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Amnesty International


LE RAPPORT 2002 D’AMNESTY INTERNATIONAL / BELGIQUE
__La remise en cause de la loi dite de "compétence universelle"

[ROYAUME DE Belgique. CAPITALE : Bruxelles. SUPERFICIE : 30520 km2. POPULATION : 10,3 millions. CHEF de l’ETAT : Albert II. CHEF du GOUVERNEMENT : Guy Verhofstadt. PEINE DE MORT : abolie. COUR PENALE INTERNATIONALE : Statut de Rome ratifié.]

De nouvelles allégations ont fait état de mauvais traitements et d'insultes racistes infligés à des suspects de droit commun par des membres des forces de l'ordre. Des demandeurs d'asile auraient été brutalisés au cours d'opérations d'expulsion forcée. Cinq gendarmes ont été mis en accusation dans le cadre de l'enquête menée sur la mort d'une demandeuse d'asile, survenue en 1998 au cours d'une opération visant à l'expulser du pays. Des voix se sont élevées pour déplorer que le traitement infligé à certains enfants demandeurs d'asile détenus ne soit pas conforme aux normes internationales relatives au traitement des mineurs.

La surpopulation carcérale, le manque de personnel et l'insuffisance de la formation reçue ont conduit des gardiens de prison à se mettre en grève. Le gouvernement demandait que le statut de prisonnier de guerre soit accordé aux personnes détenues par les autorités américaines à la base navale de Guantánamo Bay, à Cuba, à moins qu'un tribunal compétent n'en décide autrement. Deux ressortissants belges y restaient néanmoins incarcérés, sans inculpation ni procès, et sans réexamen judiciaire de leur situation. Les arrêts d'une cour ayant déclaré irrecevables certaines des plaintes déposées au titre de la législation conférant aux tribunaux belges une compétence universelle pour les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l'humanité ont provoqué la consternation.

LE RAPPORT

Agressions à connotation raciste

En mars, le Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination raciale a accueilli favorablement les mesures "satisfaisantes" prises par la Belgique "suite aux événementsUp survenus le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis pour promouvoir la tolérance entre les communautés religieuses", mais a regretté que "des actes racistes aient été commis à l'encontre de personnes appartenant à des minorités ethniques, notamment de confession musulmane". Il y a eu recrudescence des violences à motivation raciste, notamment une série d'attentats contre des synagogues au mois d'avril. En mai, un couple d'immigrés marocains a été abattu (et deux de leurs enfants blessés) par un voisin belge connu pour ses propos racistes. Par ailleurs, des motivations racistes auraient en partie inspiré le meurtre par balles, en novembre, d'un professeur de religion islamique d'origine marocaine.

Au mois de mai, dans une déclaration commune, Amnesty International et Human Rights Watch ont condamné les agressions à caractère raciste dont ont été victimes des Arabes et des juifs dans plusieurs pays d'Europe, notamment en Belgique. La déclaration demandait aux autorités de redoubler leurs efforts pour lutter contre le racisme sous toutes ses formes et pour traduire en justice les auteurs présumés de crimes haineux. Le gouvernement belge a publiquement condamné ces violences et déclaré qu'il allait accélérer la poursuite en justice de leurs responsables présumés et prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des lieux de culte. Plusieurs initiatives visant à lutter contre le racisme et promouvoir le dialogue interculturel ont été lancées.

Mauvais traitements contre des suspects de droit commun

De nouveaux témoignages ont fait état de mauvais traitements, souvent accompagnés d'insultes racistes, imputés à des policiers notamment dans le cadre de contrôles d'identité. Il semblerait que ces actes aient souvent été commis en toute impunité.

Le Comité pour l'élimination de la discrimination raciale a fait part de son inquiétude face aux "incidents racistes, survenus dans des postes de police [] dont les victimes étaient des immigrants et des demandeurs d'asile ". Il a recommandé que la Belgique prenne toutes les mesures nécessaires afin que soient traduits en justice les responsables de tels " actes de violence à motivation raciale".

Dans un rapport au Parlement, le Comité permanent de contrôle des services de police a fait part d'un accroissement "inquiétant" du nombre de plaintes déposées contre des membres des forces de l'ordre, une grande partie d'entre elles portant sur des insultes, des comportements racistes et xénophobes et des violences physiques.

Par ailleurs, le Centre belge pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme a signalé avoir reçu, au cours de l'année précédente, plusieurs dizaines de plaintes contre des membres des forces de l'ordre. La couleur de peau constituait le critère de discrimination policière le plus souvent invoqué dans ces plaintes.Up

En octobre, le Comité pour la prévention de la torture (CPT) du Conseil de l'Europe a publié un rapport sur sa visite, en 2001, de plusieurs lieux de détention en Belgique. Le CPT a déclaré avoir recueilli des allégations de mauvais traitements infligés par les forces de l'ordre, le plus souvent lors de l'interpellation de suspects. Il était notamment fait état de coups de pied et de poing, de coups de matraque ainsi que de l'utilisation abusive de gaz lacrymogène. Dans quelques cas, le CPT a collecté des données à caractère médical compatibles avec les allégations entendues. Il a conclu que le risque pour une personne d'être maltraitée pendant sa détention par les forces de l'ordre ne pouvait être écarté. Il a recommandé en particulier que la possibilité pour les détenus de consulter un avocat soit garantie dans le droit belge, et ce dès le début de la privation de liberté.

