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MAI 2003 / LE RAPPORT ANNUEL 2002 D'AMNESTY INTERNATIONAL
__Amnesty dénonce la "guerre contre le terrorisme menée toujours davantage hors du cadre du droit international"
La création de la Cour pénale internationale (CPI) et le conflit irakien auront marqué l'année 2002, qui a également vu la "guerre contre le terrorisme menée toujours davantage hors du cadre du droit international", relève le rapport annuel 2002 d'Amnesty International, rendu public le 28 mai 2003.
"Au cours de l'année 2002, les droits de l'homme ont connu de grandes avancées telles que l'instauration de la Cour pénale internationale, l'entrée en vigueur de l'accord visant à mettre un terme à l'enrôlement d'enfants soldats", note en avant-propos du rapport la secrétaire générale d'Amnesty, Irene Khan. "Mais cette année a également été marquée par l'indifférence flagrante, confinant au mépris, manifestée par un grand nombre de gouvernements devant leurs obligations internationales en matière des droits de l'homme et de droit humanitaire", souligne-t-elle. "Alors que les gouvernements se préparaient à dépenser des milliards pour faire la guerre [contre l'Irak, déclenchée le 20 mars 2003], des millions de personnes étaient en proie à la pauvreté et ne pouvaient bénéficier d'aucun traitement contre le sida ou d'autres maladies", rappelle l'organisation de défense des droits de l'homme.
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De nombreux gouvernements au Moyen-Orient "se sont servis
de la guerre [en Irak] pour justifier ou dissimuler des
violations des droits de l'homme", assure Amnesty. "De
plus en plus, la liberté d'expression a été
mise en péril, ce qui s'est traduit en de nombreux lieux
par la répression des manifestations contre la guerre",
notamment en Egypte, en Jordanie et au Yémen. Engagés
dans la lutte antiterroriste, après les attentats du11
septembre 2001, de nombreux gouvernements ne parlent "plus
de justice ni d'application des lois, mais de légitime
défense et de guerre, une guerre qui semblait menée
toujours davantage hors du cadre du droit international".
A titre d'exemple, le rapport d'Amnesty cite "les
Etats-Unis qui ont bafoué les droits fondamentaux de plus
de 600 personnes détenues" à la base américaine
de Guantanamo à Cuba. 1'200 étrangers ont également
été détenus aux Etats-Unis sans aucun respect
de leurs droits fondamentaux. De plus, les Etats-Unis ont également
"cherché à saper les fondements de la Cour
internationale", rappelle l'organisation. "Les gouvernements
n'ont pas le droit de répondre à la terreur par
la terreur", souligne Irene Khan. "Ceux qui commettent
des attentats à la bombe contre un autobus à Tel-Aviv
ou dans une discothèque à Bali [...] doivent être
déférés devant la justice". "Le
même principe doit s'appliquer aux soldats israéliens
responsables d'homicides illégaux dans les Territoires
occupés".
Amnesty dénonce plus globalement une "aggravation
de la crise des droits de l'homme qui accompagne le soulèvement
palestinien déclenché en 2000 contre l'occupation
israélienne". Elle relève aussi "les conflits
et l'impunité en Afrique", "l'aggravation
de la violence politique" en Colombie où l'état
d'urgence a été prolongé de trois mois. En
Russie, le lancement d'une campagne internationale en faveur
d'une "justice pour tous" a été l'occasion
de dénoncer "la torture et les mauvais traitements
qui restent monnaie courante dans les postes de police" russes.
Des violences qui s'ajoutent à "des exécutions
extrajudiciaires, des cas de torture" dans le cadre du conflit
tchétchène. Amnesty appelle à revoir "l'accent mis sur la sécurité" par plusieurs gouvernements, qui "n'a pas rendu le monde plus sûr, au contraire". "Vouloir un monde plus sûr c'est exiger un changement fondamental du concept même de sécurité, un changement qui repose sur l'idée que l'insécurité et la violence ne seront jamais mieux combattus que par un Etat efficace [...] qui défend les droits de l'homme plutôt qu'il ne les bafoue".
