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Réactions des Juifs des pays occupés
| Les polémiques furent nombreuses et vives depuis la
Shoah quant à l'attitude des Juifs. La question
n'est pas d'opposer des interprétations qui n'auraient
de valeur que de célébration ou de condamnation
symboliques (les deux extrêmes étant celles de la
passivité collective et de la résistance héroïque).
Les faits fournissent des éléments et des explications
qui illustrent la coexistence de ces deux phénomènes. |
L'émigration : depuis l'ensemble de l'Europe,
seules 300'000 personnes émigrèrent de 1933 à
1940, alors même que le régime nazi poussait au départ.
Les explications sont au nombre de trois : les limites financières,
les politiques restrictives de l'immigration des Etats du monde
entier, et la tradition de la diaspora.
Cette tradition peut être exprimée par le shtadlanut,
décrit par Israel Gutman :
"Le shtadlanut devient nécessaire
lorsque les droits des Juifs ne sont pas garantis par la loi,
lorsque les Juifs ne sont pas en mesure de revendiquer une représentation
politique propre et ne peuvent pas s'engager activement dans le
combat politique. Le shtadlanut est fondé
sur la négociation entre un individu au verbe agile, prompt
à agir, et sachant comment traiter avec les tyrans, le
shtadlan offre au gouvernant des bénéfices
matériels et une loyauté sans faille. L'émancipation
et l'égalité civile avaient éliminé
le shtadlan de la vie juive, mais les nazis le réinventèrent
et firent de l'intercession l'unique forme que pouvait prendre
le contact entre les Juifs et les autorités." [1]
Cette réanimation de la pratique du shtadlanut
fut effectivement exploitée par les nazis, en Allemagne puis dans tous les territoires : ils obtinrent ainsi une docilité collective, voire une coopération, jusque dans leurs actions extrêmes (fourniture de listes et de "candidats" à la déportation). Une concession infime arrachée de temps à autre, même annulée le lendemain, suffisait à entretenir l'illusion de l'efficacité de la démarche.
Dans les ghettos, ils instaurèrent les Judenräte
(conseils juifs) comme leurs seuls interlocuteurs, et
dans les pays occupés, des organisations nationales. Certains
partis ou organisations juives manifestèrent leur opposition
à ce principe, mais ne la traduisirent guère en
actes avant la fin de 1942, c'est-à-dire avant qu'il ne
soit trop tard : passer de l'opposition à la résistance
active était, dans l'esprit de la grande majorité
des Juifs, risquer de mettre en danger l'ensemble de la communauté;
or, ils ne percevaient pas que le danger était déjà
là. L'histoire du ghetto de Varsovie est assez bien représentative
de cette attitude collective. Dès l'occupation allemande,
Adam Czerniaków est chargé de mettre en place le
conseil juif : il y choisit des représentants des divers
groupes idéologiques et sociaux, à l'exception des
sionistes, des communistes et des orthodoxes. Ses carnets illustrent
de façon claire son rôle de shtadlan : chaque
jour il intercède, auprès de membres même
mineurs de l'administration civile, de l'armée, de la SS
ou de la police. Le 23 juillet 1942, refusant de signer l'appel
à 6'000 Juifs de se présenter pour être "déplacés"
à Treblinka (c'est le premier convoi, qui inaugurait la
déportation de 300'000 personnes), il se suicide. Or, le
même jour se tient secrètement une réunion
de représentants de diverses tendances opposées
à la participation au Judenrat : après
discussion, ce groupe décide de ne pas engager une résistance
active, pour préserver la masse du ghetto.
A la mi-octobre de la même année, alors que tout
était consommé, Emmanuel Ringelblum, qui
était opposant à l'attitude conciliatrice de Czerniaków,
écrivait dans ses notes :
"Pourquoi n'avons-nous pas résisté quand
ils ont commencé à déporter les 300'000 Juifs
de Varsovie? Pourquoi nous sommes-nous laissés conduire
à l'abattoir comme des moutons ? Pourquoi l'ennemi a-t-il
eu la partie si belle? Pourquoi les bourreaux n'ont-ils pas eu
une seule perte ? Pourquoi cinquante SS (d'après certains,
encore moins), aidés de quelque deux cents gardes ukrainiens
et d'autant de Lettons, purent-ils mener l'opération si
aisément à bien ?" [2]
La réponse est double : pas d'unité de la communauté
mais une grande dispersion, même après presque deux
ans d'enfermement dans le ghetto, et une population qui n'est
pas encore arrivée au niveau de désespoir qui engendre
sans nécessité d'organisation une révolte
générale spontanée.
