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[Enquête : Jean-Claude Buhrer, Reporters sans frontières, juillet 2003]. 2. LA PRÉSIDENCE LIBYENNE : UN AFFRONT AUX DROITS DE LHOMME
A l'évidence, la Libye du colonel Kadhafi, régulièrement dénoncée pour ses violations flagrantes des libertés fondamentales, ne méritait pas cet honneur. Etat terroriste, la Libye est sous le coup de sanctions onusiennes, même si elles ont été suspendues en 1999, pour son implication dans l'explosion en plein ciel de deux avions civils un vol de la compagnie Panam au-dessus de Lockerbie le 21 décembre 1988 (280 morts) et un DC-10 d'UTA en 1989 (170 victimes). Pour ce dernier attentat, la cour d'assise spéciale de Paris avait condamné par contumace six ressortissants libyens, dont le chef des services de renseignements et beau-frère du colonel Kadhafi. Alors que "le Guide de la révolution" fait
partie des prédateurs de la presse dénoncés
par Reporters sans frontières, Amnesty International
rappelle que la liberté d'expression reste strictement
limitée, la législation nationale interdisant la
formation de partis politiques et prohibant toute critique du
système en vigueur. Amnesty International évoque
également le sort de plusieurs centaines de prisonniers
politiques incarcérés sans inculpation ni jugement,
le recours à la torture et aux mauvais traitements dans
les centres de détention, ainsi que des cas de disparitions,
voire de "violences racistes". En septembre 2000, 130
immigrés d'Afrique noire avaient été tués
lors de massacres récurrents perpétrés par
des Libyens. Depuis, des centaines de milliers d'Africains qui
fournissent une main-d'uvre corvéable et exploitable à
merci ont été expulsés ou ont fui, victimes
de razzias. Ce sombre bilan n'avait pas empêché le
régime du colonel Kadhafi de devenir membre en 2001 de
la CDH. Une fois dans la place, la Libye n'a pas ménagé ses efforts pour accéder à la plus haute fonction de la Commission. Après avoir préparé le terrain en investissant quatre milliards de dollars en Afrique, Tripoli avait pris en charge les frais d'organisation et de transport des délégués du continent à la réunion des ministres des Affaires étrangères à Durban en juillet 2002. C'est là où est née l'Union africaine, qui a succédé à l'Organisation de l'unité africaine, et ou la Libye a été, de préférence à l'Algérie, portée unique candidate à la présidence de la Commission des droits de l'homme pour représenter la région Afrique, dont c'était le tour d'occuper cette fonction en 2003. Au même moment, la presse libyenne elle-même rapportait que quatre hommes déclarés coupables de vol avaient subi l'amputation de la main droite et de la jambe gauche le 3 juillet, après l'approbation de ce châtiment par la Cour suprême. En 2002, comme les années précédentes, indique le rapport d'Amnesty International, des condamnations à mort ont été prononcées en Libye en vertu d'une législation prévoyant la peine capitale pour des activités constituant simplement l'exercice du droit à la liberté d'expression et d'association. Echange de bons procédés, ou hommage du vice à la vertu ? Toujours est-il que malgré les inquiétudes immédiatement exprimées par les organisations de défense des droits de l'homme, rien n'est venu contrecarrer les desseins du colonel Kadhafi. Pas vraiment dupe, un diplomate d'Afrique occidentale constatait, pince-sans-rire : "Que voulez-vous, à l'époque de la traite, les Arabes nous vendaient, aujourd'hui, ils nous achètent" La Libye contrainte de se faire élire par un vote à bulletins secrets Pour la première fois depuis la création de la
Commission, un vote à bulletins secrets a cependant été
demandé lors de la confirmation de la candidature de la
Libye, alors que ce genre de nomination se fait d'ordinaire par
acclamations. Avec le soutien actif des dictatures représentées
dans ce cénacle, le choix du groupe africain a été
ratifié par 33 voix contre 3 (Etats-Unis, Canada et Guatemala),
et 17 abstentions, dont la France. Comme Paris, les autres pays
de l'Union européenne ont préféré
opter pour une neutralité frileuse, sous prétexte
de "ne pas offenser les Etats africains". A Tripoli,
le porte-parole du ministère des Affaires étrangères
s'était empressé de remercier publiquement la France
de son choix. Une fois de plus, les proches des victimes de l'attentat
