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Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie

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28 juin 2001, Slobodan Milosevic est remis au Tribunal de La Haye
__Les réaction de la presse française et suisse



Milosivic| LE MONDE : Le prévenu Milosevic Milosevic face à ses juges | LE FIGARO : La victoire des pragmatiques serbes | LIBÉRATION : Avancée historique | NOUVEL OBSERVATEUR : Ce qui a perdu le dictateur | LE TEMPS : La justice des vainqueurs | TRIBUNE DE GENÈVE : Milosevic ou les nécessités du rapt légal |

___, Paris

Le prévenu Milosevic__

On peut émettre des réserves. Slobodan Milosevic n'a pas été transféré [le 28 juin au soir] à La Haye par la seule force du droit et de la morale. L'argent a compté. C'est bien parce que les Etats-Unis menaçaient de lui suspendre l'aide économique dont il a un besoin urgent que le premier ministre serbe, Zoran Djindjic, s'est résolu à livrer M. Milosevic au Tribunal pénal international (TPI). Et tant pis s'il a fallu, pour ce faire, bousculer certaines règles de droit interne serbe.

Mais en rester là serait sous-estimer l'importance de l'événement. Il est d'une exemplarité historique. Il est constitutif d'un précédent qui, en Europe au moins, sonnera douloureusement aux oreilles de quelques-uns (on pense à Vladimir Poutine et à la guerre qu'il poursuit en Tchétchénie), et donnera à réfléchir à d'autres dans certaines chancelleries (où l'on a toujours voulu contenir l'arrivée du judiciaire sur la scène internationale). M. Milosevic va être le premier ex-chef d'Etat jugé par un tribunal international créé par les Nations unies. L'événement est à la mesure des crimes commis par le prévenu. […]

L'homme de Belgrade a martyrisé ses voisins. Mais il est aussi l'homme du malheur serbe. De guerre en guerre, celui qui promettait aux Serbes la prépondérance dans l'ex-Yougoslavie aura ramené leur territoire à la portion la plus petite de leur histoire, tout en ruinant leur économie.

On peut émettre des réserves, bien sûr, sur son passage de Belgrade à La Haye. Elles ne comptent pas face à l'importance historique de voir Slobodan Milosevic jugé pour ses crimes. Le Monde, Editorial, Paris, 30 juin 2001.Haut de page

___, Paris

Milosevic face à ses juges__

La décision de Belgrade d'autoriser le transfert à La Haye de certains de ses ressortissants, à commencer par Slobodan Milosevic, et leur comparution devant le Tribunal pénal international (TPI) lève une lourde hypothèque, qui menaçait tout développement ultérieur de la justice internationale. Que pouvait-on attendre, en effet, de la future Cour pénale internationale si le TPI, qui en fut le laboratoire, s'était révélé incapable de remplir l'essentiel de sa mission, à savoir juger le premier responsable des crimes commis dans l'ex-Yougoslavie ? Les proclamations vertueuses sur la fin de l'impunité pouvaient-elles passer pour autre chose que cynique mascarade si les dirigeants des grandes puissances avaient renoncé à rappeler les autorités yougoslaves aux obligations qu'ils leur ont eux-mêmes imposées en 1993 en créant le TPI ?

Paradoxalement, ce sont les Américains, pourtant très ambigus à l'égard de la justice internationale, qui se seront montrés les plus fermes envers le président Vojislav Kostunica, qui, récemment encore, récusait la légitimité du TPI. Washington s'est livré à un chantage grossier mais efficace : pas d'aide économique tant que Belgrade ne coopère pas avec le TPI. […]

Alors qu'il y a dix ans s'enclenchait dans l'ex-Yougoslavie la pire tragédie qu'ait connue l'Europe depuis un demi-siècle, il faut souhaiter que cette prise de conscience se poursuive, qu'elle désarme les défenses envers le TPI et les révisionnismes de tous bords, qu'elle marque enfin pour la Serbie un nouveau départ. Le Monde, Editorial, Paris, 26 juin 2001.

___, ParisHaut de page

La victoire des pragmatiques serbes__

Au sein de l'ancienne Opposition Démocratique de Serbie (DOS), arrivée au pouvoir à Belgrade à la faveur des élections du 24 septembre 2000 et de l'insurrection populaire du 5 octobre, deux écoles s'affrontaient sur le dossier Milosevic.

