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SHOAH / JANVIER 2002, ANNIVERSAIRE DE LA CONFERENCE DE WANNSEE
__Gerhard Schröder : Plus le temps nous éloigne de ces événements, plus le besoin se fait pressant de commémorer durablement et de façon non biaisée ce crime contre l'humanité et de le transmettre d'une génération à l'autre
| Allocution du chancelier fédéral allemand Gerhard
Schröder à l'occasion du soixantième anniversaire
de la "Conférence de Wannsee", le 18
janvier 2002, à Berlin. |
Il y a soixante ans aujourd'hui, le 20 janvier 1942,
se tenait à Berlin la "Conférence de
Wannsee". Cette conférence organisée
dans une maison d'hôtes de la SS et présidée
par Reinhard Heydrich, chef des services de sécurité
du Reich, réunissait autour d'une même table de hauts
responsables de l'administration allemande ainsi que des fonctionnaires
du NSDAP et de la SS venus discuter de la "solution finale
de la question juive". L'on sait de sources historiques
que ces "délibérations" ne durèrent
pas longtemps, l'extermination des juifs d'Europe étant
déjà bien engagée.
Les modalités d'extension du génocide à tous les juifs d'Europe
Le régime national-socialiste avait en effet commencé
à assassiner systématiquement les juifs d'Europe
orientale six mois plus tôt, directement après la
campagne allemande en Union soviétique. Les terroristes
d'Etat réunis dans la villa sur les bords du lac de Wannsee
ne firent donc que discuter des modalités d'extension de
ce génocide à tous les juifs d'Europe. Pour cela,
il leur suffit - comme l'indiquent les cartes d'invitation envoyées
à l'époque - d'une "discussion" suivie
d'un petit déjeuner. Il paraît qu'on leur servit
ensuite un cognac.
Au-delà du rappel de la date, bien connue, de cette
conférence gouvernementale meurtrière, il me semble
aujourd'hui encore plus important de souligner le cynisme de cette
normalité dont firent preuve les terroristes qui participaient
à cette "Conférence de Wannsee".
Tel un cliché, le compte rendu qui reste de la conférence
nous donne une image du processus de décision durant ces
mois. Plus que beaucoup d'autres sources historiques interprétées
avec exactitude grâce au précieux travail de recherche
sur la Shoah, ce document montre combien il serait trop simple
de ramener le meurtre des juifs d'Europe à la seule volonté
meurtrière d'un dictateur.
Pour faire de l'assassinat systématique de millions
de juifs, hommes, femmes et enfants, une politique d'Etat, il
fallait une organisation fortement ramifiée et reposant
sur la division du travail qui, loin de se limiter aux SS, englobait
une grande partie de l'appareil d'Etat travaillant avec zèle
pour le dictateur. Des milliers d'Allemands étaient prêts
à participer à l'extermination massive d'innocents,
pour beaucoup parce qu'ils croyaient devoir impérativement
obéir aux ordres, mais aussi pour beaucoup d'autres, parce
qu'ils étaient eux-mêmes animés par un sentiment
de haine antisémite et raciste.
Le projet de meurtre de millions d'êtres humains
Le protocole de Wannsee traite du projet de meurtre
de millions d'êtres humains sous une forme et dans un langage
propres aux actes administratifs. Ce document qui met en lumière
toute la perversion du système nazi est le seul en son
genre à témoigner d'une rupture de civilisation
qui nous laisse encore aujourd'hui sans voix.
En ce début de XXIe siècle, rares sont les survivants
de l'Holocauste qui sont toujours là pour témoigner
directement de cette horreur. Dans quelques années, le
récit historique aura définitivement pris la place
des souvenirs personnels.
C'est pourquoi plus le temps nous éloigne de ces
événements, plus le besoin se fait pressant de commémorer
durablement et de façon non biaisée ce crime contre
l'humanité et de le transmettre d'une génération
à l'autre. Il ne s'agit pas simplement de cultiver
la "mémoire" recueillie ou ritualisée
de ce moment de notre histoire. Effectuer une mise au net approfondie
de notre passé et faire notre examen de conscience en rapport
avec cette période nécessite une commémoration
bien réfléchie. Le monde des sciences et de l'éducation,
les institutions de formation politique et les médias,
les mémoriaux et les musées doivent continuer à
apporter leur contribution pour que cette mémoire du passé
soit durablement ancrée dans notre identité de citoyen
d'un pays qui, au milieu du XXe siècle, a plongé
l'Europe dans une catastrophe indicible.
Nous agissons ainsi en premier lieu par respect pour les victimes
et leur descendance. Mais c'est aussi dans notre intérêt
bien compris que nous agissons car l'histoire de la dictature
national-socialiste nous rappelle que la démocratie,
le devoir d'humanité et les droits de l'homme ne sont pas
des évidences, mais qu'il nous appartient à tous
de lutter sans relâche pour les imposer, les défendre
et les préserver.
Nul ne rend les générations suivantes responsables des crimes commis sous le régime national-socialiste
La culture commémorative des crimes national-socialistes
n'est pas pour autant un "mea culpa" permanent. Les
responsables sont les auteurs de ces crimes et non les "Allemands"
en tant que collectif historique. Nul ne rend les générations
suivantes responsables des crimes commis sous le régime
national-socialiste. D'un autre côté, quiconque cherche
à refouler le passé ou se limite à une perception
sélective n'est pas disposé à assumer ses
responsabilités vis-à-vis du présent et de
l'avenir.
La Seconde Guerre mondiale et la politique national-socialiste
fondée sur un génocide raciste, dont ont été
victimes en particulier les juifs mais aussi beaucoup de non-juifs,
marquent une profonde césure dans l'histoire des peuples
européens. Le compte rendu de la Conférence de
Wannsee mentionne plus de 30 pays et régions, dans
lesquels il était prévu d'assassiner systématiquement
la population juive, soit au total 11 millions de personnes. C'est
précisément parce que l'Allemagne est redevenue
un partenaire égal en droits et apprécié
au sein de la famille des peuples européens que nous nous
devons d'assumer ce sombre chapitre de notre histoire, même
s'il nous est difficile, dans notre for intérieur, d'accepter
ce qui s'est passé. L'Allemagne d'aujourd'hui, l'Allemagne
européenne a tiré de ces crimes en particulier comme
leçon qu'elle ne devra jamais cesser de répéter
infatigablement : "Plus jamais ça !".
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