d'UTA auront pu apprécier. Entre-temps, les échanges de visites ministérielles ont repris entre les deux pays comme si de rien n'était, parachevant ainsi la normalisation de leurs relations. Le 13 mars 2003, la Cour de cassation a refermé le dossier visant le dictateur libyen, ouvert à Paris depuis juin 1999, pour sa responsabilité présumée dans cet attentat. Alors que celui contre le Boeing de la Panam s'est soldé par la condamnation du principal responsable libyen livré à la Grande-Bretagne et que Tripoli s'est engagée à verser dix millions de dollars par disparu, aucun des six responsables identifiés en France ne purge sa peine et des compensations financières dérisoires ont été prévues. Des proches des 170 tués de l'avion d'UTA l'ont rappelé le 11 juin [2003] devant l'hôtel Georges V à Paris où le fils du dictateur libyen, Al-Saadi Kadhafi, président de la Fédération libyenne de football, tenait conférence de presse pour soutenir sa candidature à la tête de la Confédération africaine de football. Une présidence contestée Sous la présidence de Najat Al-Hajjaji, ambassadrice de la Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste aux Nations unies à Genève, la 59e session annuelle de la Commission des droits de l'homme ne pouvait guère s'ouvrir sous de pires auspices. Depuis sa nomination deux mois plus tôt, cette protégée du colonel Kadhafi avait renoncé, conformément à l'usage, à plusieurs reprises à donner une conférence de presse. Si elle s'est finalement résignée à rencontrer les journalistes le jour de l'ouverture de la session le 17 mars [2003], à la suite de son discours inaugural, ce fut d'abord pour annoncer qu'elle avait proposé au secrétariat de l'ONU de suspendre sur-le-champ le statut consultatif de Reporters sans frontières à la suite de l'accueil qui lui avait été fait lors de son allocution. En signe de protestation contre cette nomination, des membres de Reporters sans frontières avaient lancé des tracts dans la Salle des Assemblées du Palais des Nations pour dénoncer la "mascarade" que signifiait l'accession de la Libye à la tête de la Commission. "Enfin l'ONU a nommé quelqu'un qui sait de quoi il parle!", affirmaient ces tracts. "Quelle crédibilité peut encore avoir une instance dirigée par la représentante d'un pays qui bafoue quotidiennement les droits de l'homme ? Avec cette nouvelle présidence, la Commission prouve qu'elle est aujourd'hui tout juste bonne à couvrir les exactions de certains de ses membres via de sordides marchandages." La dame n'a pas apprécié. Depuis, le Comité chargé des organisations non gouvernementales s'est prononcé en faveur de la suspension pour un an de Reporters sans frontières, sans jamais avoir entendu un représentant de l'organisation. La décision doit être entérinée par le Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC). Adepte résolue de la langue de bois, Mme Najat Al-Hajjaji croyait pouvoir ainsi faire taire les critiques en sanctionnant une ONG de défense de la liberté d'expression. Dans son discours d'ouverture déjà, elle avait fidèlement répété le credo en vigueur à Tripoli sur le Proche-Orient et l'Irak, tout en se gardant d'évoquer les méfaits du régime de Saddam Hussein, pas plus que ceux d'autres dictatures du même acabit. Il est vrai que l'année précédente, la Libye s'était retrouvée aux côtés de Cuba pour voler au secours du tyran de Bagdad lors de l'adoption d'une résolution sur l'Irak. La prestation de la représentante libyenne devant la presse a fourni la démonstration, si besoin était, de l'imposture de confier la présidence de la Commission à pareil régime. Remerciant pour les questions posées, elle avouait à chaque fois son incapacité à y répondre, voire sa méconnaissance des principales Conventions en matière de droits de l'homme, et renvoyait la balle au haut-commissaire. A la question de savoir s'il ne conviendrait pas d'exiger des membres de la Commission un minimum de respect des droits de l'homme, elle a fait valoir que dans ce cas, nombre de pays, à commencer par le sien, en seraient exclus, ce qui - a-t-elle précisé sans rire - "ne serait pas démocratique". Et que dire de l'exemple donné par la Libye elle-même? Ainsi, a-t-il fallu rappeler à Mme la présidente de la CDH que son gouvernement n'avait toujours pas signé le deuxième protocole facultatif visant à abolir la peine de mort, pas plus que celui portant sur l'élimination de toute discrimination à l'égard des femmes, ni le texte concernant l'implication d'enfants dans les conflits armés, pas plus que le protocole ni la convention sur le statut des réfugiés, ni le document de Rome portant création de la Cour pénale internationale. L'ambassadrice libyenne a toutefois émis l'espoir que son pays adhérerait un jour à ces principes élémentaires Reporters sans frontières, Commission des droits de l'homme des Nations unies. Rapport d'enquête de Jean-Claude Buhrer, Genève, juillet 2003. Internet : www.rsf.org |