Autre facteur explicatif non négligeable, le travail : dans les pays et les secteurs où la communauté juive est fortement intégrée, sa contribution à l'activité et à la production est bien sûr importante. Le cadre de l'économie de guerre entraîne des besoins considérables, et non seulement les Juifs, mais des pans entiers de l'industrie, de l'armée et du parti tenaient pour indispensable le travail des Juifs - et ce d'autant qu'il était quasiment gratuit et obligatoire. Jusqu'à la mise en oeuvre de la "solution finale", cette observation de bon sens suffit à alimenter les illusions. Ainsi, Adam Czerniaków note dans son carnet, le 23 juillet 1942, quelques heures avant de se suicider : "Dans la ville, une ruée pour créer des ateliers. Une machine à coudre peut sauver une vie." La veille, on lui avait annoncé que tous les Juifs devaient être "expulsés vers l'est", au rythme de six mille au moins par jour. Un premier convoi était parti. Et l'on continuait à croire que travailler pourrait dispenser du pire. Czerniaków comprit ce jour-là à 16 heures que cet espoir était définitivement vain.
On ne peut simplifier en affirmant qu'il n'y eut ni révolte
ni résistance : mais celles-ci intervinrent à l'extrême
fin, alors que pour le plus grand nombre il était déjà
trop tard; la mise en oeuvre de la solution finale fut si rapide
(l'année 1942 pour l'essentiel, sauf en Hongrie) que les
Juifs d'Europe furent ainsi pris de vitesse.
Erich von dem Bach, chef suprême de la police
et des SS de Russie centrale, qui dirigea les massacres dès
1941, peut ainsi déclarer, après la guerre :
"C'est alors que le désastre survint... Je suis
le seul témoin encore en vie, mais je dois dire la vérité.
Contrairement à l'opinion des nationaux-socialistes selon
laquelle les Juifs formaient un groupe hautement organisé,
la réalité terrifiante était qu'ils n'avaient
aucune organisation, de quelque type que ce fût. La masse
du peuple juif fut totalement prise au dépourvu. Ils ne
savaient absolument pas quoi faire; ils n'avaient aucune directive
ni mot d'ordre leur indiquant comment ils devaient agir. C'est
là le plus grand mensonge de l'antisémitisme, parce
qu'il contredit l'affirmation selon laquelle les Juifs conspirent
pour dominer le monde et qu'ils sont terriblement organisés.
En réalité, ils n'avaient pas d'organisation
du tout, même pas un service de renseignements. S'il avait
existé une organisation d'un type ou d'un autre, ces gens
auraient pu être des millions à être sauvés;
au lieu de quoi ils furent pris complètement au dépourvu.
Jamais jusque-là un peuple n'était allé au
désastre dans une ignorance aussi totale. Il n'y avait
eu aucune préparation. Absolument rien. Non qu'ils eussent
été, comme le disent les antisémites, amis
des Soviets. C'est là le malentendu le plus effroyable
de tous. Les Juifs de l'ancienne Pologne, qui n'ont jamais eu
de sympathies communistes, avaient, dans toute la région
à partir du Bug et allant vers l'est, plus peur du bolchevisme
que des nazis. C'était de la démence. Ils auraient
pu être sauvés. On trouvait parmi eux des gens qui
avaient beaucoup à perdre, des gens qui étaient
dans les affaires; ils ne voulaient pas partir. De plus, il y
avait leur amour de chez eux et l'expérience qu'ils avaient
des pogroms en Russie. Après les premières actions
antijuives des Allemands, ils croyaient que la vague était
passée, si bien qu'ils sont revenus et ont couru d'eux-mêmes
à leur perte." [3]
1. Cité par Raul Hilberg et Stanislaw Staron
dans la préface des Carnets du ghetto de Varsovie,
d'Adam Czerniaków, La Découverte, Paris, 1996,
page XLV.
2. Raul Hilberg, op. cit. vol. 2, page 433.
3. Ibid., page 889.
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