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Le gazage et la crémation
| Les opérations mobiles de tuerie, la destruction par
la faim dans les ghettos et les camps de concentration ne permettaient
pas aux nazis d'obtenir une élimination assez rapide :
la Conférence de Wannsee (Voir la fiche 7
- Mesures antijuives) fixe l'objectif : plus de neuf millions
de Juifs. Il faut donc trouver le moyen de détruire des
quantités importantes de gens de façon rapide, peu
coûteuse, et en évitant de porter un trop grand désordre
psychologique aux opérateurs. |
L'exécution par balle ou par piqûre de phénol,
pratiquée jusqu'alors, demeurait individuelle, donc "lente",
et coûteuse. L'élaboration d'une méthode collective
fut d'abord expérimentée sur les malades mentaux
et les handicapés.
La politique d'"euthanasie"
Elle ne procède pas directement de la doctrine nazie.
Dès la fin de la première guerre mondiale, un courant
existait en Allemagne en faveur de l'euthanasie : une brochure
fut diffusée, sous le titre Die Freigabe der Vernichtung
lebensunswerten Lebens (La permission d'éliminer les
vies qui ne valent pas la peine d'être vécues).
Au début de la guerre, Hitler signa un ordre d'"étendre
les attributions de certains médecins pour leur permettre,
selon une appréciation aussi rigoureuse que possible dans
l'état des connaissances humaines, d'accorder une mort
miséricordieuse aux malades qui auront été
jugés incurables". Derrière cette instruction
à la forme empreinte d'humanité se cache dans les
faits non le souci d'abréger des agonies, mais celui de
débarrasser le peuple allemand d'individus qui au plan
mental, moral ou physique, ne sont manifestement pas de "race
supérieure". Furent victimes de cette décision
des nourrissons et enfants trisomiques, hydrocéphales,
microcéphales, infirmes moteurs cérébraux,
malformés, à qui on injecta du luminal. Des "instituts
d'euthanasie" furent créés, dotés d'une
chambre à gaz : y furent envoyés, venant des hospices
et asiles d'aliénés, des patients atteints de sénilité
ou de troubles neurologiques, ou hospitalisés depuis cinq
ans ou plus, ou "aliénés criminels", notamment
sexuels. Le gaz utilisé était le monoxyde de carbone.
Ce génocide "tranquille" fut systématiquement
étendu aux territoires occupés.
De 1941 à 1945, sous le nom de code 14f13, il fut procédé
à des "élagages" des populations concentrationnaires
: des prisonniers ayant perdu la raison, et parmi eux nombre de
"musulmans", étaient après un bref examen
par un psychiatre envoyés aux "instituts d'euthanasie".
Perfectionnement et extension du gazage
Dans un premier temps les nazis eurent l'idée de camions
à gazage : il s'agissait de rendre la partie arrière
étanche, et d'y envoyer à l'intérieur, par
un tuyau, les gaz d'échappement du moteur. Le système
fut expérimenté à Chelmno le 8 décembre
1941, avec des Juifs des alentours.
Les prisonniers (dans le langage nazi, c'étaient les
"marchandises") étaient chargés nus à
l'arrière du camion. Le chauffeur mettait le moteur en
marche, et prenait lentement la direction d'un petit bois. Lorsqu'il
arrivait, après dix à quinze minutes de route, toutes
les "marchandises" étaient mortes. Les Kommandos,
ayant creusé une fosse derrière le bois,
les déchargeaient et les y jetaient.
L'industrie automobile collabora clairement et consciemment
à la mise au point du procédé, et notamment
la firme Saurer. Les nazis passèrent en juin 1942 commande
de modifications pour améliorer le fonctionnement. En effet,
l'arrière était trop vaste : si on y mettait peu
de gens à la fois, il fallait rouler longtemps avant que
l'oxyde de carbone fasse son effet. Si on entassait le plus possible
de gens, la masse d'air disponible était plus réduite
et l'effet plus rapide, mais le camion trop chargé était
déséquilibré dans les virages. Il fallait
en outre renforcer la protection de l'éclairage intérieur,
qui était souvent cassé par les efforts désespérés
des gens pour sortir. Il fallait enfin aménager au centre
de l'arrière un trou de vidange assez grand (20 à
30 cm) qui permettrait "l'écoulement des grosses saletés"
lors du nettoyage après usage.
C'est Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz, qui pendant
la construction de Birkenau eut l'idée d'utiliser le Zyklon
B; c'est directement de l'idéologie et de la phraséologie
nazies qu'il tira cette idée : en effet, le Zyklon B était
jusqu'alors utilisé pour éliminer la vermine - mot
fréquemment utilisé pour qualifier les Juifs. Les
premiers essais furent concluants : le Zyklon B était tout
à la fois plus efficace et beaucoup plus rapide - il ne
restait plus d'agonisants à l'ouverture des portes, et
de l'extérieur on n'entendait plus de bruit après
trois ou quatre minutes, ce qui permettait de déclencher
l'aération et d'ouvrir les portes de la chambre à
gaz quinze minutes seulement après leur fermeture.