LA SECURITE... POUR QUI ?
par Irene Khan, secrétaire générale d'Amnesty
International
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Irene Khan. Photo AI
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Alors que j'écris ce message, je revois Claudine, une petite fille de six ans que j'ai rencontrée lorsque je me suis rendue au Burundi en septembre[2002]. Elle avait survécu à un massacre où plus de 170 personnes avaient été tuées de façon atroce par l'armée burundaise, dix jours plus tôt. Elle n'arrivait pas à se rappeler son nom de famille, mais elle avait gardé le souvenir déchirant et très précis de la mort de son grand-père, ses parents, ses surs et son petit frère, un bébé, massacrés à coups de baïonnette. Elle m'a raconté qu'elle-même avait été blessée, mais qu'elle était parvenue à s'enfuir en rampant entre les jambes des soldats. Lorsque j'ai parlé de Claudine au président du Burundi, celui-ci m'a répondu que l'armée était engagée, depuis dix ans, dans une guerre civile dont le but était de protéger le pays des "rebelles". Manifestement, la protection de Claudine n'entrait pas dans le cadre de cette stratégie sécuritaire d'ensemble.
Au moment où je rédige ces lignes, l'ombre
de la guerre plane sur l'Irak. Le recours à l'action
militaire est aujourd'hui présenté comme un moyen
de rendre le monde plus sûr. Pourtant, quelque 26 millions
de femmes, d'hommes et d'enfants irakiens ont été
exposés pendant des décennies à de terribles
violations des droits humains commises par leur propre gouvernement,
et subissent depuis plus de dix ans les effets des sanctions économiques
frappant leur pays ; ils se trouvent aujourd'hui encore confrontés
à un avenir des plus incertains. Leur seule certitude est
qu'avec la guerre, certains d'entre eux vont mourir, peut-être
au combat, peut-être aux mains des forces de sécurité
irakiennes s'ils osent se dresser contre leur gouvernement, ou
peut-être après avoir fui leur pays et s'être
vu refuser l'asile par un pays voisin, comme cela s'est déjà
passé en 1991.
L'année dernière, la communauté internationale
s'est engagée dans une guerre en Afghanistan. Cette
guerre a, elle aussi, été menée au nom de
la sécurité. Mais de nombreux civils, on ne sait
combien au juste, ont péri sous les bombardements, et des
centaines de prisonniers seraient morts d'asphyxie après
avoir été enfermés dans des conteneurs hermétiquement
clos. Un grand nombre d'Afghans continuent de vivre dans la précarité,
car une grande partie du pays reste en proie à l'insécurité,
livrée à des chefs de guerre qui se sont déjà
rendus coupables d'effroyables atteintes aux droits humains.
Ceux qui militent en faveur des droits de la personne ont appris
à se méfier de la façon dont les gouvernements
définissent et mettent en uvre leurs priorités en
matière de sécurité, tant à l'échelon
national qu'international. Trop souvent, ces mesures affectent
autant l'innocent que le coupable. Et trop souvent aussi, les
dirigeants politiques exploitent les craintes et les préjugés
de l'opinion publique pour éviter d'avoir à rendre
des comptes et protéger leurs propres intérêts.
L'année qui s'est écoulée n'a fait
que confirmer, une fois de plus, nos craintes face à cette
campagne sécuritaire qui n'a cessé de prendre
de l'ampleur un peu partout dans le monde. Différentes
forces se sont conjuguées en vue de battre en brèche
les acquis des cinq dernières décennies en matière
de droits humains, au nom de la sécurité et de la
lutte contre le "terrorisme". La restriction des libertés
n'a pas forcément permis d'améliorer la sécurité.
L'accent mis sur celle-ci n'a pas rendu le monde plus sûr
; au contraire, il n'a fait que multiplier les menaces, en restreignant
l'exercice des droits humains, en remettant en cause les principes
du droit international, en permettant à certains gouvernements
d'échapper à tout contrôle, en accentuant
les divisions entre personnes d'origines ou de religions différentes
et en détournant l'attention d'autres sources d'insécurité
ainsi que de certains conflits latents. 
Au cours de l'année 2002, les droits humains ont connu
de grandes avancées telles que l'instauration de la Cour
pénale internationale, l'entrée en vigueur de
l'accord visant à mettre un terme à l'enrôlement
d'enfants soldats et l'adoption d'un protocole ayant pour objectif
l'établissement d'un système international de visites
régulières des lieux de détention. Mais cette
année a également été marquée
par l'indifférence flagrante, confinant au mépris,
manifestée par un grand nombre de gouvernements devant
leurs obligations internationales en matière de droits
humains et de droit humanitaire.
De fait, en cette période de grande insécurité,
des gouvernements ont choisi d'ignorer délibérément,
voire de saper le système de sécurité représenté
par le droit international - qu'ils ont ensemble élaboré.
