défendre à tout prix. Ensuite, il y a ce centre virtuel de liberté responsable qui fait de lui un sujet moral et dont nous avons dit qu'il était à la racine de l'exigence absolue des Droits de l'homme. Mais cet absolu même, lorsqu'il se mêle à la lutte pour la vie dont il vient d'être question, cherche à s'imposer par la force au niveau de la nature, et peut devenir lui-même un facteur de violation des Droits. Le pessimisme sous-jacent à la Déclaration est donc doublement justifié.

Il ne s'agit certes pas d'un pessimisme conduisant à la résignation, au renoncement, mais d'un pessimisme actif, engageant l'humanité dans une tâche infinie, toujours inachevée, à accomplir dans l'indissoluble mélange du relatif et de l'absolu, tâche qui durera aussi longtemps que l'histoire humaine, et dont la Déclaration universelle s'efforce de préciser toujours mieux la visée et les modalités d'incarnation. Alors qu'empiriquement il n'y a nulle part de vraie liberté, la Déclaration appelle à la rendre possible. Alors qu'empiriquement il n'y a d'égalité nulle part, la Déclaration appelle à une tâche sociale, politique, historique, celle d'égaliser, et par là d'améliorer, au fil de l'histoire, les chances de la liberté responsable.

Les trois sortes de droits et l'exigibilité

Or ces chances dépendent fondamentalement de trois sortes de facteurs, auxquels correspondront trois sortes de droits : elles sont considérablement réduites quand l'être humain subit des contraintes ou des menaces physiques; - ou quand sa vie (ou celle de ses proches) est menacée par le besoin, par le danger de ne pas pouvoir réaliser les conditions physiques de sa survie; - ou quand il n'a pas accès à la formation et au temps libre indispensables à sa conscience, à sa pensée et à son orientation.Up

D'où les trois sortes de droits, dont l'exigence revient à revendiquer pour tous et pour chacun les chances de devenir des hommes, libres et égaux devant l'exigence sans fin qui leur est propre.

Il y a d'abord les droits élémentaires, civils et politiques, qui sont le plus facilement exigibles parce que ce qu'ils condamnent, ce sont toutes les contraintes physiques exercées par la force ou par la menace de la force contre la vie, les choix, les déplacements, l'action, l'expression d'un être humain, lui rendant ainsi impossible l'exercice de sa liberté responsable.

A ces contraintes évidentes, il faudrait en associer d'autres, moins flagrantes, moins directes. Les risques peuvent n'être pas mortels, concerner plutôt des avantages économiques, des perspectives de carrière, le bonheur, le succès ou la vie des proches. Ici peuvent s'exercer toutes les formes de l'intimidation ou du chantage.

Le chantage est à mes yeux la plus terrible des violations des Droits de l'homme : elle passe par le centre même de la possible liberté d'un sujet humain. S'il cède, il en trahit l'essence. C'est une liberté qui se suicide.


Il y a ensuite les droits économiques et sociaux, qui tendent à alléger pour tous les hommes les contraintes de "nature" qui pèsent sur chacun du fait des besoins vitaux qu'il lui faut satisfaire, pour lui-même et ses proches, - toujours ) à la limite, sous peine de mort - et dont le fardeau, s'il absorbe tout son temps et toutes ses forces, l'asservit à son corps et réduit ses chances d'accéder à sa liberté responsable. Les contraintes de cette sorte, contrairement à ce que certains imaginent, ne seront jamais complètement supprimées, tant que l'homme restera un homme - et non un ange -, mortel, avec un corps à nourrir. Mais ce qu'il est possible de réaliser, et ce que demande la Déclaration, c'est que la pression des besoins vitaux (nourriture, logement, etc.) soit mise à une certaine distance, pour l'homme et ses proches, de façon à accroître les chances de sa liberté. Sans cette marge de sécurité, toujours précaire pourtant, les Droits risquent d'être étouffés par l'urgence de la lutte pour la vie.


Les sociétés humaines ne fournissent à personne sa responsabilité responsable, c'est l'affaire et la tâche de chacun. Mais c'est la tâche de toute société d'en accroître les chances. Elle le peut et elle le doit. Si les sociétés scientifiquement et techniquement développées élèvent le niveau de vie matériel des peuples, elles ne méritent pas, pour autant, d'être traitées de "matérialistes". Au contraire : le développement scientifique et technique trouve là précisément, en termes de Droits de l'homme et de plus grandes chances, sa finalité et son sens.Up

Mais il est évident que les Droits économiques et sociaux dépendent toujours, bien plus que les Droits civils et politiques, d'un contexte de développement, d'un niveau de vie ambiant, de conditions climatiques et de ressources données, et que, de ce fait, leur exigibilité est bien inférieure à celle des autres. Nous reviendrons sur ce point : il ne faudrait pas que l'exigibilité hélas, très relative qu'ils comportent diminue la force impérative avec laquelle peut être exigé le respect des Droits civils et politiques.


