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COMMEMORATION DE LA SHOAH / MAI 2000, GENEVE

__Guy-Olivier Segond : ”La misère, la pauvreté, l'injustice, la peine de mort, la purification ethnique, les génocides ne sont pas seulement des évènements du passé : ce sont des réalités choquantes du monde d'aujourd'hui”


G-O. SegondCommémorer la Shoah, c'est empêcher que l'oubli et l'indifférence s'ajoutent aux crimes du passé.
Allocution prononcée par Guy-Olivier Segond, président du Conseil d'Etat (exécutif) de la République et Canton de Genève, à l'occasion de la commémoration de la Shoah, le 2 mai 2000 à l'Auditoire des Droits de l'Homme de l'Université de Genève.

Ce soir, en ce moment douloureux, les autorités genevoises et, par leur intermédiaire, la population de notre canton, s'associent à la commémoration de la Shoah.

Cette commémoration est un moment douloureux de compassion et de partage où nous faisons ensemble mémoire de l'Holocauste et des millions de personnes dont les vies ont été anéanties par des hommes qui exécutaient systématiquement un projet planifié d'élimination de tout un peuple.

Ces hommes, ces femmes et ces enfants dont les vies ont été anéanties avaient une identité, un visage, un regard. Ils étaient des êtres humains. Mais ce sont d'autres êtres humains qui les ont arrêtés par millions, marqués comme du bétail, exterminés par des gaz et réduits en cendres et fumées anonymes.

Cette tragédie pèse lourdement sur la conscience universelle des hommes. Et elle marque pour toujours l'histoire de l'humanité.

Prendre acte du passé

Commémorer la Shoah, comme nous le faisons ensemble ce soir, c'est empêcher que l'oubli et l'indifférence s'ajoutent aux crimes du passé. C'est prendre acte de ce passé. Et c'est apprendre à mieux maîtriser le présent et l'avenir.Up

Commémorer la Shoah, c'est aussi nous souvenir qu'ici-même, à Genève - qui était devenue le principal point d'entrée en Suisse des réfugiés juifs -, nous portons notre part de responsabilité.

A l'époque, dans un temps marqué par la peur, l'égoïsme et l'indifférence, les autorités avaient investi quelques personnes d'un pouvoir énorme, le droit de décider du sort des réfugiés juifs.

Certains souffrirent de la responsabilité qui leur incombait et mirent tout en oeuvre pour autoriser ces réfugiés juifs à entrer en Suisse. De grandes personnalités jouèrent un rôle important. Et de simples citoyens mirent en jeu leur carrière et leur liberté pour permettre à des réfugiés d'entrer dans notre pays et d'y trouver la sécurité.

Contribuer à une oeuvre de mémoire et d'éducation

Il faut aussi dire, que, dans cette situation de guerre, des hommes qui n'étaient pas à la hauteur se trouvèrent subitement placés à des postes importants et devinrent des personnages influents. Certains cédèrent à la tentation d'abuser de leurs pouvoir aux dépens d'êtres humains sans défense. D'autres renvoyèrent des réfugiés, en France occupée, parfois en leur faisant passer la frontière de manière à ce qu'ils tombent dans les mains des Allemands, comme l'établit le rapport Bergier.

Navré d'avoir eu connaissance de ces faits, le Conseil d'Etat a exprimé, en février [2000], ses profonds regrets aux victimes et à leurs familles. Souhaitant contribuer à une oeuvre de mémoire et d'éducation, il a décidé de faire réaliser, à l'intention de la population et, en particulier, des jeunes, un film et un livre, retraçant notre passé dans un esprit de vérité, d'équité et de solidarité.

Commémorer la Shoah, ce n'est pas seulement connaître le passé tel qu'il est en réalité. C'est aussi apprendre à mieux maîtriser le présent et l'avenir.

La misère, la pauvreté, l'injustice, la peine de mort, la purification ethnique, les génocides ne sont pas seulement des évènements du passé : ce sont des réalités choquantes du monde d'aujourd'hui.

Il faut aussi lutter, lutter dès le début

Ici même, en Suisse - qui est pourtant un Etat pluriculturel dont les diverses communautés vivent en paix -, la situation se dégrade : les partisans révisionnistes redressent la tête. Des groupes de jeunes adoptent le salut hitlérien, maculent les murs de croix gammées et organisent des concerts de rock nazis. Et un parti politique, heureusement mort-né, le parti national suisse, s'est récemment présenté ouvertement comme un mouvement néo-nazi.

Face à ces phénomènes inquiétants, il n'y a pas seulement un énorme travail d'information et de formation à accomplir : il faut aussi lutter, lutter dès le début, politiquement et juridiquement, clairement et fermement, contre toute forme d'intolérance, de xénophobie, de racisme, d'antisémitisme et, plus généralement, contre toute atteinte aux Droits de l'Homme en se souvenant que le respect de la dignité humaine est une priorité absolue.

C'est là la leçon de la Shoah, cette tragédie unique dans l'histoire de l'humanité.

Source : Feuille d'avis officielle (FAO), République et Canton de Genève, 12 mai 2000.Up