Sur le gazage : témoignage de R. Vrba et F. Wetzler,
évadés d'Auschwitz, recueilli en 1944 à Genève
"Les malheureux sont amenés dans la halle B, on
leur déclare qu'ils doivent prendre un bain et se déshabiller
dans ce local. Pour les persuader qu'on les conduit vraiment au
bain, deux hommes vêtus de blanc leur remettent à
chacun un linge de toilette et un morceau de savon. Puis on les
pousse dans la chambre des gaz C. Deux mille personnes peuvent
y rentrer, mais chacun ne dispose strictement que de la place
pour tenir debout. Pour parvenir à parquer cette masse
dans la salle, on tire des coups de feu répétés
afin d'obliger les gens qui y ont déjà pénétré
à se serrer. Quand tout le monde est à l'intérieur,
on verrouille la lourde porte. On attend quelques minutes, probablement
pour que la température dans la chambre puisse atteindre
un certain degré, puis des SS revêtus de masques
à gaz montent sur le toit, ouvrent les fenêtres et
lancent à l'intérieur le contenu de quelques boîtes
de fer blanc : une préparation en forme de poudre. Les
boîtes portent l'inscription "Cyklon" (insecticide),
elles sont fabriquées à Hambourg. Il s'agit probablement
d'un composé de cyanure, qui devient gazeux à une
certaine température. En trois minutes, tous les occupants
de la salle sont tués. [...] On ouvre donc la salle, on
l'aère, et le Sonderkommando commence à
transporter les cadavres, sur des wagonnets plats, vers les fours
d'incinération, où ils sont brûlés."
[1]
Un ingénieur chimiste suisse, Pitch Bloch, a effectué,
à la demande de Pierre Vidal-Naquet qui voulait répondre
aux allégations du négationniste Faurisson, une
comparaison entre ce témoignage et la composition chimique
du Zyklon B.
Il résume les arguments de Faurisson :
"- on ne peut pas faire tenir deux mille personnes dans
un local de 210 m2 (ou 236,78 m2 selon les documents); les équipes
intervenaient sans masque à gaz; pour jeter le Zyklon B
de l'extérieur, il aurait fallu que les SS prient leurs
futures victimes de bien vouloir ouvrir les fenêtres puis
de les refermer soigneusement; on ne pouvait pénétrer
dans la chambre à gaz pour en extraire les cadavres sans
l'avoir préalablement aérée ou ventilée;
enfin, l'acide cyanhydrique étant inflammable et explosible,
on ne peut l'employer à proximité d'un four."
Il en conclut à la validité du témoignage
des deux rescapés :
"... il me paraît, d'une part, en concordance remarquable
avec les caractéristiques du Zyklon B évoquées
plus haut, d'autre part, quasiment "répondre"
aux arguments de Faurisson : comment les gens se serrent, les
SS portent des masques à gaz, les fenêtres sont situées
sur le toit et on peut les fermer hermétiquement du dehors,
on aère la salle avant l'entrée du Sonderkommando,
et la chambre à gaz est séparée des
fours d'incinération puisqu'on utilise des wagonnets sur
rails entre les deux." [2]
La crémation
C'est le point ultime de la déshumanisation : la destruction
des papiers des gazés leur faisait perdre leur identité,
mais la destruction des corps rendant impossible une inhumation
individuelle - cette inhumation caractérise l'humanité
depuis le néolithique - vient achever le processus. Il
ne restait plus que des cendres, jetées dans une rivière
ou répandues sur le sol. Dans la première séquence
du film Shoah, de Claude Lanzmann, Simon Srebnik,
seul survivant de la seconde période de gazage à
Chelmno, revenu seul, dans la campagne, se baisse, ramasse une
poignée de terre, l'égrène entre ses doigts
: la nature s'est reconstituée sur ces cendres.
Au début de la destruction de masse, les cadavres étaient
placés dans des fosses, tête bêche, par couches
superposées séparées de quelques pelletées
de terre. Très vite, pour des raisons de volume, on se
mit à enflammer la fosse en jetant de l'essence sur les
premiers corps, et l'on jetait les suivants dans le brasier. Lorsque
la fosse était pleine, on la recouvrait d'une couche de
terre et l'on creusait une nouvelle fosse. Dans les deux cas,
les corps ne disparaissaient pas complètement.
Lorsque l'échec fut patent sur le front russe, Himmler
prit vite conscience que les Soviétiques allaient reprendre
ces territoires et pourraient mettre à jour les charniers,
et ainsi l'ampleur de la destruction. Il fallait donc faire disparaître
toutes les traces. Il donna alors deux ordres : celui de construire
systématiquement des fours crématoires dans les
camps, et celui de déterrer tous les restes enfouis dans
les fosses pour les brûler à nouveau dans les fours.
Ce furent évidemment des Juifs qui furent chargés
de cette besogne.
1. Cité dans une lettre de Pitch Bloch à
Pierre Vidal-Naquet, figurant en annexe d'un article de ce dernier
dans la revue Esprit, septembre 1980, pages 53 à
56.
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