SEPTEMBRE 2003, NATIONS UNIES / ETAT DE DROIT ET JUSTICE
__Kofi Annan souligne le dilemme entre paix et justice dans les situations de conflit
Affirmant le caractère incontournable des notions
d'Etat de droit et de justice dans le relèvement de
sociétés sortant de crises, le secrétaire
général des Nations unies, Kofi Annan, a
affirmé, le 24 septembre 2003, que leur prise en
compte devait associer les acteurs locaux et bénéficier
d'emblée des ressources nécessaires.
"L'Etat de droit n'est pas un luxe et la justice n'est
pas une question subsidiaire", a rappelé Kofi Annan,
en s'adressant aux membres du Conseil de sécurité
des Nations unies. Il a toutefois souligné les "questions
délicates, la souveraineté, les traditions, la sécurité,
la justice et la réconciliation" qu'impliquait la
prise en compte de l'une comme l'autre de ces notions.
Le secrétaire général des Nations unies
a souligné le dilemme qui peut se poser dans les situations
de conflit entre rétablir la paix et faire respecter la
justice. "Parfois nous devons accepter moins qu'une pleine
justice, [...] parfois nous devons faire courir, à court
terme, un certain nombre de risques à la paix dans l'espoir
qu'elle sera mieux garantie à long terme", a-t-il
remarqué, relevant que, dans certains cas, "la poursuite
incessante de la justice peut constituer un obstacle à
la paix [...], et parfois nous devons accepter quelque chose qui
est moins qu'une justice parfaite".
Kofi Annan a cependant souligné qu'"il ne doit
pas y avoir d'amnistie pour les crimes de guerre, les génocides
et les crimes contre l'humanité".
Le ministre français des Affaires étrangères,
Dominique de Villepin, a pour sa part souligné le "défi" constitué par la nécessité de concilier la promotion des valeurs universelles et des droits de l'homme et la nécessaire prise en compte des caractères spécifiques de chaque société. Il a aussi rappelé que pour faire prévaloir "l'exigence de justice et les vertus de la paix là où le crime et l'arbitraire ont semé la terreur et la haine", le Conseil de sécurité avait créé les tribunaux pénaux internationaux.
Dominique de Villepin a mentionné la Cour pénale
internationale (CPI) qui, a-t-il souligné "n'est dirigée
contre aucun pays" et "ne représente pas la justice
des vainqueurs". 
LA PROMOTION DE L'ETAT DE DROIT ET DE LA JUSTICE SONT DES ELEMENTS FONDAMENTAUX DU RELEVEMENT DES SOCIETES SORTANT DE CRISE, ESTIME KOFI ANNAN
Déclaration de Kofi Annan, secrétaire généra
des Nations unies, le 24 septembre 2003, à New York, devant le Conseil de sécurité.
Le Conseil de sécurité a la lourde responsabilité
de promouvoir la justice et l'Etat de droit dans le cadre
des efforts qu'il déploie pour maintenir la paix et la
sécurité internationales, que ce soit à l'échelle
internationale ou au niveau du relèvement de sociétés
sortant d'une crise.
C'est à ce dernier volet que je consacrerai aujourd'hui
mon propos. L'Organisation des Nations Unies a pris conscience,
au travers des opérations multiples et complexes qu'elle
a menées, que l'Etat de droit n'est pas un luxe et que
la justice n'est pas une question subsidiaire.
D'aucuns nous l'avons vu ont perdu confiance en
un processus de paix donné parce qu'ils avaient le sentiment
qu'ils n'étaient pas à l'abri de la criminalité,
qu'ils ne pourraient pas rentrer chez eux dans de bonnes conditions
de sécurité, qu'ils ne pourraient pas reconstruire
les bases d'une vie normale ou que l'on ne s'attaquerait pas au
problème des injustices passées.
Nous avons vu qu'en l'absence d'un mécanisme crédible
permettant d'appliquer la loi et de régler les différends,
le recours à la violence et à l'illégalité
tendaient à s'imposer.
