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Désignation
| La désignation permet le repérage et l'identification
immédiate. En ce sens, elle est une première étape
de la déshumanisation : parmi la foule, certains sont désignés
comme différents. La population prend ainsi l'habitude
d'une différenciation, et sera plus aisément amenée
à prendre une distance vis-à-vis des Juifs. De plus,
la désignation physique des personnes facilite grandement
les opérations policières et les brimades. Elle
constitue enfin une humiliation : la haine pour les Juifs a besoin
d'infliger de la souffrance, et c'est ainsi le début d'un
engrenage. |
Dans un premier temps, les commerces et ateliers furent l'objet
d'un marquage. Les SA, dont l'idéologie était plus
populiste sociale que celle du parti, avaient mené dès
avant la prise de pouvoir des actions violentes contre des commerçants
ou artisans. Ils lancèrent pour le 1er avril 1933 un mot
d'ordre de boycottage, qui fut un échec : les Allemands
satisfaits de leurs fournisseurs ne voyaient pour la plupart pas
pourquoi les délaisser sous prétexte qu'ils étaient
Juifs. Ce ratage indiqua au parti que le moment n'était
pas encore venu, et l'on renonça provisoirement à
la désignation pour s'en prendre aux Juifs par des mesures
administratives ciblées, rendues aisées par le recensement.
Ce n'est qu'en 1938 que furent engagées de nouvelles
étapes de la désignation. Un certain nombre de Juifs
se trouvaient déjà en camps de concentration - et
ils furent encore plus nombreux après la Nuit de cristal.
Mais ceux qui restaient libres étaient aussi les mieux
intégrés, et de ce fait pouvaient paraître
comme des Allemands parmi d'autres, malgré la diffusion,
notamment à l'école, de descriptions des "caractéristiques
physiques" des Juifs dans les cours de "raciologie".
Le 17 août, les Juifs durent adjoindre à leur
prénom celui de Sarah ou d'Israël, afin qu'aucun doute
ne soit permis. Le 5 octobre, à la demande de la
Suisse et malgré des réticences, la lettre J
fut tamponnée sur leurs passeports. Les réserves
étaient dues à la crainte que cela incite certains
pays à refouler des candidats à l'émigration
: c'était bien le but de la Suisse, et c'est aussi le signe
de l'importance de l'antisémitisme dans bon nombre de pays,
notamment européens.
Mais la désignation ultime est le marquage visuel individuel
: le port obligatoire de l'étoile de David dans la plupart
des cas, d'un brassard jaune frappé de la même étoile
dans la Pologne occupée. C'est en Pologne que ce marquage
intervint en premier, dès 1940 : la désignation
y était rendue non seulement possible mais intéressante
pour l'occupant par l'importance de la composante antisémite
dans la population polonaise. En Allemagne, il ne restait pas
beaucoup de Juifs libres en 1939, hormis des catégories
"privilégiées" - Voir fiche 13
- Définition et recensement. Le port de l'étoile
ne fut imposé que le 19 septembre 1941.
Ainsi, les forces de l'ordre pouvaient immédiatement
repérer les Juifs et exercer sur eux toutes sortes de contrôles
plus ou moins arbitraires et musclés, et la population,
après des années de campagne de haine, pouvait sans
crainte exercer des brimades verbales ou physiques contre les
Juifs qu'elle croisait dans la rue. Le port d'un signe distinctif
fut sans conteste une des mesures les plus mal vécues.
Ainsi Adam Czerniaków, président du conseil
juif de Varsovie, se prend-il un soir à espérer
que le ghetto soit fermé pour enfin échapper à
la peur et aux mauvais traitements des Allemands et de nombreux
Polonais : il l'écrit bien sûr comme un paradoxe,
mais relaie en cela un sentiment plus primaire de la majorité
de la population juive.
A la question de savoir quel fut le jour le plus difficile
pour les Juifs entre 1933 et 1945, Victor Klemperer (qui
ne fut pas déporté) répond en 1946 :
"Jamais je n'ai obtenu de moi, jamais non plus des personnes interrogées, une réponse autre que celle-ci : le 19 septembre 1941. A partir de cette date, il fallut porter l'étoile jaune, l'étoile de David à six branches, le chiffon de couleur jaune qui signifie, aujourd'hui encore, peste et quarantaine, et qui, au Moyen Age, était la couleur distinctive des Juifs, la couleur de la jalousie et du fiel dans le sang, la couleur du mal qu'il faut éviter; le chiffon jaune avec son impression à l'encre noire : "Juif", le mot encadré dans les lignes des deux triangles encastrés l'un dans l'autre, le mot tracé en grosses capitales qui, de par leur espacement et l'outrance de leurs horizontales, simulent les caractères hébraïques.
La description est trop longue? Mais non, au contraire! Il me manque l'art de décrire de façon plus précise, plus pénétrante." [1]
1. Victor Klemperer, LTI - La langue du Ille Reich,
traduction Elisabeth Guillot, Albin Michel, Paris, 1999, page
218.
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