Les mesures draconiennes adoptées tant par des gouvernements
démocratiques que par des régimes autocratiques
en matière de perquisition et de recherche, d'arrestation
et de détention sans jugement de suspects, d'expulsion
sans que le sort de la personne concernée soit pris en
considération, ont fragilisé la protection des libertés
individuelles et mis à mal le respect des normes du droit
international. Les Etats-Unis ont maintenu en détention,
au mépris du droit international humanitaire, des personnes
capturées pendant la guerre en Afghanistan. Ils ont
fermé les yeux sur les tortures et les mauvais traitements
que leurs forces, ou leurs alliés, infligeaient à
des suspects, et ont cherché à saper les fondements
de la Cour pénale internationale en concluant des accords
bilatéraux. En agissant de cette façon, les Etats-Unis
ont porté atteinte à leur propre autorité
morale, au nom de laquelle ils dénonçaient les atteintes
aux droits humains commises dans d'autres parties du monde.
Des mesures qui ont pour effet d'accroître le sentiment
d'insécurité dans la population ne peuvent rendre
les sociétés et les Etats plus sûrs. A
cause des agissements avérés ou non d'une poignée
d'individus, des communautés entières - identifiées
par la race, la religion ou l'origine nationale - deviennent objets
de suspicion, ce qui contribue à répandre un sentiment
de malaise et d'incertitude dans de nouvelles couches de la population.
Ce type de stigmatisation a été aggravé aux
Etats-Unis par la pratique du profilage racial et par la
mise en détention d'immigrés et, en Europe,
par le fait d'étiqueter comme "terroristes" des
réfugiés et des demandeurs d'asile. Dans un climat
qui favorise la propagation du racisme et de la xénophobie,
des demandeurs d'asile sont renvoyés chez eux au risque
d'être emprisonnés, torturés ou tués,
et les agressions violentes contre les membres de minorités
se multiplient. Attiser les peurs collectives à des fins
politiciennes ou électorales à court terme est une
entreprise dangereuse. Au cours de l'année écoulée,
les tensions ethniques et religieuses qui se sont fait jour dans
des pays comme l'Inde, le Nigéria ou la Côte d'Ivoire
sont venues illustrer les dangers que comporte l'aggravation des
divisions entre citoyens et immigrés, entre personnes de
différentes confessions, entre riches et pauvres, entre
Nord et Sud. 
Soucieux de tirer profit de ce climat international propice
au renforcement de la lutte contre le "terrorisme",
de nombreux gouvernements ont durci et multiplié au
niveau national les actions de répression contre leurs
opposants et contre toutes les personnes dont l'allégeance
ne leur semblait pas acquise : syndicalistes, journalistes,
minorités religieuses ou ethniques, défenseurs des
droits humains. D'un pays à l'autre, le présent
rapport fournit nombre d'exemples de la façon dont les
forces gouvernementales, au nom de la sécurité nationale,
ont tué, violé, torturé et enlevé
des personnes dans la plus totale impunité. La tragédie
vécue par Claudine s'est répétée maintes
et maintes fois en de nombreux endroits tout au long de l'année
2002.
Amnesty International ne dénie pas aux gouvernements
le droit de riposter face aux violences criminelles et politiques
auxquelles se livrent des groupes armés ou des individus.
Nous invitons au contraire les gouvernements à protéger
leur population dans le cadre des lois existantes. Nous condamnons
fermement et depuis toujours les attaques visant les populations
civiles, considérant que ces attaques constituent de graves
atteintes à leurs droits fondamentaux. Nous nous attachons
à rappeler aux groupes armés et à ceux qui
les soutiennent qu'ils ont l'obligation de ne pas prendre des
civils pour cibles, quelles que soient les circonstances. Toutefois,
les exactions commises par des groupes armés n'autorisent
pas pour autant les gouvernements à bafouer leurs obligations
en matière de droits humains.
Les gouvernements n'ont pas le droit de répondre
à la terreur par la terreur. Ils sont tenus à
tout moment de respecter leurs obligations internationales en
matière de droits humains et de droit humanitaire. Les
personnes qui organisent et commettent des attentats à
la bombe contre des autobus à Tel Aviv ou dans une discothèque
à Bali, qui tuent des civils au Burundi après leur
avoir tendu des embuscades, ou qui prennent des otages dans un
théâtre de Moscou, doivent être déférées
à la justice et jugées selon les normes en vigueur
en matière d'équité. Le même principe
doit s'appliquer aux soldats israéliens responsables d'homicides
illégaux dans les Territoires occupés, aux policiers
indonésiens qui torturent en Aceh ou en Papouasie, et aux
agents des forces de sécurité russes qui commettent
des viols dans les villages de Tchétchénie. En refusant
de faire régner la justice et en tolérant l'impunité,
de nombreux gouvernements ont à la fois bafoué leurs
obligations internationales en matière de droits humains
et alimenté le cycle infernal de l'insécurité,
de la violence et des atteintes aux droits de la personne. 