Nous avons également vu que la tenue d'élections
dans un contexte de trop grande fragilité de l'état
de droit ne favorisait guère l'instauration d'une gouvernance
démocratique durable.
En abordant ces problèmes, on touche à un certain
nombre de questions délicates la souveraineté,
les traditions, la sécurité, la justice et la réconciliation.
Les difficultés qui se posent dans ce domaine sont d'ordre
non pas seulement technique, mais également politique.
Nous sommes appelés à prêter notre concours
aux Etats en vue de l'élaboration et de l'application de
programmes destinés à la prise en compte de ces
questions, à promouvoir la volonté politique nécessaire
et à mobiliser un large soutien à ce processus.
[En 2003], nous avons constitué un groupe d'étude
sur l'Etat de droit dans les opérations de paix. Le rapport
final du groupe a permis de prendre toute la mesure de l'expérience
et des compétences acquises par l'Organisation dans ce
domaine, en révélant par ailleurs qu'il restait
encore beaucoup à faire.
Nous devons envisager dans une perspective globale la question
de la justice et de l'Etat de droit, en y intégrant tout
l'appareil de la justice pénale non seulement la
police mais aussi les avocats, les procureurs, les juges et les
fonctionnaires de l'administration pénitentiaire
et aussi de nombreux éléments qui se situent en
dehors du cadre de la justice pénale.
Nous devons mieux utiliser les ressources dont nous disposons.
Sur le plan interne, nous avons pris des mesures destinées
à renforcer la collaboration entre tous les organismes
et, ainsi, à nous permettre de mieux cerner les questions
liées à la justice et à l'Etat de droit dans
les rapports que nous soumettons au Conseil. J'espère que
cette démarche favorisera la prise de décisions
à l'échelon du Conseil et l'efficacité de
l'action sur le terrain, afin que les composantes de la justice
et de l'état de droit fassent partie intégrante
des opérations de paix.
Nous avons besoin de ressources importantes et diverses. Aucun
mandat ne pourra être mené à bien sans la
mise à disposition, dans les délais voulus, d'un
financement adéquat et bien coordonné. Nous avons
également besoin d'un personnel de qualité
femmes et hommes , dont l'affectation pourra s'effectuer
rapidement. Il nous faudra peut-être aussi rechercher, en
dehors du système des Nations unies, les ressources qui
nous permettront de combler notre déficit éventuel
de compétences.
L'action que mène l'Organisation dans ce domaine doit
être fondée sur les dispositions de la Charte, les
normes des Nations Unies en matière de droits de l'homme
et d'administration de la justice et les principes du droit international
humanitaire, des instruments relatifs aux droits de l'homme, du
droit des réfugiés et du droit pénal.
Cela étant, les interventions uniformisées ne
constituent pas une solution viable. Il convient d'associer dès
le départ les protagonistes de la scène locale
magistrature, experts de l'administration, société
civile et secteur privé. Dans la mesure du possible, nous
devrions guider plutôt que diriger, et renforcer plutôt
que remplacer. L'objectif doit consister à voir s'implanter,
au terme de l'intervention de l'Organisation, des institutions
nationales fortes.
Avons-nous pleinement pris conscience de ces enseignements?
Le cas du Libéria aura valeur de test. Le Conseil
a suivi mes recommandations en inscrivant, dans sa décision
relative à la mise en place de la Mission des Nations
Unies au Libéria (MINUL), d'importantes composantes
concernant l'Etat de droit. J'espère que les questions
relatives à l'état de droit conserveront toute leur
importance tout au long du processus de budgétisation et
de déploiement. J'espère aussi que le Conseil s'inspirera
à l'avenir de cette démarche pour faire face aux
situations de sortie de conflit.
Monsieur le Président,
Permettez-moi de dire quelques mots au sujet du problème
de la justice due aux victimes de crimes passés.
