droitshumains.org
XXIe siècle
Les réfugiés dans le monde




>Retour

FRANCE, OCTOBRE 2005 / POUR UNE POILITIQUE EUROPEENNE DE L’IMMIGRATION
__La "protection internationale" des réfugiés
par Bernard Kouchner

Bernard Kouchner 500'000 immigrants irréguliers franchissent chaque année les frontières de l'Europe. Il s'agit d'un phénomène irréversible, face auquel la barrière de barbelés et la riposte des polices paraissent dérisoires et économiquement absurdes. Construire des murs de fer, creuser des fossés, n'empêchera jamais les nécessiteux de s'acharner à nourrir leur famille - on le vérifie entre le Mexique et les Etats-Unis. En Europe, c'est la répression et, parfois, une régularisation : des politiques européennes à court terme, fonctionnant par à-coups et jamais coordonnées, encouragent régulièrement les pauvres de la Terre à poursuivre leur quête.

Ainsi, après l'Italie, M. Zapatero a régularisé d'un seul coup, en mai 2005, près de 700'000 sans-papiers. L'intention était louable, notamment pour enrayer le travail clandestin, mais le signal a été perçu autrement. Plus de 200 millions d'immigrés vivent hors de leur pays. Ceux qui trouvent un emploi - près de la moitié - envoient chez eux 450 milliards de dollars, qui sont indispensables, bien qu'insuffisants, au développement de leur pays d'origine. C'est là un flux inévitable et nécessaire, mais le rôle de ces parias dans la lutte contre la misère, et donc la canalisation des révoltes, doit être reconnu par la communauté internationale.

En cadenassant une Europe à la démographie vieillissante, en manque de main-d'oeuvre dans plusieurs secteurs, malgré le chômage qui frappe certains pays comme le nôtre, amoindrissons-nous la détermination des exclus de la prospérité ? En accompagnant chaque vol charter d'effets de menton, leur offrons-nous la moindre solution ?

Nous renforçons à la fois nos erreurs et leur volonté, consolidant sans doute au passage l'extrémisme religieux et ses mortels cortèges.

Que faire dans l'immédiat ? D'abord ne pas laisser des hommes mourir de désespoir et de soif dans le désert. Puis entreprendre de changer notre façon de penser, de modifier notre jugement sur ces intrus courageux pour ne plus les considérer comme des dangereux délinquants. Voici quelques pistes de réflexion.

Il faut commencer chez nous, en France, ce pays dont on attend un humanisme bienveillant plutôt que le silence et la dérobade. Une autre politique du développement est aujourd'hui nécessaire, à condition d'augmenter le trop faible budget que nous y consacrons. La seule manière d'empêcher un travailleur d'émigrer, c'est de lui offrir un avenir chez lui. Pour cela, notre première tâche doit être de faire de l'Afrique un nouvel eldorado. Un eldorado pour les Africains, qui doivent trouver là-bas des perspectives et des rêves. Et un eldorado pour nous, dont le devoir est aujourd'hui d'aller là-bas reconstruire avec les populations elles-mêmes - qui le souhaitent profondément - un continent aujourd'hui dévasté.

Je voudrais avancer trois propositions, qui peuvent paraître malaisées, mais dont l'application pourrait entraîner une véritable révolution, dans les esprits au moins.

Nous devons réfléchir à un autre partage du travail, accepter qu'après avoir proposé un poste, une tâche, à nos compatriotes qui souvent les refusent, soit que le lieu en soit éloigné de leurs foyers, soit que la besogne ne leur convienne pas, on offre cet emploi plus loin, dans une autre ville, dans un autre pays où nous entretiendrions des relais. Tentons d'associer les ANPE et leurs équivalents privés à des correspondants locaux, comme on a marié les villes et certains hôpitaux du Nord et du Sud. Oui, des jumelages d'un nouveau genre, à Caye au Mali, dans une région traditionnelle d'émigration, au Sénégal, ailleurs... Il conviendrait de doter nos ambassades et nos consulats d'un service spécialisé du travail, comme on créa, il y a trente ans, des attachés humanitaires. Le concept des quotas prendrait alors une dimension humaine.Up

Deuxième proposition : que tous les jeunes de France, et pourquoi pas d'Europe, se voient obligatoirement proposer un service humanitaire, un service civique dans les pays pauvres autour d'un projet qu'ils choisiraient eux-mêmes. En France, en Europe ou plus loin. Combien seraient-ils à partir ainsi donner un peu de leur temps à cette nécessaire entraide, et à en rapporter un peu plus de générosité, un peu plus de lucidité, et un peu moins de frilosité ? 10'000 ? 200'000 ? Plus ? Comment ne pas voir là une puissance de développement inouïe ?

Troisième proposition : inciter ces millions de préretraités et de jeunes retraités qui se désolent parfois de se sentir inutiles à aller là-bas partager un peu de leur savoir et de leur expérience. Avec les jeunes volontaires français et avec les jeunesses locales. Nous gagnerions tous à un tel mouvement : ceux qui accéderaient ainsi à des savoirs et à des techniques qui leur sont aujourd'hui interdits, et ceux qui, selon l'adage, gagneraient tant à tant donner...

Il ne convient pas d'agir au seul niveau français, mais bien à celui de l'Union européenne, pôle de prospérité envié et affaibli par le refus d'un texte constitutionnel qui aurait permis des coalitions renforcées et un début de politique étrangère commune. L'Europe tout entière doit accepter de regarder en face ceux qui vivent de l'autre côté de la Méditerranée, et ne plus se réfugier derrière d'illusoires frontières. Comment notre continent, à la natalité déclinante et à la croissance essoufflée, pourrait-il se passer de ce sang neuf, qui coule dans des bras si déterminés ? Mais comment faire, aussi, pour ne pas vider les pays les plus pauvres des plus vaillants de leurs filles et de leurs fils ? Nous avons tous à gagner à ces migrations croisées, à ces échanges plus équilibrés, à condition qu'ils s'intègrent dans une politique de développement pensée à l'échelle mondiale.

Au-delà de notre continent, c'est dans l'enceinte des Nations unies que doit s'établir le vrai dialogue, là où se rencontrent les exigences des pauvres et les refus des riches. Les pays doivent certes pouvoir veiller au respect des lois et des obligations qui régissent les migrations, mais il est indispensable d'oeuvrer ensemble à une gestion plus efficace et plus humaine. Un fonds d'aide à l'émigration ordonnée, comme il en existe pour les catastrophes naturelles, pourrait être mis sur pied grâce à une taxe sur le tourisme, perçue dans les pays hôtes.

Nous qui vantons si volontiers la nécessité du dialogue et les vertus du multilatéralisme, saurons-nous élaborer des propositions concrètes pour tenter de résorber l'insupportable détresse qui frappe à nos portes ?

Bernard Kouchner, ancien ministre français de la santé, est président de l'association "Réunir". Point de vue publié par le quotidien Le Monde, 20 octobre 2005.
Up