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Définition et recensement
| Un Etat totalitaire est bureaucratique : son action, pour brutale
qu'elle soit, doit s'appuyer sur des textes, une législation,
fut-elle d'exception. La question de la définition était
donc à régler de façon rapide mais rigoureuse. |
En Allemagne, cette question était rendue difficile
par la forte intégration des Juifs, dont une proportion
relativement importante était constituée de Juifs
non pratiquants. Le nombre de couples "mixtes" était
élevé (30'000), et ce depuis plusieurs générations.
Le concept de "race" entraînait l'utilisation
de la filiation : la pratique religieuse ou la simple foi ne furent
que des éléments secondaires de la définition.
Les seuls pour lesquels tous les nazis s'accordèrent rapidement
furent ceux dont trois ou quatre des grands-parents étaient
eux-mêmes juifs.
Par contre, les autres étaient considérés
comme métis, dénommés Mischlinge :
mais là encore on ergota beaucoup pour savoir s'il était
équivalent d'être issu d'un couple mixte dont le
conjoint juif descendait d'un autre couple mixte (un grand-parent
juif) ou d'un couple juif (deux grands-parents juifs). A ce niveau
pouvaient intervenir dans la définition le fait d'avoir
ou non des enfants (élément plutôt favorable),
et celui de les élever ou non dans le judaïsme.
Pour le congrès annuel du parti en 1935, Hitler exigea
qu'on prépare, en deux jours, une "loi pour la protection
du sang et de l'honneur allemands". Cette loi interdit tout
mariage ou relation sexuelle entre "Juifs" et citoyens
de "sang allemand ou apparenté". Il convenait
donc d'urgence de définir le terme "Juif". Les
différentes situations et catégories furent définies
le 14 novembre suivant par la loi sur la citoyenneté du
Reich et le décret détaillant les catégories
d'"aryens" et de "non aryens".
Dans les faits, son application fut aléatoire, car elle
reposait sur des appréciations subjectives qu'eurent à
formuler les tribunaux (non inscription à une synagogue,
pratique religieuse minimale pour complaire à la famille...).
Du fait de l'interdiction des mariages et relations sexuelles,
tous les enfants qui naîtraient de telles unions après
la promulgation de la loi seraient considérés comme
juifs - et leurs pères passibles de condamnation à
mort.
Ces définitions posées, il était nécessaire,
pour passer aux étapes suivantes, de recenser précisément
cette population : chaque décret instaurant une restriction,
une exclusion, une expropriation, pouvait déterminer exactement
à quelles catégories de "non aryens" il
s'appliquerait.
Cependant, comme pour toute mesure bureaucratique, il y aurait
encore des exceptions. La première portait sur les "privilégiés"
: il s'agissait essentiellement d'anciens combattants de la guerre
de 1914-1918, décorés à titre militaire,
ou de personnalités du monde scientifique et artistique
à la renommée internationale et qui n'avaient pas
émigré. La deuxième fut composée de
personnes bénéficiant, à titre exceptionnel,
de "libérations" décidées par le
Führer lui-même; en raison de services rendus
ou d'intérêts plus ou moins explicites. La troisième
est une catégorie en elle-même, celle des Juifs des
couples mixtes. Enfin, un cas particulier fut celui des Juifs
convertis au christianisme : purent échapper à la
définition ceux qui s'étaient le plus anciennement
convertis. Les titulaires de ces diverses situations d'exception
étaient susceptibles - l'application ne manqua jamais d'arbitraire
- de ne pas tomber sous le coup des diverses mesures : ainsi les
deux premières catégories composèrent une
proportion importante des déportés à Theresienstadt,
camp "de vieillards" et aussi camp vitrine à
destination des inspections de la Croix-Rouge internationale -
où la mortalité quotidienne fut moins élevée
que dans les autres camps de concentration.
Quant à la troisième catégorie, elle échappa
jusqu'en 1944 à la déportation : les couples mixtes
étaient contraints d'habiter dans des "immeubles juifs".
La raison en était la volonté d'éviter des
remous par le biais des familles des conjoints non juifs. Cela
n'empêchait pas le conjoint juif de subir d'autres restrictions
et exclusions, et les couples d'être l'objet de brimades
diverses de l'Etat et de la population. A Dresde, Victor Klemperer,
universitaire marié à une non juive, dut ainsi son
salut, d'abord à son épouse jusqu'en 1944, puis,
paradoxalement, au bombardement de la ville, qui leur permit d'échapper
à la déportation et de se cacher jusqu'à
l'issue de la guerre : la seule chance de s'en sortir était
la clandestinité, c'est-à-dire la sortie du recensement.
Une influence de l'idéologie sur la définition
"S'agissant de personnes nées de mères juives
célibataires, le Reichs-sippenamt (Bureau
généalogique du Reich) présumait que toutes
celles nées avant 1918 étaient de
père juif, toutes celles nées après
1918 de père chrétien. La distinction découlait
de l'hypothèse nazie dite "théorie de l'émancipation",
d'après laquelle, avant 1918, les Juifs ne se mêlaient
pas aux Allemands, tandis qu'après cette date ils avaient
eu la possibilité d'entreprendre une corruption (Zersetzung)
systématique du peuple allemand (Volkskörper),
activité dont la séduction des femmes allemandes
avait été un des moyens privilégiés."
[1]
Dans les autres pays
Il faut distinguer deux cas : dans les territoires directement
administrés par les Allemands, ceux-ci s'embarrassèrent
fort peu des détails de catégories - dans le ghetto
de Varsovie furent entassés Juifs et Mischlinge de
toutes sortes, anciennement ou récemment convertis, et
même pendant un temps des Tsiganes. Au moment des grandes
rafles de l'été 1942, les catégories provisoirement
"exemptées" correspondaient à des critères
d'utilité : membres du conseil juif, policiers, et certaines
professions.
La situation fut différente dans chacun des pays occupés
disposant d'un gouvernement ou d'une administration indigène.
Les décisions, pour la définition comme pour les
étapes ultérieures, durent tenir compte de la nature
et de la marge de manoeuvre du pouvoir local, de l'importance
et de l'intégration des populations juives, et de l'état
d'esprit des populations non juives. La France se distingua en
réalisant une définition (un statut) et un recensement
avant même que l'occupant n'ait rien demandé.
1. Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe,
Gallimard, collection Folio, volume 1, Paris, page 69.
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