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Suisse : 2e Guerre mondiale |
LE RAPPORT FINAL DE LA COMMISSION BERGIER
__Les points forts du rapport
| Elaboré entre 1996 et 2002, le rapport Bergier a d'abord été livré sous forme de documents thématiques intermédiaires. Le texte final [a été publié le 22 mars 2002]. Il prend des distances avec deux clichés: la Suisse héroïque et le pays profiteur, simple spectateur des malheurs du temps. En voici les principaux éléments. |
 Des liens économiques poussés. Bien avant la guerre, l'Allemagne est le premier partenaire de la Suisse. Pour plaire aux nazis, certaines entreprises "se séparent d'actionnaires juifs, déplacent ou congédient cadres et employés juifs même en Suisse en certains cas". Les relations économiques continuent pendant la guerre. Elles sont considérées comme un moyen de faire vivre la population et "comme une garantie pour la sécurité du pays". Toutefois, "il ne fut pas question d'une conversion à la production de masse de matériel de guerre". Reste que les exportations vers l'Axe augmentent et atteignent un milliard entre 1940 et 1944, alors que celles vers les alliés disparaissent pratiquement. "Sur l'ensemble de la guerre [...] le matériel militaire vendu aux Allemands n'a pas dépassé le 1% des armes allemandes; 3% pour les machines outils et l'aluminium, 10% pour les détonateurs et les composants des canons antiaériens."
Pas de convois de déportés. L'importance de la Suisse tient surtout à sa "fonction de plaque tournante du commerce international". Elle a servi de passage entre l'Italie et l'Allemagne. On ne relève cependant aucune traversée de convois de déportés ou de travailleurs forcés. En revanche, les marchandises (des millions de tonnes de charbon) passent les Alpes. Et les armes? "L'état des recherches ne permet aucune certitude. L'évidente négligence du contrôle suisse transgresse le devoir de diligence que la neutralité impose aux Etats neutres." Le trafic Sud-Nord a été plus contrôlé afin que le produit du pillage en Italie ne passe par la Suisse vers l'Allemagne.
L'or des camps. Entre 1940 et 1945, la Suisse acquiert pour 1,3 milliard d'or allemand. Elle stocke même pour 500 millions d'or à Berne. Globalement, 77% des livraisons d'or allemand vers l'étranger passe par notre pays. L'Allemagne se fournit ainsi en francs suisses, monnaie indispensable à ses achats. Le problème? Une partie du métal provient du pillage des banques centrales hollandaise et belge et la Banque nationale le sait. Cent vingt kilos viennent des camps de concentration, ce que la BNS ne savait pas forcément. Sur ce dossier, le pouvoir politique s'est montré peu présent. Il a laissé la Banque nationale mener le bal ce qui résulte "d'une absence de perception de l'importance du problème". Pendant la guerre, la Suisse sert aussi au marché noir des biens spoliés (uvres d'art, papiers valeur). En 1945, les avoirs allemands en Suisse se montent à 3milliards.
Réfugiés et fonds en déshérence
Au final, la Suisse a-t-elle permis à l'Allemagne de prolonger la guerre? Réponse: "Il serait excessif de considérer la contribution comme décisive, mais on ne peut la considérer comme négligeable."
20'000 réfugiés refoulés. Entre 1939 et 1945, la Suisse a accueilli 104'000 internés militaires et 60'000 réfugiés civils. Le rapport Bergier ne reprend donc pas les chiffres avancés par le rapport Ludwig, qui estimait à 295'000 le nombre total de réfugiés accueillis. Non parce que ce chiffre est faux (il incluait en plus les enfants étrangers en vacances en Suisse (60'000) et les frontaliers présents temporairement), mais parce qu'il résulte d'une addition discutable et "élude la question centrale: la politique restrictive à l'égard des juifs". Ces derniers ont formé une grande partie des 20'000 réfugiés refoulés [Bergier s'écarte ici de certains auteurs qui chiffrent à 30'000 le nombre de refoulés]. Or, la Suisse savait au début 1942 que les juifs refoulés étaient voués à la mort. Malgré des gestes collectifs de bonne volonté [Secours suisse aux enfants, uvres d'entraide, Eglises], "lorsqu'il s'est agi d'accorder une large protection aux juifs persécutés, la Suisse, notamment ses dirigeants politiques, a manqué à ses devoirs". En effet, "avec la Suède jusqu'à fin 1942, la Suisse a été le seul pays à appliquer un critère formel de sélection fondé sur la race selon la définition national-socialiste". En ce sens, "les autorités ont réellement contribué à la réalisation de l'objectif des nationaux-socialistes."
Après guerre, les banques ont saboté les restitutions
des biens en déshérence__
Les fonds en déshérence. En 1945, la Suisse est interpellée par les alliés. La restitution des avoirs volés et transférés dans le pays est au centre du débat. Concernant l'or et les avoirs allemands bloqués en Suisse, la question est réglée par les accords de Washington de 1946. La Suisse paie 250 millions et 122 de plus en 1952. "Toutefois, la Suisse ne prétendit ni restituer, ni réparer, mais offrir sa contribution à la réparation de l'Europe." En ce qui concerne les autres biens spoliés (uvres d'art et papiers valeur), les restitutions furent entravées par la mauvaise volonté des acteurs en présence. Le rapport traite finalement de la question des avoirs des déportés restés dans les banques, les fameux fonds en déshérence. Le verdict est sans appel: "Durant toute la période [d'après-guerre], les banques se sont efforcées de minimiser le problème et de décourager les recherches." Vu les circonstances, il aurait fallu "qu'elles dérogent aux conditions normales applicables au remboursement". Mais ce ne fut pas le cas et le rapport cite des cas écurants d'obstructions bancaires dans les années 60.
Marc Bretton, La Tribune de Genève, 23 mars 2002. Article reproduit avec l'aimable autorisation du journal. © Tribune de Genève. |