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XXIe siècle
La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale




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Suisse : 2e Guerre mondiale


__Le Rapport Bergier et l’enseignement de l’histoire suisse


Après cinq années de travail, le rapport Bergier présente des éléments nouveaux sur le plan factuel et en matière d'interprétation. Il est vrai que certains constats avaient déjà été formulés dans des études antérieures, sans avoir eu beaucoup d'écho dans la population. Mais aujourd'hui, avec ce travail remarquable, nous sortons enfin de l'ère du mythe, cette période obscurantiste qui recourait volontiers à la notion de "miracle" - comme le Général Guisan en mai 1945 ou comme le film de l'opération Diamant en 1989 -, pour expliquer comment la Suisse a pu être sauvegardée du national-socialisme.

"Le tampon J de 1938 ; le refoulement de réfugiés en danger de mort; le refus d'accorder une protection diplomatique à ses propres citoyens; les crédits considérables de la Confédération consentis à l'Axe dans le cadre des accords de clearing; la trop longue tolérance d'un transit énorme et suspect à travers les Alpes; les livraisons d'armes à l'Allemagne; les facilités financières accordées aux Italiens comme aux Allemands ; les polices d'assurance versées à l'Etat nazi et non à leurs détenteurs légitimes; les trafics douteux d'or et de biens volés; l'emploi de quelque 11.000 travailleurs forcés par des filiales d'entreprises suisses; la mauvaise volonté et les négligences manifestes en matière de restitution; l'asile accordé au lendemain de la guerre à des dignitaires du régime déchu qualifiés d'"honorables Allemands"; tout cela n'a pas seulement été autant d'infractions au droit formel et à la notion d'ordre public si souvent invoqués. Ce furent autant de manquements au sens de la responsabilité - parfois dénoncés, mais en vain, au cours du dernier demi-siècle ­ qui retombent aujourd'hui sur la Suisse ; elle doit l'assumer. " (page 499 du rapport final)

L'une des options scientifiques importantes du rapport Bergier consiste à souligner le sort des victimes. C'est là une posture de recherche qui prend en considération les exigences du temps présent - l'affirmation des droits de la personne ­ et qui permet de développer une histoire tenant compte des réalités humaines et des points de vue de toutes les catégories sociales. Et cela explique probablement que les constats relatifs à la question des réfugiés ("on livra des êtres humains à un destin tragique"; "dans ce sens, les autorités de la Suisse ont réellement contribué à la réalisation de l'objectif des nationaux-socialistes", page 480 du rapport final) soient les plus graves.Up

La Commission Bergier a travaillé dans des conditions exceptionnelles de financement et de mise à disposition des archives. Mais le fait que les autorités ne garantissent pas que d'autres chercheurs puissent travailler sur les mêmes archives privées est fort regrettable sur le plan démocratique. Les adversaires de la Commission Bergier auront beau jeu d'y trouver un prétexte pour des attaques qu'ils pourront se dispenser de justifier. En outre, d'autres historiens d'aujourd'hui et de demain se poseront forcément de nouvelles questions qui nécessiteront de nouvelles enquêtes.

Les études monographiques de la Commission Bergier pourraient être complétées par d'autres aspects ­ par exemple la solidarité antifasciste en Suisse, autour de personnalités comme le conseiller d'Etat tessinois Canevascini ou une Regina Kägi-Fuchsmann. Elles pourraient se prolonger par des enquêtes comparatives dans la longue ou la moyenne durée, notamment sur la manière dont la Suisse, à différentes époques, a accueilli ou a rejeté l'"Autre", le réfugié ou le travailleur immigré. Mais pour ce faire, il faudrait aussi que la recherche en histoire sociale dispose de moyens suffisants et qu'elle ne soit plus, à l'instar de toutes les sciences humaines, et mise à part l'exception de la Commission Bergier, une parente pauvre des politiques de recherche.

Développer la sensibilisation et la formation des enseignants

Quant à la prise en compte du rapport Bergier au sein des écoles, un manuel scolaire confédéral sur le sujet la rendrait-il possible ? Il serait en tout cas regrettable de remplacer un récit fermé - autour du mythe, de l'idéalisation et du miracle - par un autre récit fermé, fût-il un peu plus sombre et beaucoup plus critique. En effet, ce qui importe dans les classes, c'est de présenter des faits, puis des interprétations diverses. Et c'est de permettre aux élèves, par des dispositifs didactiques adéquats, de construire eux-mêmes leur propre regard sur cette époque en se référant aux données factuelles dont ils disposent. Il s'agit donc d'ouvrir le débat en évitant les pratiques prescriptives ou paternalistes. Ce à quoi il faudrait bien réfléchir avant d'élaborer du matériel pédagogique.