* Le procès d'un gendarme accusé de brutalités et d'insultes raciales contre un ressortissant tunisien, Rachid N., s'est ouvert en octobre après avoir été reporté à plusieurs reprises. Les faits avaient eu lieu en 1993, plus de neuf ans auparavant. Rachid N. a déclaré qu'il lui avait été ordonné de se déshabiller entièrement en présence de dix gendarmes, et qu'il avait été brutalisé et insulté lorsqu'il avait essayé de refuser. Un certificat médical établi quelques heures après sa remise en liberté le lendemain faisait état de multiples contusions. En décembre, une chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles a acquitté le policier mis en cause. D'après le jugement rendu, il était incontestable que Rachid N. s'était vu infliger des blessures au cours de sa détention, mais les éléments de preuve présentés étaient insuffisants pour que l'accusé soit reconnu coupable des faits.

Mauvais traitements au cours d'opérations d'expulsion

De nouvelles allégations ont fait état de violences physiques et de recours à des méthodes de contrainte dangereuses par des policiers contre des étrangers qui s'opposaient à leur expulsion par voie aérienne. Certaines des enquêtes officielles menées sur ces allégations ont été considérées inadéquates, les plaignants risquant souvent d'être expulsés avant que les investigations ne soient achevées.

Le CPT a déclaré avoir recueilli des informations "très préoccupantes" concernant l'usage disproportionné de la force et de moyens de contrainte au cours d'opérations d'expulsion à l'aéroport de Bruxelles-National; il en a conclu que ces opérations présentaient un "risque manifeste de traitement inhumain et dégradant". Il a pris note des "nombreuses mesures" prises par les autorités pour réduire ces risques, notamment l'interdiction de toute méthode de contrainte susceptible d'obstruer les voies respiratoires. Le Comité a toutefois attiré l'attention sur les dangers inhérents aux méthodes utilisées, notamment ceux liés à l'asphyxie posturale et au syndrome dit "de la classe économique". Il a recommandé, entre autres, la mise en place d'une réglementation en vertu de laquelle les étrangers ayant fait l'objet d'une opération d'éloignement forcé avortée seraient soumis à un examen médical complet, et préconisé la poursuite de l'utilisation de moyens audiovisuels pour la surveillance de ces opérations.Up

En mars, Amnesty International a appelé la Belgique à réexaminer de manière approfondie sa législation et ses pratiques en matière d'expulsion et à veiller à ce qu'elles soient mises en conformité avec les recommandations concernant la protection des droits humains pendant les procédures d'expulsion que certains organes du Conseil de l'Europe avaient formulées au cours des six mois précédents.

* Rafik Miloudi, un ressortissant algérien, a déclaré avoir été maltraité pendant plusieurs des neuf tentatives d'expulsion forcée qui ont eu lieu entre octobre 2001 et mars 2002. Il a déclaré qu'après l'une de ces tentatives, il a des blessures nécessitant une quarantaine de points de suture dans le dos et deux au pouce de la main droite. Un médecin qui l'a examiné à l'aéroport lui aurait affirmé qu'il s'était lui-même infligé cette plaie, mais l'avait envoyé à l'hôpital se faire soigner. En mars, il a été signalé qu'un médecin indépendant et plusieurs députés belges se voyaient refuser depuis plusieurs semaines l'autorisation de lui rendre visite en prison. Le ministère de l'Intérieur a ordonné qu'une enquête interne soit menée sur les allégations de Rafik Miloudi. Celui-ci, après avoir reçu en mars la visite d'un médecin délégué par le ministère, a été autorisé à se faire examiner à titre privé par un autre médecin qui a constaté, entre autres, trois cicatrices ainsi que les traces de 46 points de suture dans le dos et deux au pouce droit. L'enquête interne aurait abouti à la conclusion que les allégations de Rafik Miloudi étaient dénuées de fondement et qu'il s'était lui-même infligé ces blessures. Il a été remis en liberté par le ministère de l'Intérieur en mai, avec ordre de quitter le pays dans les cinq jours.

