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Le processus de déshumanisation
| Détruire une importante quantité de personnes
au sein d'une population ne peut se réaliser sans tenir
compte des réactions du reste de la population. S'ils ne
sont pas trop nombreux, les opposants éventuels peuvent
être eux-mêmes, et le sont, détruits. Ce fut
le cas en Allemagne et dans les territoires occupés ou
contrôlés. Mais pour éviter une émotion
trop vive et généralisée, il faut transformer
la majorité de la population en témoins indifférents,
en complices ou en acteurs du massacre - nous avons vu récemment
qu'au Rwanda les Hutu n'avaient qu'une alternative : être
victimes ou bourreaux; les Hutu modérés furent massacrés
comme les Tutsi. Etat totalitaire, le Reich n'envisagea pas pouvoir
obtenir que chaque Allemand massacre son voisin juif, et ce d'autant
que le degré d'intégration et d'assimilation était
fort. Mais la raison principale en était que cela aurait
été un désordre. La propagande et la doctrine
avaient depuis la création du nazisme visé à
transformer le plus grand nombre en complices, et tous les enfants
et adolescents passés par la Hitlerjugend n'eurent
quasiment pas le choix. Pour obtenir que la grande majorité
du reste de la population soit composée de témoins,
sinon indifférents, du moins silencieux, c'est le processus
de déshumanisation qui fut choisi, afin d'entreprendre
de façon efficace la destruction le moment venu. |
Ce processus peut être décomposé en sept
étapes, sans pour autant que celles-ci soient distinctes
les une des autres dans le temps.
La première étape est celle de la définition.
Définir quel est cet autre si irréductiblement
autre qu'il faut le détruire est un préalable déterminant.
Le phénomène du bouc émissaire est connu
de tous dans les petits groupes humains. Il est beaucoup plus
compliqué à l'échelle des peuples. Pour ce
qui est des Juifs, il faut reconnaître que le nazisme n'a
ici rien inventé - Voir fiches 1 - Définitions
/ 3 - Antisémitisme / 6 - Doctrine nazie
/ 13 - Définition et recensement. En l'occurrence, la définition de départ est double : il s'agit d'opposer "race juive" et "race aryenne".
Cette double définition parallèle est indispensable
pour effectuer le passage du bouc émissaire individuel,
du pogrom, à l'entreprise de destruction industrielle systématique.
Il est à cet égard à noter la nécessité
d'une organisation totalitaire de la société. C'est
ce totalitarisme qui détermine immanquablement les autres
génocides et destructions massives qui font de l'Holocauste
un tout : l'Etat totalitaire nazi ne peut supporter ce qui déroge
à la suprématie et à l'uniformité
de la "race" des seigneurs. Ainsi les Tsiganes, en tant
que non sédentaires, sont-ils incontrôlables. Ainsi
les handicapés et les aliénés ne peuvent-ils
être assimilés à une "race" définie
comme pure. Ainsi les homosexuels, différents mais non
différents, sont-ils tout aussi incontrôlables. Ce
qui est incontrôlable est qualifié par le nazisme
d'"asocial". De cette façon est enclenché
le mécanisme obligatoire du génocide, c'est-à-dire
de la destruction des gens qui sont différents par ce qu'ils
sont. Mais l'Etat totalitaire - ce n'est pas spécifique
au nazisme - ne peut supporter non plus ceux qui se différencient
par ce qu'ils croient ou ce qu'ils pensent. Ainsi les témoins
de Jéhovah, qui refusent le serment, le salut hitlérien
et la participation à l'armée, ne sont-ils pas tolérables,
et ne peuvent-ils finalement qu'être détruits. Ainsi
en est-il encore des opposants politiques, au premier rang desquels,
en nombre, les communistes.
On a bien sûr sous-évalué cette première
étape, sans déceler à quel point elle contenait
en germe l'issue : en définissant ainsi les Juifs, on les
transformait en "problème", et de là il
faudrait bien un jour envisager la "solution finale"
à ce problème.
La deuxième étape est celle du recensement.
Elle est d'autant plus nécessaire que l'autre différent
n'est pas différent. Physiquement, malgré les caricatures
diffusées, le Juif peut ne pas avoir l'air d'être
juif. Il faut donc l'identifier, en connaître la liste,
savoir le localiser par une adresse, être capable de le
trouver le moment venu. Dans les divers pays sous domination nazie,
ce fut une préoccupation presque immédiate. Il est
à noter qu'en France le gouvernement devança les
demandes de l'occupant pour réaliser cette étape
et les suivantes. De la même façon, le fichage des
homosexuels par la police strasbourgeoise fut transmis aux forces
d'occupation, ce qui facilita leur déportation. En ce qui
concerne les Tsiganes, la nécessité du recensement
s'accompagnait de celle de leur fixation, le nomadisme n'étant
pas supportable.
Les trois étapes suivantes ne correspondent pas strictement
à une chronologie : elles ont pu s'effectuer dans des ordres
divers selon les territoires, et même souvent simultanément.
La troisième étape est celle de la désignation.
Il s'agit d'indiquer à la population qui est juif,
afin que le discours stigmatisant la "race inférieure"
et la nécessité de s'en préserver prenne
littéralement corps. C'est l'obligation de porter un signe
distinctif : ici un brassard, là une étoile de David.
On peut noter que cette pratique n'est pas non plus une invention
nazie, ni même la couleur jaune, puisqu'elle avait été
instituée des siècles plus tôt en Europe sous
des formes variées. En Allemagne, cette obligation survint
relativement tard, le 19 septembre 1941, soit après la
décision de destruction totale. Mais elle s'était
bien auparavant appliquée aux lieux : commerces et ateliers
avaient ainsi été "marqués" comme
juifs.