Par ailleurs, faire de la sécurité nationale
une priorité détourne l'attention d'un certain nombre
de menaces très réelles qui pèsent sur l'existence
de millions de personnes. Les véritables causes de
l'insécurité sont souvent liées à
l'incapacité des autorités à mettre un terme
à la circulation anarchique des armes légères,
à éradiquer l'extrême pauvreté et les
maladies évitables, à enrayer la propagation du
sida et à soigner les personnes qui en sont atteintes,
à prendre en compte les conséquences sociales de
la mondialisation. La sécurité ne sera qu'un vain
mirage, en particulier pour les pauvres, tant que les policiers,
les magistrats et les fonctionnaires de nombreux pays continueront
à être inefficaces ou corrompus. De nombreuses femmes
continueront à se sentir menacées tant qu'elles
ne seront pas protégées contre les actes de violence
à l'intérieur de leur foyer ou de leur communauté.
La campagne d'Amnesty International sur la Russie a mis
en évidence l'incapacité du Parlement russe à
adopter une législation criminalisant les violences domestiques,
malgré l'élaboration de 50 projets de loi dont aucun
n'a abouti, dans un pays où quelque 14 000 femmes meurent
chaque année après avoir subi des violences de la
part de leur conjoint ou d'autres membres de leur famille.
S'attaquer à ces différentes causes d'insécurité
exige des gouvernements et de la communauté internationale
qu'ils s'engagent à défendre avec énergie
l'ensemble des droits humains, c'est-à-dire les droits
économiques, sociaux, culturels, civils et politiques.
Cela implique de créer des institutions destinées
à protéger ces droits ou de renforcer celles qui
existent déjà. De nouvelles ressources sont aujourd'hui
affectées aux services de sécurité et aux
organismes chargés de lutter contre le "terrorisme".
Mais où sont les nouveaux fonds qui contribueraient à
consolider les mécanismes des droits humains des Nations
unies, qui manquent scandaleusement de moyens depuis des années?
Où sont les nouvelles ressources qui permettraient d'aider
certains pays à mettre sur pied un système judiciaire
et une administration policière honnêtes et efficaces?
Où sont les sommes qui permettraient de satisfaire les
besoins sociaux des pauvres et des communautés marginalisées
? Et qu'en est-il de la volonté politique et de la sensibilisation
du public qui permettraient de lutter contre les violences faites
aux femmes ?
L'insécurité au niveau mondial n'a pas dévalorisé
les droits de l'homme; par contre, elle a rendu plus urgente encore
la nécessité de les respecter. Vouloir un monde
plus sûr, c'est exiger un changement fondamental du concept
même de sécurité, un changement qui repose
sur l'idée que l'insécurité et la violence
ne seront jamais mieux combattus que par un Etat efficace qui
rend compte de son action et qui défend les droits humains
plutôt qu'il ne les bafoue. A défaut d'un tel changement,
le concept de sécurité continuera à être
détourné de son sens et à entraîner
encore plus d'insécurité.
Tout au long de l'année écoulée, Amnesty
International a dénoncé sans relâche le
caractère trop restrictif des priorités en matière
de sécurité. Ses membres ont fait pression auprès
des gouvernements, des groupes armés, des entreprises et
d'autres entités afin de promouvoir et protéger
les droits humains partout dans le monde. Le succès de
notre organisation se mesure à sa capacité à
apporter de réels changements dans l'existence des habitants
de la planète. Le présent rapport fait état
de nos réussites autant que de nos déceptions. Il
rend compte des efforts de nos membres pour impulser des réformes,
pour réclamer justice, pour dénoncer la fausse rhétorique
politicienne, pour obliger les gouvernements à rendre des
comptes - et par-dessus tout, pour raconter ce que ne disent pas
les statistiques, pour donner voix aux sans-voix.
Les droits de l'homme ne sont pas un luxe pour époques
de prospérité. Ils doivent être défendus
en toutes circonstances, et plus particulièrement dans
les périodes de danger et d'insécurité. Le
respect des droits humains est une obligation morale pour les
gouvernements ; il leur fournit le cadre normatif nécessaire
pour rendre compte de leurs actes. Ces droits sont en outre une
source de pouvoir pour les peuples, à qui ils donnent la
liberté de choisir, de contester et de façonner
leur propre destinée. Ils fournissent un cadre permettant
qu'un dialogue constructif s'établisse entre les gouvernements
et les peuples. Seuls les droits humains peuvent étayer
la construction d'un monde plus sûr.
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