Mises à jour

* En mars, un tribunal de Bruxelles a décidé que cinq gendarmes devaient être jugés pour leur rôle présumé dans la mort, en 1998, de Semira Adamu. Cette Nigériane est morte après que des gendarmes lui eurent appliqué un coussin sur le visage au cours d'une opération d'expulsion par avion. Les trois agents ayant escorté la jeune femme pendant le vol ont été inculpés de "coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner". Deux agents qui avaient supervisé l'opération ont été inculpés de coups et blessures involontaires, "par défaut de prévoyance ou de précaution". Aucun procès n'avait débuté à la fin de l'année.Up

* En juin, le ministre de l'Intérieur a informé Amnesty International qu'il avait demandé et reçu un rapport de l'Inspection générale de la police fédérale sur les allégations de Mohamed Konteh, un demandeur d'asile de la Sierra Leone, qui avait déclaré avoir subi des mauvais traitements, des menaces et des injures racistes au cours des nombreuses tentatives faites pour l'expulser de Belgique au cours de l'année 2001. Selon le ministre, le rapport concluait "qu'aucune faute n'avait été commise".

Enfants demandeurs d'asile

Les enfants demandeurs d'asile, aussi bien les enfants seuls que ceux qui étaient venus avec des membres de leur famille, pouvaient être détenus pendant plusieurs mois dans des centres fermés pour étrangers. Les dispositions mises en place pour répondre aux besoins spécifiques en matière de protection des mineurs non accompagnés et des enfants apparaissaient insuffisantes. Plusieurs mineurs non accompagnés ont été renvoyés dans leur pays d'origine, apparemment sans que des mesures adéquates aient été prises pour en assurer la protection à leur arrivée.

* Une fillette âgée de cinq ans, Tabita Mubilanzila, a séjourné pendant deux mois dans un centre fermé pour étrangers avant d'être renvoyée dans son pays d'origine, la République démocratique du Congo; il semblait pourtant qu'aucun parent proche ne pouvait l'accueillir. En outre, sa mère vivait au Canada où elle avait obtenu le statut de réfugié et, selon certaines informations, elle s'efforçait d'obtenir le regroupement de sa famille. Cette affaire a vivement ému l'opinion publique. À la suite de l'intervention du Premier ministre belge, l'enfant a pu retrouver sa mère au Canada.

En juin, le Comité des droits de l'enfant des Nations unies a recommandé notamment à la Belgique de veiller à ce que les mineurs non accompagnés soient informés de leurs droits et puissent bénéficier d'une assistance juridique au cours du processus de demande d'asile ; d'accélérer les efforts déployés en vue de la création de centres spécialisés dans l'accueil d'enfants non accompagnés; de créer un service de tutelle qui garantisse la désignation d'un tuteur totalement indépendant, et ce dès le début du processus de demande d'asile; et de renforcer et d'améliorer le suivi des enfants non accompagnés rentrés dans leur pays. Le texte officiel portant création, sur le plan des principes, d'un service de tutelle rattaché au ministère de la Justice a été publié en décembre.

Compétence universelle

Une loi promulguée en 1993 et élargie en 1999 conférait aux tribunaux belges la compétence universelle à l'égard des crimes de génocide, des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre commis au cours de conflits armés (internationaux ou non). En vertu de cette loi, entre 1998 et la fin de l'année 2002, des plaintes ont été déposées tant contre un certain nombre de personnes d'une vingtaine de pays résidant hors de la Belgique que contre des personnes se trouvant dans le pays. Parmi les accusés figuraient des chefs d'Etat et des fonctionnaires subalternes, certains en fonction, d'autres non.

En 2002, différentes chambres de la cour d'appel de Bruxelles ont déclaré trois de ces plaintes irrecevables, au motif qu'aucune disposition de la loi en question n'autorisait l'ouverture d'une enquête pénale à moins que la personne soupçonnée ne se trouve sur le sol belge. L'une de ces plaintes accusait le Premier ministre d'Israël, Ariel Sharon, d'avoir été responsable avec d'autres en 1982, alors qu'il était ministre de la Défense, de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de génocide dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, au Liban.

Amnesty International a déclaré que cette interprétation restrictive du droit national ne concordait pas avec le droit international. A la fin de l'année 2002, le recours formé auprès de la Cour de cassation contre cet arrêt était encore en suspens.

Au mois de juillet, le gouvernement a approuvé deux propositions de loi visant à permettre, notamment, l'ouverture d'enquêtes et la traduction en justice des personnes accusées, où qu'elles se trouvent. Le débat parlementaire relatif à ces deux textes n'avait pas encore eu lieu à la fin de l'année.

Amnesty International a lancé un appel afin que toute modification de la loi permette à la Belgique de continuer à agir au nom de la communauté internationale en enquêtant sur les pires crimes commis dans le monde et en poursuivant leurs auteurs présumés en justice, là où les Etats sur le territoire desquels ils ont été commis ne sont pas allés jusqu'au bout de leurs responsabilités définies par le droit international.

Autres documents d'Amnesty International. Préoccupations d'Amnesty International en Europe, janvier - juin 2002 (EUR 01/007/02) / Compétence universelle. Compétence d'un tribunal belge pour enquêter sur le rôle de Sharon dans les massacres perpétrés à Sabra et Chatila en 1982 (IOR 53/001/02).

Source: Rapport 2002 d'Amnesty International, mai 2003.
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