Il y a enfin la troisième catégorie de droits, et ce sont les Droits culturels, ceux qui touchent le plus directement l'exercice effectif de la liberté responsable. Certains s'imaginent qu'ils sont moins nécessaires que les précédents, mais il n'en est rien. L'homme ne devient pas un être libre et responsable, et il ne fait pas advenir autrui à cette liberté, s'il reste seul, à l'état brut, tel que la nature l'a fait. Quel que soit le lieu et le milieu où il est né, il faut qu'il ait vécu dans un milieu culturel, qu'il en ait appris la langue, qu'il y ait reçu une éducation et une formation.

Il a besoin, en outre, pour faire usage de sa liberté responsable, d'un autre espace, qui s'ouvre, par delà son environnement immédiat, lui permettant de s'orienter et de se situer dans l'espace et dans l'histoire. Toutes les parties de notre monde actuel deviennent de plus en plus interdépendantes; l'histoire que nous vivons devient sans cesse plus rapide et intense. Comment faire acte de liberté responsable sans connaître le contexte spatial et temporel du lieu et du moment où l'acte se situe ? Comment prendre une décision sans se référer à un passé dont on est issu, et à partir duquel on cherche à modeler l'avenir ? Comment nourrir la liberté virtuelle de chacun et enrichir de substance ses possibles, sinon par ce qui fut vécu, raconté, créé, mis en forme par ceux qui furent libres avant nous ? Comment multiplier les possibles de notre liberté, sinon en apprenant à connaître, en profondeur, et souvent en nous y identifiant, les manières de vivre, les épreuves, les rêves et les possibles des autres, qui furent et qui sont différents ? C'est pourquoi les derniers venus des Déclarations, les Droits culturels, sont eux aussi nécessaires. Eux aussi trouvent, en tant que droits, leur sens dans la possible liberté de chaque être humain. Sans eux - et surtout dans notre monde contemporain, où tant d'êtres humains ne sont plus culturellement "nourris" par une communauté vivante, ce qui menace, c'est le vide intérieur, une sorte d'opacité primitive de la conscience, qui se rend au règne naturel de la force.Up

Mais ce n'est pas tout. L'avènement à la liberté exige des loisirs. Qu'on y prenne garde : je ne dis pas que le seul fait d'avoir du temps libre engendre la liberté responsable. Mais si ce temps fait par trop défaut, l'être humain se retrouve dans la situation où le laisse l'angoisse causée par la menace trop immédiate des besoins vitaux à satisfaire. Le temps libre n'est pas une condition suffisante, mais il est une condition nécessaire de la liberté.

Si tant de conditions diverses sont nécessaires à l'exercice effectif des Droits de l'homme, il n'est pas étonnant que se soient multipliés les pactes, les chartes, les conventions, destinés à en accroître les chances, au niveau national d'abord, puis surtout au niveau international. Mais il faut prendre garde : les paragraphes adoptés et même ratifiés peuvent être trompeurs : plus les droits énoncés se multiplient et se diversifient, et moins ils semblent véritablement exigibles, à cause de l'inégalité du développement et des niveaux de vie, et des impossibilités qu'elle entraîne, à cause aussi de la très grande diversité des cultures et de leurs impératifs sociaux. Qu'on pense, par exemple, à certaines mutilations rituelles en opposition formelle avec les Droits individuels les deux obligations ne s'enracinent pas au même "lieu" de l'existence personnelle ou collective, - et pourtant il arrive que des individus revendiquent comme leur droit de rester fidèles à leur tradition religieuse. Qu'on pense aussi à ce qu'est encore aujourd'hui, dans certaines cultures, la condition féminine, à propos de laquelle les Droits se trouvent violés chaque jour, sans que cette violation soit forcément ressentie comme telle par les femmes qu'il s'agirait de défendre.

