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>Retour Dès les premières menaces contre le patrimoine, lUNESCO a impulsé ou relayé la plupart des initiatives internationales destinées à «enrayer le mouvement vers labsurde, dans lequel se sont engagées les autorités de Kaboul», selon les termes de Koïchiro Matsuura, directeur général de lOrganisation. Kassaye Begashaw, directeur du Centre de recherches et de conservation du patrimoine culturel pour lEthiopie |
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| Malgré une réprobation unanime, les talibans ont détruit les bouddhas de Bamiyan. Pourrait-on transférer en lieu sûr, et sous la responsabilité de lUNESCO, ce qui peut être encore sauvé ? |
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Pourquoi une telle mobilisation ? Et pourquoi a-t-elle rencontré une fin de non-recevoir ? A mon avis, si le régime des talibans avait, dans un domaine ou dans un autre, contribué au bien-être de la population, sa rage iconoclaste naurait pas suscité une telle levée de boucliers. Certes, le vandalisme culturel aurait mobilisé les consciences. Mais, dans ce cas précis, lindignation universelle sest nourrie de toutes les vexations imposées aux Afghans, avant de se cristalliser sur la question du patrimoine
Depuis que le régime sest installé à Kaboul en 1996, son insondable mépris sest manifesté à légard de toute la population. La minorité chiite dabord, puis les femmes, soumises au port du tchador grillagé, les filles, interdites de scolarité dès lâge de 8 ans, comme les paysans, touchés par la sécheresse et contraints de prendre par centaines de milliers les routes de lexil, tandis que les champs du sud et de lest du pays sont consacrés à la culture du pavot. Un seul trait distingue les atteintes au patrimoine des autres exactions: cette fois, le message sadresse dabord à la communauté internationale.![]()
Et cette fois, il a été reçu. Car, en 1989, quelques semaines après le retrait des troupes soviétiques, un groupe de maquisards du Hezb-i-Islami, saccageait le monastère bouddhique de Hadda et ses uvres dune qualité exceptionnelle, à lest de lAfghanistan, sans susciter la moindre réaction. Ces mêmes combattants qui ont, depuis, rejoint les talibans, posaient les prémisses de destructions motivées par lidéologie.
Le décret de mollah Omar formalise cette logique. Il manifeste plus quun mépris de principe pour la culture des autres communautés et, en particulier, la culture bouddhiste: il la refuse radicalement, au point de décider de léradiquer, parce quil attache toujours à ces statues une valeur magique, maudite et crainte.
La représentation du Bouddha a été fixée pour la première fois sur lactuel territoire afghan. Et ce depuis que les artistes de la civilisation du Gandhara, entre le ier et le ve siècle de notre ère, inspirés par la statuaire hellénistique, lui ont donné le visage dApollon. Le Japon, le Sri Lanka, la Chine, la Birmanie, la Corée ou la Thaïlande voient dans lAfghanistan lAthènes du bouddhisme.
Herat, à louest de lAfghanistan, est ensuite, au XVe siècle, la Florence de la peinture musulmane. Car, dans la querelle qui avait opposé, quelques siècles plus tôt, partisans et adversaires du droit à représenter le divin, si le califat de Damas avait décrété linterdiction de représenter Dieu, il avait en revanche autorisé celle du prince et de son pouvoir.
Héritières de cette tradition, les miniatures et les enluminures de la cour de Herat fixent les canons du genre, repris, jusquau XVIIIe siècle, dIstanbul à Agra. La plupart de ces chefs duvre furent transportés en Perse, après lannexion du royaume, en 1510, dautres accompagnèrent les princes timourides de Kaboul, cousins de ceux de Herat, quand ils conquirent lInde et y installèrent la dynastie moghole. Les dernières enluminures figuratives conservées dans une bibliothèque au nord de Kaboul ont été brûlées après 1996. Le transfert du patrimoine hors de son cadre dorigine a parfois des effets positifs!![]()
Au XXe siècle enfin, tous les Etats de culture musulmane, sans exception, comme tous les autres Etats, ont adopté le principe que la conservation et la mise en valeur du patrimoine archéologique sont essentielles à lédification dune nation moderne et représentent un soubassement de lidentité culturelle. Ils rompaient, comme lavaient fait les puissances européennes après la découverte de Pompéi au XVIIIe siècle, avec la terreur sacrée qui prévalait jusque-là face aux uvres de tradition religieuse étrangère. Désormais, le passé archéologique devait être préservé comme support de la connaissance, indépendamment de la charge religieuse quil pouvait porter à lorigine.
Dès 1919, lAfghanistan indépendant invite des archéologues français, dabord, puis italiens, russes, japonais et américains, plus récemment britanniques et indiens à entreprendre des fouilles sur leur territoire, à former des archéologues afghans en échange daccords sur la répartition des trouvailles. Mais, en 1979, la guerre met un terme à ces échanges. Pourtant, cest après le retrait soviétique que les troubles vont atteindre une inquiétante intensité, dont je peux témoigner.
A lautomne 1994, jentre dans le musée, en même temps que les troupes du commandant Massoud. Depuis deux ans, le quartier est entre les mains dune faction indépendante de tout pouvoir central. Le bâtiment a souffert de tirs de roquettes et les collections ont été pillées par pure cupidité. Massoud accepte de placer un cordon de soldats autour des lieux et se porte garant de leur protection. Dans les 24 heures, Carla Grissmann, membre de la de la Spach (Society for the Protection of the Afghan Cutural Heritage, à Peshawar) commence à répertorier les collections restantes.
La même année, des archéologues afghans me font part de leurs craintes. Selon eux, le gouvernement de Rabbani et de Massoud ne tiendra pas longtemps à Kaboul. Quand ils entreront dans la capitale, les islamistes extrémistes pourraient bien en finir avec les collections. Najibullah Popal, le conservateur du musée, suggère un projet dicté par lurgence: créer un dépôt provisoire dans un pays lointain. Je consulte alors les représentations diplomatiques et les associations de protection du patrimoine afghan. Personne, hélas, ne donne suite.
Depuis, plusieurs projets du même ordre se sont succédé. Paul Bucherer-Dietschi, un collectionneur suisse de manuscrits afghans, affirme avoir été contacté par les talibans aussi bien que par Rabbani pour accueillir dans son musée de Bubendorf (canton de Bâle), ce qui reste du patrimoine afghan. Après la fatwâ de mollah Omar, le Metropolitan Museum de New York, proposait à son tour dabriter les pièces épargnées. Si le transfert est encore possible et quelle que soit la destination retenue, il devrait sopérer sous le contrôle dune autorité supranationale. LUNESCO serait la plus légitime.
En 1937, pendant le siège de Madrid, le gouvernement républicain espagnol avait demandé à la Suisse doffrir lasile aux collections du Prado. Elles navaient regagné le territoire national quà la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les circonstances afghanes sont différentes, mais lintensité de la crise est comparable. Cest pourquoi la notion de patrimoine national doit céder le pas à celle de patrimoine de lhumanité. Ou il faudra accepter la disparition de lart figuratif afghan.
Michael Barry, chercheur à linstitut dEtudes iraniennes de la Sorbonne, consultant auprès de lUNESCO pour le patrimoine afghan, traducteur du roman mystique médiéval, Le Pavillon des sept princesses (Gallimard).![]()