Rassemblés autour du président yougoslave Vojislav Kostunica - qui battit Milosevic lors du scrutin du 24 septembre au suffrage universel -, les légalistes insistaient pour un changement de la Constitution avant tout transfèrement éventuel à La Haye de l'ancien président. La Constitution de la République fédérale de Yougoslavie (RFY, Serbie et Monténégro) interdit en effet l'extradition de ses propres ressortissants vers des Etats étrangers. Les légalistes estimaient que Milosevic devait être jugé en Serbie.
L'école des pragmatiques, dans l'orbite du Premier ministre de Serbie Zoran Djindjic, considérait que le sort judiciaire de Slobodan Milosevic ne devait, en aucun cas, entraver le relèvement du pays. […]

Le Premier ministre Zoran Djindjic, qui détient la réalité du pouvoir d'Etat en Serbie, a tranché pour une extradition immédiate, malgré la décision de la Cour constitutionnelle de geler l'application du décret gouvernemental instituant la coopération avec le TPI.
Le président Kostunica, en dépit de sa très grande popularité, n'a pas été en mesure d'imposer ses vues légalistes et sa méfiance à l'égard d'un TPI, qu'il a toujours qualifié de tribunal politique. […]

Lorsque, en novembre 1995, il signa les accords de paix de Dayton, qui entérinaient l'autorité du TPI, Milosevic n'imagina pas une seconde que cet instrument, qu'il méprisait, se retournerait un jour contre lui. Dans sa politique étrangère, Milosevic n'a jamais cru qu'à la Realpolitik, montrant une ignorance crasse du monde occidental actuel, dominé par les démocraties d'opinion. Renaud Girard, le Figaro, Paris, 29 juin 2001.

___, Paris

Avancée historique__Haut de page

LibérationLa journée [du 28 juin 2001] restera comme une date fondamentale dans l'élaboration d'un système pénal international digne de ce nom. La remise de Slobodan Milosevic au Tribunal pénal international de La Haye confère en effet à cette institution - et cela d'une manière tout à fait spectaculaire - ce qui lui manquait le plus : une vraie crédibilité. Que le plus haut responsable politique de bien des crimes commis dans l'ex-Yougoslavie se retrouve face à des juges est remarquable à plusieurs égards.

D'abord parce que la comparution devant le TPI du chantre de la Grande Serbie met un terme aux craintes de voir ce tribunal ne s'en prendre qu'à des seconds couteaux, voire à des lampistes. […]

Autre avancée remarquable : l'ex-maître en xénophobie de Belgrade n'a pas été capturé au coin d'un bois par quelque commando de l'Otan mais a été remis au TPI par le gouvernement serbe. Même si ce geste a été en grande partie imposé par les Etats-Unis, qui en faisaient la condition de leur participation à la conférence chargée d'élaborer un plan d'aide à la Serbie et qui s'ouvre [le 29 juin] à Bruxelles. […]

Troisième motif de satisfaction : l'arrivée de Milosevic à La Haye moins de deux ans après sa chute, le fait qu'il ne se soit trouvé aucun pays pour l'accueillir constitueront dorénavant un excellent sujet de méditation pour tout candidat à des crimes de guerre ou à des crimes contre l'humanité. […] Jacques Amalric, Libération, Paris, 29 juin 2001.

___, Robert Badinter, Paris

Ce qui a perdu le dictateur__

L'image est formidable. Une silhouette, les mains plaquées sur le ventre, entraînée par deux policiers, dans une lumière lunaire : Milosevic vaincu, déchu, livré, n'est plus qu'un inculpé qui appartient dorénavant à la justice internationale.

La fortune aveugle ceux qu'elle veut perdre, dit le proverbe. Dans le cas de Milosevic, l'histoire retiendra qu'il aura été le premier auteur de son désastre judiciaire. Une clause des accords de Dayton, conclus sous les auspices de Bill Clinton pour mettre un terme au conflit en Bosnie, stipulait que les parties s'obligeaient à assurer leur entier concours au TPI de La Haye. Parmi les signataires des accords figurait Milosevic. […]Haut de page

[…] Milosevic lui-même s'est engagé au nom de son Etat à ce qu'il remette au TPI les criminels présumés réclamés par celui-ci. Et le droit des traités prime le droit interne. L'engagement pris par Milosevic a donc été exécuté, contre lui. Le bourreau est tombé dans la trappe qu'il avait ouverte. […]