On le voit : les tentatives faites pour diversifier et concrétiser les Droits de l'homme et pour tenir compte des conditions nécessaires à leur mise en uvre effective sont indispensables, sous peine d'en réduire l'exigence à une abstraction toute théorique, ou, au mieux, à un vux inefficace. Mais en même temps, en les multipliant au niveau économique et social, culturel et éducatif, on court un danger croissant de noyer le poisson : les Droits deviennent de moins en moins contraignants, de moins en moins exigibles, puisqu'ils dépendent de conditions toujours plus nombreuses, qui leur sont extérieures et souvent défavorables. L'impact absolu de l'exigence se décompose, il devient conditionnel, jusqu'à n'être plus qu'une incitation de plus au développement, à un moment historique donné. Plus encore : certains Droits de l'homme peuvent entrer en conflit avec le droit de tout homme d'adhérer à une culture déterminée, sans laquelle il se sent étranger à lui-même.

L'exigence absolue de liberté responsable, si simple et si claire au début, en vient à se réfracter en droits comportant des conditions, toujours relatives et de plus en plus nombreuses. Lorsqu'on examine de plus près la multiplication des Droits, on se trouve même parfois devant des exigences divergentes, parfois contradictoires, selon qu'on considère avant tout les individus comme tels ou les communautés sociales dont ils font partie. Je voudrais prendre ici un seul exemple, mais particulièrement sensible : celui des langues.Up

Les langues - Collectivité et individu

Il existe, dans certaines régions de l'Afrique, des langues nombreuses, dont chacune n'est parlée que par un petit nombre d'hommes, ce qui ne l'empêche pas d'avoir ses moyens d'expression propres et irremplaçables. Inspirés par les Droits de l'homme selon lesquels tout peuple a droit à sa langue, on s'est attaché à fixer ces langues par l'écriture et à les utiliser lors de l'alphabétisation des enfants. Les groupes concernés en ont été heureux et ont vu dans ces efforts une reconnaissance de l'égalité de leurs droits, conformément à la Déclaration universelle. Pourtant une question se pose au sujet des individus concernés, et en particulier des enfants. Si ces derniers ne peuvent être scolarisés que pendant un petit nombre d'années, ils pourront peut-être apprendre encore, par la suite, la langue de l'Etat qui est le leur. Mais ils n'auront toujours pas accès, pour autant, à une langue de grande circulation internationale, - ce qui représente nécessairement une mutilation pour leur avenir. Dès lors, la question est posée : les Droits de l'homme concernent-ils avant tout les personnes ou les collectivités ?

De telles contradictions, dans la mise en uvre des Droits, ne surgissent pas par suite d'erreurs commises, mais tout simplement par suite des imbrications et des polarités constitutives de la condition humaine - par exemple du fait qu'aucun individu n'advient à sa liberté responsable sans appartenir à une collectivité, qui le limite et qu'il transcende pourtant.

C'est pourquoi l'exigence des Droits de l'homme concerne toutes les dimensions de la condition humaine, les relations les plus diverses qui s'établissent entre une personne et n'importe quelle autre réalité individuelle ou collective, naturelle ou institutionnelle, dès que celle-ci dispose d'un pouvoir de contrainte, quel qu'il soit.

Et il faut remarquer sans doute, à ce propos, que les violations des droits découlant des abus de l'inégalité au niveau des besoins vitaux sont, malgré les menaces de famine et de mort qu'elles impliquent, le plus souvent moins sauvages que celles qu'entraînent des convictions absolues, des actes de foi définitifs, ou même parfois la volonté ultime d'imposer le respect des Droits de l'homme eux-mêmes. Les guerres de religions ont entraîné des violations des Droits pires que celles des guerres de conquête. L'absolu est un ressort indispensable à la mise en uvre des Droits. Mais c'est toujours un ressort dangereux. Il ne cesse de l'être que s'il est reconnu comme transcendant, et comme tout aussi impératif dans les Droits d'autrui. Les Déclarations des Droits exigent que l'organisation des collectivités humaines, toujours relative, respecte dans toute la mesure du possible (mesure variable selon le contexte historique) l'irruption de l'absolu individuel. Les contraintes du droit positif, elles, appartiennent au relatif.


Mais il faut ici souligner que ce qu'on entend par "fondement absolu" des Droits de l'homme n'a rien de commun avec l'arbitraire, avec le décret capricieux d'un individu. Antigone invoquait "les lois non-écrites des dieux". Ces "lois non-écrites" n'ont aucune malléabilité, elles sont plus irrévocables que les paragraphes du droit positif. En effet, le fondement des Droits de l'homme n'est absolu que si le sujet qui s'en réclame s'engage absolument envers l'être ou les valeurs qui, pour lui, donnent réalité et sens à sa liberté même.Up