L'histoire scolaire est marquée par des coutumes didactiques, notamment par une réticence face à l'enseignement de ce qui est récent, chaud et susceptible de provoquer des controverses. Pourtant, ces dernières années, de nombreuses initiatives ont été prises par des maîtres ou des écoles pour aborder plus en profondeur cette question de la Suisse et de la Seconde Guerre mondiale, du national-socialisme et de la Shoah. Ainsi ont-ils traité de la question de la mémoire. Ainsi ont-ils parfois fait intervenir des témoins. Cependant, pour que ce progrès concerne tous les élèves, il faudrait développer davantage la sensibilisation et la formation des enseignants dans ce domaine. Et il faudrait que chaque élève ait la possibilité de réfléchir à des problèmes de société en disposant d'un temps suffisant et bien identifié.Up

Le thème de la Suisse et la Seconde Guerre mondiale concerne une époque qui relève encore de la mémoire biographique, pour laquelle il y a encore des survivants et des témoins. Il peut donc être utilement étudié en comparant ce que nous disent certains documents et le récit des témoins. Cela devrait être l'occasion d'éviter et de critiquer les visions réductrices comme celles qui considèrent toute la génération de la Mob en bloc, comme s'il n'y avait pas eu des attitudes diverses, comme si les hommes et les femmes de ce temps-là n'avaient pas dû faire certains choix. Et cela devrait inciter les élèves à bien prendre en considération toute la complexité des problèmes et des situations, à éviter les jugements et à ne pas confondre l'attitude des autorités et celle de la population.

Le rapport Bergier à l'usage des élèves

Pour tenir vraiment compte du rapport Bergier dans les écoles et susciter un travail de réflexion entre histoire et mémoire, il serait d'abord utile d'en présenter des extraits choisis aux élèves, ainsi qu'un aperçu des débats qu'il suscite. Dans Le rapport Bergier à l'usage des élèves, une brochure élaborée au sein du Cycle d'orientation genevois, les extraits en question portent surtout sur la question des réfugiés. Ils permettent de souligner la diversité des attitudes possibles (celle de Paul Grüninger qui sauve de nombreux Juifs en sacrifiant sa carrière n'est pas celle d'un agent genevois qui a été condamné pour violences et abus à l'égard de réfugiés). Ils sont complétés par d'autres documents, comme par exemple des déclarations officielles des autorités. Une pétition pour l'accueil des réfugiés adressée au Conseil fédéral par vingt-deux jeunes élèves de Rorschach le 7 septembre 1942. Ou une lettre de protestation du groupe de travail "Histoire vécue" qui conteste un rapport qui accorderait trop de crédibilité aux victimes et souffrirait surtout de n'avoir pas été écrit par des acteurs de l'époque. Comparés les uns aux autres, ces documents permettent d'ouvrir le débat et de faire en sorte que les élèves élaborent leur propre regard sur cette période en se fondant sur des réalités.

Mais on pourrait aussi imaginer de créer des lieux pédagogiques permanents pour accueillir les élèves, leur présenter des expositions, leur faire rencontrer des témoins (ou leur projeter des films qui présentent des témoignages), etc. Cela permettrait alors de transformer des moments exceptionnels - dont n'auront profité que certains élèves, comme c'est le cas lorsque des expositions ou des événements particuliers et ponctuels sont mis sur pied autour de ces thèmes - en des offres durables, accessibles à un beaucoup plus grand nombre. Il s'agirait par-là d'aborder avec les élèves les aspects les plus tragiques de l'histoire humaine dans un cadre un peu plus solennel qui puisse être en même temps un lieu de documentation, de débat et de citoyenneté.

Ces idées, et d'autres encore, pourront-elles être débattues et déboucher sur des résultats concrets ? L'histoire et la mémoire parviendront-elles à se placer durablement au centre des préoccupations collectives ? Après le dépôt de ce rapport final, rien ne serait pire, en effet, que de laisser retomber le soufflé. Alors que les avancées scientifiques de la Commission Bergier pourront nourrir un travail de mémoire ayant des implications dans le présent, il importe que les historiens et leurs travaux restent bien visibles. Qu'ils débattent de l'usage public de l'histoire en combattant son instrumentalisation par les nostalgiques du mythe et de la chape de plomb. Et qu'ils poursuivent leurs recherches et leurs critiques. De même, au sein de l'école publique, il s'agit de mettre les sciences humaines, la citoyenneté, l'histoire et la mémoire au cur du projet éducatif. Et de permettre aux élèves, en leur en donnant les moyens et la possibilité, de s'approprier des connaissances et de se forger une opinion personnelle sur ce passé douloureux. / Charles Heimberg [Texte publié dans Scuola Ticinese, 2002].

Eléments bibliographiques

Le cartable de Clio, Revue sur les didactiques de l'histoire, Lausanne, Editions LEP, n°1, 2001 (n°2, 2002, à paraître).

Charles Heimberg, L'histoire à l'école. Modes de pensée et regard sur le monde, Issy-les-Moulineaux, ESF Éditeur, 2002, 128 pages.

Revue historique vaudoise, Histoires de manuels et manuels d'histoire dans le canton de Vaud (XIXe et XXe siècles), Lausanne, Société vaudoise d'Histoire et d'Archéologie, 1997.

Revue suisse d'histoire, Bâle, Schwabe & Co. AG Verlag, Vol.51, 2001, Nr.3, pour le dossier L'enseignement de l'histoire en débat.
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