Il appartient maintenant au TPI de La Haye d'établir rigoureusement, méticuleusement, l'étendue des crimes commis et la responsabilité personnelle de Milosevic. La tâche ne sera pas facile. L'ancien président n'est pas homme à se confesser ni à implorer l'indulgence. La posture qu'il adoptera sans doute sera celle d'un patriote trahi par les siens et livré contre argent à ses ennemis. Les circonstances de sa remise au TPI, le donnant-donnant du gouvernement américain - pas de crédits pour la Serbie sans livraison de Milosevic au TPI -, le rendront plus vindicatif encore. Pour se venger, Milosevic voudra sans doute révéler ce que fut le comportement des responsables occidentaux dans le cours du conflit yougoslave. […]

Au-delà du sort de Milosevic, ce qui se joue dans cette affaire exceptionnelle, c'est la consécration de la justice pénale internationale face aux criminels contre l'humanité./ Le Nouvel Observateur, Robert Badinter, Paris, 5 juillet 2001.

___, Genève

La justice des vainqueurs__

Dix ans presque jour pour jour après le début du processus de sécession qui mit le feu aux Balkans, le transfert de Slobodan Milosevic à La Haye tombe comme un symbole éclatant. Voici donc le coupable de tous les maux et de toutes les souffrances endurées par cette région devant ses juges. On sera naturellement tenté d'interpréter cette extradition comme la dernière scène de la tragédie balkanique. Happy end, tomber de rideau, merci d'applaudir.

Personne ne peut évidemment regretter de voir le nationaliste de Belgrade répondre enfin de la politique criminelle qu'il a suivie avec constance et obstination. Et le transfert de Milosevic aura peut-être aussi un effet préventif et pédagogique sur ceux qui, en Macédoine et au Kosovo aujourd'hui, tirent de façon éhontée sur les mêmes ficelles. Il n'est jamais inutile que l'on rappelle que les crimes de guerre ou ceux commis contre l'humanité finissent par recevoir une sanction. […]Haut de page

Le transfert de Milosevic vers les prisons de La Haye est le résultat d'une extraordinaire pression financière sur le jeune gouvernement de Belgrade. Il n'est pas exagéré de dire que l'extradition de l'ancien dictateur a été achetée. Pour y parvenir, le gouvernement en place a préféré "oublier" (pour ne pas dire piétiner) la législation, les décisions du parlement issu des élections démocratiques et la décision de la Cour suprême. […]

Le rapport de forces brutal qui s'exprime ici est sans doute une réalité militaire et politique. Ce sera aux Yougoslaves de dire s'ils s'en accommodent ou s'ils se sentent du coup considérés comme une république bananière où tout se vend, même la justice. Mais la réputation du Tribunal pénal de La Haye (TPI) en est aussi profondément affectée. Dans ces conditions, en effet, il est difficile de le considérer autrement que comme l'instrument de la justice des vainqueurs. […] Eric Hoesli, Le Temps, Genève, 29 juin 2001.

___, Genève

Milosevic ou les nécessités du rapt légal__

La livraison clé (des menottes) en main du dictateur Milosevic est accueillie avec autant de soulagement que de gêne. Soyons clairs : il s'agit là d'un rapt plus ou moins légal et non pas d'une extradition en bonne et due forme. Les Etats-Unis et l'Union européenne ont exercé les pressions qu'il fallait pour que Belgrade lâche son ci-devant tyran. Les notions de droit ont été reléguées dans l'oubli. il faut dire aussi qu'elles ne correspondent pas à la situation présente.

Fallait-il dès lors s'abstenir ? Non. Accusé des crimes les plus graves, Milosevic doit passer en jugement. A l'évidence, les tribunaux de son pays, trop impliqués dans le régime néo-stalinien, ne sont pas en mesure de conduire un procès serein. Les exigences en matière de justice internationales sont telles, que renoncer à juger ce suspect numéro un aurait jeté le discrédit sur tous les efforts entrepris pour construire un ordre pénal supranational, cet ordre que la mondialisation rend absolument indispensable.

Le tribunal pénal international (TPI) ordonne-t-il une justice de vainqueurs ? sans doute. Mais est-ce vraiment un mal ? Après tout, on doit la notion de crimes contre l'humanité à un tribunal de vainqueurs, celui de Nuremberg. Or, c'est grâce à cette notion que la cause des droits de l'homme a pu progresser. Jean-Noël Cuénod, La Tribune de Genève, Editorial, 30 juin. 1er juillet 2001.Haut de page