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Le rapport de Jean Ziegler
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Entretien avec Jean Ziegler

NATIONS UNIES, JUIN 2007 | CONSEIL DES DROITS DE L’HOMME
__Jean Ziegler réclame un statut de "réfugiés de la faim"

| ENTRETIEN AVEC JEAN ZIEGLER |

Le rapporteur des Nations Unies sur le droit à l'alimentation a proposé au Conseil des droits de l'homme, le 14 juin 2007, de reconnaître les droits des "réfugiés de la faim". Les personnes provenant de régions connaissant une famine, comme au Niger en 2005, devraient pouvoir être admis provisoirement, a proposé Jean Ziegler.

Evoquant les vagues d'émigrés clandestins africains qui échouent sur les côtes de l'Italie et de l'Espagne ou se noient dans la traversée entre la Somalie et le Yemen, il a demandé au Conseil des droits de l'homme d'élaborer une nouvelle norme internationale.

Afin de faire la distinction avec les émigrants pour raison économique, seuls ceux pouvant démontrer qu'ils viennent d'un pays traversant une crise alimentaire seraient admis. Une fois l'état d'urgence passé, ils pourraient être renvoyés dans leur pays, a expliqué l’expert des Nations unies.

"La tragédie ne fera que s'amplifier", a-t-il averti, car le nombre de personnes insuffisamment nourries en Afrique a triplé au cours des 30 dernières années. 854 millions de personnes sont victimes de malnutrition dans le monde cette année, contre 842 millions en 2006. Les émigrants jetés sur les routes de l'exil par la faim sont à la merci de "réseaux criminels", a dénoncé Jean Ziegler, en estimant que "la stratégie visant à transformer l'Europe en une forteresse a échoué".

Selon le rapporteur, sa proposition a reçu le soutien des pays africains, asiatiques et latino-américains, mais les pays européens redoutent une montée de la xénophobie si une nouvelle catégorie de réfugiés est admise.

PLUS DE 6 MILLIONS D’ENFANTS DE MOINS DE 5 ANS MEURENT CHAQUE ANNEE DE MALADIES LIEES A LA FAIM

"Il faut créer une nouvelle norme de droit international pour protéger les réfugiés de la faim". Jean Ziegler rappelle, dans une interview donnée au quotidien "La Tribune de Genève", que plus de 6 millions d’enfants de moins de 5 ans meurent chaque année de maladies liées à la faim. Selon les chiffres de la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, près de 854 millions de personnes souffrent de sous-alimentation.

— Pourquoi vouloir créer une nouvelle norme de droit international pour les "réfugiés de la faim?

La faim en Afrique est la conséquence de la politique de dumping agricole menée par l’Union européenne, qui accorde des subventions aux productions et aux exportations de ses paysans. Ce massacre empire chaque année et contraint à l’exil des dizaines de milliers de personnes, principalement en provenance de l’Afrique subsaharienne. Désespérées, celles-ci se jettent dans des embarcations de fortune en espérant atteindre les côtes occidentales. Des milliers d’entre elles meurent en route. Quant aux survivants, lorsqu’ils arrivent, ils sont refoulés. C’est une contradiction hallucinante : l’Europe organise cette misère et, dans le même temps, criminalise ces réfugiés de la faim au lieu de les accueillir. Il est impératif de les protéger.

— Ne sont-ils pas déjà protégés par la Convention des Nations unies sur les réfugiés ?


Ce texte a été élaboré au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il protège les personnes persécutées pour raisons raciales, religieuses et politiques. Ces critères sont limitatifs. J’ai eu de longues discussions avec Antonio Guterres, le haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés. Il reconnaît parfaitement l’horreur de la situation. Mais il est impossible de modifier la Convention. D’où la nécessité de créer un nouvel instrument juridique, une sorte de droit d’asile pour les réfugiés de la faim. La seule instance qui peut le faire, c’est le Conseil des droits de l’homme.

— Comment le rapport a-t-il été accueilli par les 47 Etats membres ?


Avant de présenter cette demande, j’ai eu de nombreuses consultations informelles. Tous reconnaissent la tragédie. En plénière, la réaction a été mitigée. Les groupes africain et asiatique m’ont totalement soutenu. Par solidarité, le groupe latino-américain aussi. La réaction de l’Union européenne est intéressante. Elle a mis en avant les difficultés de la mise en oeuvre d’une nouvelle règle internationale sur ce thème. Mais, elle n’a pas refusé d’entrer en matière. Ceci, grâce à la très forte mobilisation de la société civile.

— La délégation suisse a soulevé le problème de la définition objective de ces réfugiés de la faim.

C’est une question tout à fait légitime. Il est vrai que la majorité des réfugiés à l’assaut de l’Europe sont des migrants économiques, qui voyagent volontairement pour trouver des conditions de vie meilleures. Un réfugié de la faim, lui, vient d’une région où aucune vie n’est possible. Il se retrouve face à un état de nécessité. C’est le cas des personnes fuyant le sud du Tchad ou l’Ethiopie, qui essaient d’échapper à la cruelle sécheresse.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) publie mois après mois une carte des régions où il y a cet état de nécessité. Il suffirait au Conseil de se référer aux données fournit par cette agence des Nations unies. Je demande au Conseil de créer un droit de non-refoulement pour ces victimes de la faim. C’est un droit provisoire, une fois l’état d’urgence levé, ces personnes pourront rentrer. Des gens meurent chaque jour. Il y a une urgence absolue de légiférer. L’autorité morale du nouveau Conseil est en jeu.

Jean Ziegler demande la création d’une sorte de droit d’asile pour les réfugiés de la faim. "La seule instance qui peut le faire, c’est le Conseil des droits de l’homme".

Entretien avec Jean Ziegler, "La Tribune de Genève", propos recueillis par Linn Levy, 13 juin 2007.
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