Il est essentiel de mettre un terme au climat d'impunité
si l'on veut restaurer la confiance publique et mobiliser un appui
international en faveur de l'application des accords de paix.
Nous devons toutefois nous rappeler aussi que le processus
qui consiste à rendre justice aux victimes peut prendre
de nombreuses années et qu'il ne doit pas s'imposer aux
dépens de la nécessité plus immédiate
d'instaurer l'Etat de droit.
Les mécanismes transitoires mis en place aux fins de
l'administration de la justice doivent non seulement tendre à
établir les responsabilités individuelles vis-à-vis
des crimes graves mais aussi tenir compte de la nécessité
de parvenir à la réconciliation nationale. Nous
devons adapter les mécanismes de la justice pénale
aux besoins des victimes, qu'il s'agisse de particuliers ou
de la société. Si nécessaire, l'action des
tribunaux devra être complétée par celle de
mécanismes tels que les commissions "vérité
et réconciliation".
Les objectifs de la justice et ceux de la réconciliation
apparaissent parfois contradictoires. Il appartient à chaque
société de rechercher le juste équilibre
dans ce domaine.
Ce faisant, il convient de respecter les normes internationales
pertinentes. Il ne devrait pas y avoir d'amnistie pour les crimes
de guerre, le génocide, les crimes contre l'humanité
et autres manquements graves aux droits de l'homme et au droit
international humanitaire. Par ailleurs, les droits des accusés
doivent être scrupuleusement respectés.
Nous savons également qu'il ne saurait y avoir
de véritable paix sans justice.
Or, la recherche inexorable de la justice peut parfois constituer
un obstacle à la paix. Si nous insistons, partout et
toujours, pour sanctionner ceux qui sont coupables de manquements
graves aux droits de l'homme, il peut s'avérer difficile,
voire impossible, de mettre un terme à l'effusion de sang
et de sauver les civils innocents. Si nous insistons, partout
et toujours, pour appliquer des normes strictes de justice, une
paix encore fragile peut ne pas y survivre.
Par ailleurs, si nous fermons les yeux sur la quête de
la justice uniquement pour parvenir à un accord, les bases
de cet accord s'en trouveront fragilisées et nous créerons
ainsi des précédents regrettables.
Il n'existe pas de réponses toutes faites à de
tels dilemmes moraux, juridiques et philosophiques.
Dans certains cas, il nous faudra peut-être accepter
une justice quelque peu imparfaite ou recourir à des solutions
intermédiaires telles que les commissions "vérité
et réconciliation". Il nous faudra peut-être
remettre à plus tard le jugement de ceux qui se sont rendus
coupables d'actes répréhensibles.
Parfois aussi, nous devrons peut-être accepter, pour
le court terme, un certain niveau de risque pour la paix, en espérant
ainsi mieux garantir cette paix pour le long terme.
L'ONU doit faire face à ces problèmes délicats
lorsqu'elle prend part à des négociations de paix.
Depuis 1999, j'ai donné à mes envoyés spéciaux
des directives dans ce domaine.
Ces problèmes constituent également de véritables
dilemmes pour le Conseil. Pour chaque cas, le Conseil doit
s'efforcer de trouver un équilibre entre les exigences
de paix et de justice, en étant conscient de leur caractère
souvent antagoniste et du fait qu'il n'est pas toujours possible
de les concilier pleinement.
Nous savons que le retard mis à instaurer l'Etat
de droit compromet la paix durable et que la justice est à
la base de la paix véritable. Traduire ces enseignements
en actes concrets constitue un défi redoutable. J'ai partagé
avec vous quelques réflexions sur la manière dont
nous pourrions relever ce défi, et reste disposé
à participer à la suite des délibérations
du Conseil sur cette question.
J'espère surtout que la réunion de ce jour marque
la volonté renouvelée du Conseil de placer les questions
de la justice et de l'Etat de droit au cur de l'action qu'il mène
en faveur du relèvement des pays déchirés
par la guerre.
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