droitshumains.org
XXIe siècle
La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale




>Retour
Suisse : 2e Guerre mondiale

Tribune de Genève   LE RAPPORT FINAL DE LA COMMISSION BERGIER

__La pression américaine fut humiliante et... libératrice


Les défenseurs de la Fondation Suisse solidaire font tout pour l'oublier tandis que les opposants ne manquent pas de le souligner pour mieux torpiller le projet au passage. Dans les faits, ces derniers ont raison, même s'il ne fait pas bon de l'avouer: oui, le projet de Fondation Suisse solidaire est directement né des pressions américaines.

En cette période de mars 1997, lorsque le conseiller fédéral Arnold Koller a dévoilé la généreuse idée, la Suisse se trouvait en pleine tourmente. La polémique soulevée par les accusations de chantage proférées par Jean-Pascal Delamuraz à l'endroit des organisations juives était encore vive; Christophe Meili, le héros, venait de sauver du broyeur des documents que l'UBS voulait soustraire aux yeux des enquêteurs; les "hearings" au Congrès américain devenaient franchement agressifs et la Suisse faisait déjà le dos rond dans la perspective de la publication du premier rapport Eizenstat sur l'or nazi attendu deux mois plus tard, qui forcément n'allait pas être tendre.

La Fondation arrivait à pic pour espérer apaiser les tensions. Il était prévu qu'elle bénéficierait aussi aux victimes de l'Holocauste mais que son objectif premier était d'apporter de l'aide à tous les démunis, suisses d'abord. Une formulation typique de cette période qui devait à la fois satisfaire les Américains et éviter d'ajouter au courroux d'une majorité d'Helvètes dont certains avaient développé un fier esprit de résistance face aux attaques d'outre-Atlantique. Le projet n'a apaisé ni la rage de D'Amato, ni la colère d'une partie de la droite dénonçant la docilité du gouvernement. Aussi louable qu'elle, l'idée s'est révélée un échec en termes stratégiques. Et dans ce sens, elle témoigne parfaitement des erreurs d'approche de la Suisse face à la réalité américaine, d'une évaluation faussée des rapports de force et, enfin, d'un décalage radical de perception de l'affaire des deux côtés de l'Atlantique. L'occasion de revenir, vu d'Amérique, sur les raisons d'un fiasco.

Pour commencer, il y eut les affronts, irresponsables de la part des banquiers, dont le fameux "peanuts" lâché avec condescendance par Robert Studer de l'UBS. Puis il y eut l'humiliation infligée par ces mêmes banquiers à Edgar Bronfman traité comme un client à 50'000 francs et renvoyé sur la Bahnhofstrasse après une courte entrevue. C'était au tout début. Les banques suisses se croyaient intouchables. Les fonds en déshérence? Il n'y avait plus rien à saisir. L'affaire avait été réglée par des versements effectués jusqu'en 1962. Des sommes ridicules en regard de celles avancées par le Congrès juif mondial (CJM).Up

C'en était assez pour Bronfman. Le président du CJM au vaste réseau, lance sa machine contre la Suisse. D'une formidable puissance. Le front américain était large et extrêmement bien organisé. Le CJM, s'attribuant la conscience historique, réclamait la vérité, documents fraîchement déclassifiés à l'appui. Alfonse D'Amato jouait le rôle de picador et diffuseur de scandale usant de l'aura d'un sénateur. Les avocats, chacun dans son style, offensif jusqu'à la caricature pour Ed Fagan, d'une brillante sobriété pour Michael Hausfeld, alignaient les plaintes collectives en faisant témoigner les victimes déclinantes de l'Holocauste. Enfin le gouvernement Clinton, tout en évitant d'attiser la rhétorique, ajoutait de la pression et commandait au Département d'Etat deux rapports focalisés sur l'or, la Suisse, les neutres et le Reich.

Aussi bien les banquiers que le gouvernement suisses ont totalement sous-estimé l'ampleur qu'allait prendre l'affaire, ce qui les cantonnait dans le mode réactif. A la veille des premières auditions au Congrès, en avril 1996, le conseiller fédéral Villiger déclarait de passage à Washington: "Cette affaire est une affaire entre les banques suisses et les organisations juives. Elle ne concerne ni le gouvernement suisse, ni le gouvernement américain." Gigantesque erreur d'appréciation à la lumière des événements qui suivront.

Le blocus helvétique s'étiolait sous les coups de boutoir américains avec à chaque nouvel assaut le sentiment en Suisse d'être victime d'une injustice profonde. Comment comprendre cet acharnement à la hausse alors que les banques et Berne, même si c'est avec du retard, créaient commission historique, fonds et fondation pour montrer leur bonne volonté? C'était ignorer le décalage dans la perception des événements. Alors que du côté suisse, on se félicitait du remarquable effort réalisé pour "établir la vérité et rendre justice", aux Etats-Unis on découvrait chaque jour un nouveau chapitre d'une Suisse au passé coupable.

Les griefs étaient parfois erronés, souvent exagérés, parfois insultants. Mais dans leur essence, en particulier sur la question des avoirs en déshérence, ils étaient fondés. Et les protagonistes américains avaient acquis une conviction, justifiée: la Suisse se refermerait aussitôt qu'ils relâcheraient la pression.

De ce drame national, est ressorti de positif la Commission Bergier et la Fondation de solidarité. Si demain, la Suisse passe le projet à la trappe, elle donnera raison, une fois de trop, aux critiques étasuniens.

Que l'idée de la Fondation soit née dans l'urgence de la crise importe peu. Elle est une façon d'assumer nos responsabilités du passé. Pourquoi vouloir gommer ce point? Il ne rend la Fondation que plus nécessaire. Il ne s'agit pas d'un acte de contrition honteux, mais d'un projet tourné vers l'avenir, signe tangible d'une conscience retrouvée.

Pierre Ruetschi, La Tribune de Genève, 23 mars 2002. Article reproduit avec l'aimable autorisation de La Tribune de Genève. © Tribune de Genève.Up