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COMMEMORATION DE LA SHOAH / AVRIL 2001, GENEVE
__Carlo Lamprecht : La mémoire est aussi, comme le monument, un hommage. Elle est l'expression d'une dette à l'égard des victimes de l'Histoire
Allocution de Carlo Lamprecht, président du Conseil
d'Etat (exécutif) de la République et Canton de
Genève, lors de la soirée de la Communauté
israélite, le 23 avril 2001, à Genève. |
C'est avec une profonde émotion que je me retrouve parmi
vous, en tant que représentant du gouvernement genevois
et de toute la population de notre canton, pour commémorer
le génocide commis par les nazis. Un génocide sans
précédent, universel, fondé sur une idéologie
raciste, au nom de laquelle six millions de juifs ont été
exterminés, ainsi que d'autres communautés coupables
de leur différence.
Témoigner, encore et encore, raconter l'horreur, retracer
les parcours individuels de celles et ceux qui sont morts dans
les chambres à gaz. Restituer une identité, mettre
un visage sur ces millions d'hommes, de femmes, d'enfants, matriculés,
humiliés, privés de leur dignité humaine
: le travail de mémoire se fait, mais reste toujours à
faire.
Le risque d'amnésie nous guette
Parce qu'après plus de soixante ans, le risque
d'amnésie nous guette déjà, sans que l'on
ait appris à se prémunir du virus de certaines pestes
qui, sous différentes couleurs et différentes formes,
à grande ou à petite échelle, se manifestent
périodiquement. On l'a vu au Rwanda, en Bosnie, on le voit
chez nous et autour de nous dans la résurgence de mouvements
néo ou post nazis. Si la Shoah peut être considérée
comme un génocide sans précédent, il peut
toujours se répéter dans une version similaire,
sans que l'on puisse savoir qui, demain, sera dans le rôle
du juif ou dans celui du nazi. 
Le temps qui passe peut estomper la mémoire, si l'on
n'y prend garde, et le regard que l'on jette sur les événements
passés peut se brouiller dans des amalgames douteux. On
commence alors à galvauder le sens des mots. Celui d'Holocauste
devient un raccourci de tout ce qui est considéré
comme une atrocité. On l'utilise à toutes les sauces
: à propos de la pollution, de l'avortement ou du massacre
des bébé phoques. Ou alors on réduit les
événements à des archétypes mythiques
pour défendre les intérêts d'un groupe.
Et puis, comme le souligne très justement Tzvetan Todorov
dans son livre Mémoire du mal, tentation du bien,
la mémoire est un instrument que l'on peut mettre au service
d'un noble combat, comme des plus noirs desseins. Avec à
la clé un autre danger : celui d'une banalisation qui consiste
à plaquer le passé sur le présent, en assimilant
l'un à l'autre : Milosevic devient Hitler, Bill Clinton
justifie l'intervention militaire de l'OTAN en Yougoslavie pour
éviter un nouveau Munich.
Passer du particulier à l'universel
Rappeler le passé ne suffit pas à justifier n'importe
quel acte et le vrai travail de mémoire ne consiste pas
à passer d'un cas particulier à un autre, sur la
foi de vagues ressemblances. Le vrai travail de mémoire
consiste à passer du particulier à l'universel.
Car enfin, la mémoire n'est pas l'histoire : elle est
subjective, sélective, affective. La mémoire oublie
autant qu'elle conserve. C'est là une de ses vertus, comme
l'un de ses risques. Au fil des siècles, l'identité
d'un peuple se forge des souvenirs qu'il assume, qu'il entretient
ou qu'il perd, voire qu'il refoule. Il n'est donc pas de mémoire
digne de ce nom sans l'histoire qui la nourrit et l'éclaire.
La mémoire est aussi, comme le monument, un hommage.
Elle est l'expression d'une dette à l'égard des
victimes de l'Histoire. C'est pourquoi il ne saurait y avoir de
véritable mémoire si elle n'est pas habitée
par les valeurs du présent et les engagements pour l'avenir.
C'est dans cet esprit que le Conseil d'Etat a chargé
Claude Torracinta de produire le film qui retracera l'histoire
de Genève et des réfugiés pendant la Deuxième
guerre mondiale. Si nous avons tous un devoir de mémoire,
nous avons aussi le droit fondamental de tout citoyen dans une
démocratie, de chercher la vérité et de la
faire connaître.
Car tout le monde, individu ou collectivité, a besoin
de connaître son passé, sous peine de perdre son
identité. Encore faut-il que ce passé puisse être
mis en relation avec le présent et lu dans son exemplarité,
afin que l'on puisse juger des leçons à tirer, non
par simple référence aux événements
passés, mais à l'aune de nos principes juridiques
et éthiques.
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