droitshumains.org
XXIe siècle
Le génocide des Juifs





Home Shoah
FEVRIER 2002, BERNE : HOMMAGE A GERHART RIEGNER

__Ruth Dreifuss : ”Sentinelle de l’humanité, et non seulement du peuple juif, il restera celui qui a interpellé, en 1942, les gouvernements et les organisations internationales quant aux projets et aux actes des Nazis”


Ruth DreifussLa conseillère fédérale suisse Ruth Dreifuss a rendu hommage, le 14 février 2002, à Berne, à Gerhart Riegner, "un des grands hommes du Xxe siècle", décédé en décembre 2001 à Genève. Il avait été l'un des premiers à informer les Alliés de l'Holocauste. "Sentinelle de l'humanité, et non seulement du peuple juif", il a interpellé, en 1942, les gouvernements et les organisations internationales sur le génocide perpétré par les nazis.

Jusqu'à la fin de sa vie, Gerhart Riegner a témoigné que "l'on savait" ce qui se passait en Allemagne et dans les territoires occupés par l'armée allemande, a rappelé Ruth Dreifuss. Il a été un "témoin gênant face aux mensonges, aux oublis, aux alibis".

Gerhart RiegnerNé à Berlin en 1911, Gerhart Riegner a quitté l'Allemagne après l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Juriste, il a travaillé dès 1936 à Genève pour le Congrès juif mondial dont il a été le secrétaire général de 1965 à 1983. Après la guerre, il a uvré en faveur des droits de l'homme et du rapprochement entre juifs et chrétiens. Il a reçu de nombreuses distinctions.

L'ALLOCUTION DE RUTH DREIFUSS

Nous sommes réunis […] pour rendre hommage à un des grands hommes du XXe siècle, Gerhart Riegner.Up

Ce siècle, plus que tout autre, a écartelé l'humanité entre, d'une part, l'idée du progrès, les principes des Lumières, la connaissance et la maîtrise de la nature et, d'autre part, une barbarie raciste et un retour aux nationalismes les plus dévastateurs. Parmi celles et ceux qui ont vécu avec lucidité et engagement les affres et les espoirs de ce siècle, Gerhart Riegner est une figure exceptionnelle.

Sentinelle de l'humanité, et non seulement du peuple juif, il restera celui qui a interpellé, en 1942, les gouvernements et les organisations internationales (le CICR) quant aux projets et aux actes des Nazis et qui, inlassablement, a frappé à des portes qui restaient obstinément fermées. Il restera celui qui, à la demande de Nahum Goldmann, s'est engagé sans compter, dès 1936, en faveur des victimes de la Shoah. Il restera celui qui témoignera, jusqu'à la fin du siècle, que "l'on savait" ce qui se tramait en Allemagne et dans les territoires occupés par l'armée allemande, et que la priorité n'était pas à la prévention, par tous les moyens, des crimes qui étaient en train de se planifier et de se commettre. Témoin gênant face aux mensonges, aux oublis, aux alibis ! Cassandre de la barbarie, il lui a survécu et rappelé sans cesse à quel point le coeur et l'intelligence ont des raisons que la raison d'Etat ignore. Cette mémoire collective qu'il incarnait ne lui a pas valu que des amis.

Est-ce la mauvaise conscience qu'il inspirait, la pugnacité de ses engagements ou plutôt sa profonde modestie et son refus des mondanités qui lui ont fait connaître un certain isolement ? A Stockholm, lors de la conférence sur l'Holocauste, en me promenant avec lui dans les rues
glacées, je me suis posé cette question Lorsque j'ai appris que de nombreux amis manquaient à son enterrement, sans doute retenus, comme moi-même, par d'autres occupations, je me suis à nouveau interrogée sur le destin exceptionnel de Gerhart Riegner.

Les leçons de Gerhart Riegner

Je suis reconnaissante à celles et ceux qui nous donnent l'occasion, aujourd'hui, de dire ce que nous lui devons. En ce qui me concerne, je citerai trois leçons de Gerhart, qui me sont particulièrement utiles et nécessaires.

L'importance de l'engagement personnel : certes, il s'est mis au service d'une cause et d'une organisation, le Congrès juif mondial. Mais la responsabilité qu'il a assumée était une responsabilité individuelle. Le collectif n'était qu'un instrument indispensable à la réalisation de ses buts, jamais il n'a abdiqué ses propres obligations morales.

Le risque permanent de cécité des gouvernements et des instances internationales : si son télégramme de 1942 n'a pas troublé davantage, c'est parce que l'indifférence face aux souffrances des hommes, l'antisémitisme ambiant, d'autres priorités plus égoïstes ont dominé. Or, des raisons semblables, toutes aussi mauvaises, continuent à nous laisser tolérer les "huis
clos" de l'horreur.

La cause de l'humain ne se laisse jamais réduire à la cause d'un peuple ou d'un groupe particulier. Pour Gerhart Riegner, il était nécessaire, de tout faire pour sauver le plus possible de juifs emportés par la Shoah; mais son engagement allait bien au-delà de ce combat, c'était un combat pour les droits de l'homme, une invitation au dialogue entre toutes les religions, un appel à la tolérance. Or, l'intolérance menace à l'heure où l'on évoque le "choc des civilisations"

Et les peuples martyrs ne manquent pas, tous méritent notre engagement. La mémoire du nazisme n'est pas un ressassement du passé, mais un avertissement pour aujourd'hui et pour demain. Les travaux de la Commission Bergier viennent ainsi à point nommé pour nous aider à affronter nos tâches actuelles et futures.

Rester vigilant et ne jamais désespérer, voici le viatique d'une route que nous poursuivons sans Gerhart Riegner... plus vigilants et pleins d'espoir, grâce à lui !Up