La quatrième étape est celle des restrictions
et spoliations. Elles portent sur les biens, leur propriété
ou leur acquisition. L'"aryanisation" des entreprises
considérées comme "juives" fut en Allemagne
un travail de grande envergure, et aussi de longue haleine. Il
n'était en effet, pour les entreprises de grande taille,
pas possible de décréter purement et simplement
des transferts de propriété, du fait des conséquences
possibles sur les marchés internationaux, dont l'Allemagne
avait besoin pour sa propre industrie. Ce fut par contre beaucoup
plus aisé pour les entreprises de taille modeste. Après
le déclenchement de la guerre, la saisie de biens de toute
nature tourna au pillage : bien au-delà des oeuvres d'art
- qui représentent cependant des valeurs considérables
-, elle concerne très vite des biens comme les fourrures
lorsque les armées affrontent le froid à l'est,
et toutes sortes de biens devenus rares du fait de l'état
de guerre. Les spoliations étaient également immobilières
et financières : les Juifs sont progressivement privés
de pensions et de l'ensemble des divers droits sociaux.
La cinquième étape est celle de l'exclusion.
Elle survient parallèlement à la quatrième.
Exclus de la fonction publique, les Juifs se voient interdire
de nombreuses professions où ils étaient de façon
traditionnelle fortement représentés (médecins,
avocats...). Dans le même temps, ils furent exclus de la
fréquentation de certains lieux (établissements
publics, moyens de transport, etc.). Même l'approvisionnement
quotidien finit par être fortement limité (accès
aux commerces pendant une heure de l'après-midi). Dans
les territoires occupés, l'exclusion géographique
était accentuée par des horaires de couvre-feu plus
limités, par l'interdiction totale de certains quartiers.
La sixième étape est celle de l'isolement
systématique. Elle n'est que la systématisation de la précédente. Par internement dans des camps de divers statuts (camps de travail ou de concentration), on extrait les Juifs et autres victimes de la population. Cependant, les camps n'ayant pas une capacité suffisante et le nombre de Juifs résidant sur les territoires contrôlés s'accroissant avec les conquêtes, l'isolement fut réalisé par la création de ghettos : dans un périmètre restreint choisi dans des quartiers déjà peu salubres, touchés par des bombardements, on entassait un nombre considérable de gens. Les quantités de vivres attribuées aux ghettos, et gérées à l'intérieur par des conseils juifs nommés par l'occupant nazi, étaient si faibles en termes de ration alimentaire individuelle que cette population enfermée ne pouvait survivre. Les épidémies, notamment le typhus favorisé par l'absence de toute hygiène, et l'entassement, étaient de nature à parachever ce qui pouvait être présenté comme une disparition "naturelle".
Pourtant l'importance des trafics, de la contrebande et de
tous les artifices qu'un groupe humain peut, de façon légale
ou non, déployer pour sa survie, fit que la mortalité,
qui atteignit des taux inégalés dans les ghettos,
ne les vidait cependant pas.
La septième et ultime étape est celle de la
destruction massive. Elle fut déclenchée sous
diverses formes. Lors de l'offensive contre l'URSS, les Einsatzgruppen
opéraient juste en arrière du front et, en bonne
coordination avec l'armée, se livraient à des "opérations
mobiles de tuerie" qui permirent de détruire des centaines
de milliers de personnes : Juifs et "commissaires politiques"
étaient les cibles désignées. Ces Einsatzgruppen
étaient composés de réservistes et de supplétifs
recrutés dans les populations des pays occupés.
Ils n'étaient pas toujours nazis, et pas non plus forcément
des monstres pervers et sadiques, mais des hommes tout à
fait ordinaires conduits là par la logique totalitaire.
La deuxième forme de destruction était la réduction
des individus, dans les camps de concentration, par le travail,
la faim, le froid, les mauvais traitements, jusqu'à la
mort. De nombreux récits de survivants ont permis de connaître
les modalités de cette déchéance programmée.
Mais le rythme de la mortalité, tout effrayant qu'il soit
tant dans les ghettos que dans les camps, se révéla
insuffisant, notamment lorsque la défaite sur le front
russe rendit tangible l'éventualité d'une offensive
de reconquête par l'armée soviétique. Il fallut
donc systématiser la destruction : c'est alors que furent
mis en place les camps destinés à la seule
élimination, Auschwitz-Birkenau, Chelmno,
Lublin-Maïdanek, Belzec, Sobibór
et Treblinka; dans ce dernier furent gazés et brûlés
la grande majorité des 450'000 survivants du ghetto de
Varsovie. Les troupes soviétiques poursuivant leur avance,
la destruction finale passa par celle des lieux et de leurs occupants.
Devant le soulèvement du ghetto de Varsovie, la méthode
fut celle du rasage intégral par bombardement et pilonnage
d'artillerie. Les différents camps de destruction furent
eux-mêmes rasés, les rares survivants emmenés
dans des marches de la mort au gré des opérations
militaires, sur un territoire se réduisant de plus en plus.
Il est à noter que cette dernière étape
est aussi la phase ultime de la déshumanisation, qui, appliquée
aux Juifs, fut étendue aux autres catégories de
victimes. La pratique du tatouage d'un numéro sur le bras
des déportés arrivant en camp de concentration et
n'étant pas immédiatement gazés ou abattus
en est la forme symbolique la plus connue.
Ces différentes étapes, nettement perceptibles
dans les discours, dans les mesures administratives et les textes,
dans les opérations militaires, illustrent le caractère
organisé, systématique du génocide : en cela
elles en font un phénomène exemplaire, et elles
permettent d'entreprendre la lecture d'autres destructions de
masse survenues dans le siècle.
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