droitshumains.org
XXIe siècle
Les réfugiés dans le monde




>Retour

LETTRE OUVERTE, JUIN 2002 / L’ACCUEIL DES REFUGIES EN EUROPE
__Le Haut commissariat pour les réfugiés invite les pays de l’Union européenne à regarder au-delà des frontières de l’Europe

           Le sommet européen de Séville

| LA LETTRE OUVERTE DE RUUD LUBBERS|


Le haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés Ruud Lubbers a invité, le 21 juin 2002, les dirigeants de l'Union européenne (UE) réunis [les 21 et 22 juin 2002] à Séville à "regarder au-delà [des] frontières" de l'Europe. "C'est là que les vraies solutions devraient voir le jour".

Ruud LubbersDans une lettre ouverte aux Quinze pays de l'Union, Rudd Lubbers affirme qu'il "est irrationnel que les gouvernements dépensent des millions d'euros pour le renforcement des frontières, des mesures diverses de dissuasion, la gestion de centres d'enfermement et de détention et de nombreuses actions à portée nationale, sans investir simultanément dans des solutions à la source du problème."

Et d'ajouter qu'il "est beaucoup plus sensé d'aider les déplacés et les démunis chez eux, ou le plus près possible de chez eux. Sinon les personnes désespérées emploieront toujours des moyens désespérés pour trouver de l'aide, en recourant aux trafiquants d'êtres humains."

Rudd Lubbers demande à la communauté internationale de contribuer plus généreusement à ses programmes de rapatriement en Afghanistan. Il argue du fait que les demandes d'asile en Europe durant le premier trimestre ont baissé de 33 %, notamment en raison du retour des Afghans dans leur pays. Il affirme également qu'une meilleure surveillance des frontières de l'UE doit aller de pair avec un accès facilité aux procédures d'asile, pour s'assurer que les réfugiés persécutés ne soient pas renvoyés dans leur pays où ils risquent gros. Il plaide également pour une harmonisation des systèmes d'asile.

Le HCR propose en outre ses bons offices à la France et à l'Angleterre pour régler le problème de Sangatte, en France, où des centaines de personnes guettent chaque jour une occasion d'atteindre l'Angleterre par le tunnel sous la Manche.

Ruud Lubbers   De Sangatte à Séville

Il faut des politiques strictes et réalisables pour différencier les réfugiés des immigrantsUp

Inquiets, les dirigeants européens qui se réunissent à Séville pour le sommet du Conseil de l'Union européenne ont toutes les raisons de placer l'immigration au plus haut de leurs priorités.

Leurs difficultés à différencier les demandeurs d'asile des immigrants qui se présentent à leurs frontières sont cause d'un véritable casse-tête politique et font les gros titres de la presse européenne. Les électeurs expriment leurs frustrations face à ce qu'ils perçoivent comme des politiques gouvernementales impuissantes et inefficaces. Ils veulent de l'action et les gouvernements semblent à l'écoute.

L'attention paraît se porter principalement sur les mesures applicables en Europe même. S'il est vrai qu'il y a beaucoup à faire sur place - entre autres, mettre un terme à l'enlisement de la situation à Sangatte -, l'Europe devrait aussi regarder au-delà de ses frontières, vers les régions et les pays d'origine. C'est là que les vraies solutions devraient voir le jour.

Il est irrationnel que les gouvernements dépensent des millions d'euros pour le renforcement des frontières, des mesures diverses de dissuasion, la gestion de centres d'enfermement et de détention et de nombreuses autres actions à portée nationale, sans investir simultanément dans des solutions à la source du problème. Il est beaucoup plus sensé d'aider les déplacés et les démunis chez eux, ou le plus près possible de chez eux. Sinon les personnes désespérées emploieront toujours des moyens désespérés pour trouver de l'aide, en recourant aux trafiquants d'êtres humains.

On peut citer en exemple l'Afghanistan. [En 2001], c'était le premier pays d'origine des demandeurs d'asile en Europe - environ 51 000 personnes. Aujourd'hui, les Afghans rentrent chez eux à un rythme si intense que le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a dû revoir à la hausse ses prévisions de retour pour cette année, à 2 millions au lieu de 1,25 million, la plupart depuis le Pakistan. Depuis le 1er mars, sur une population totale de 3,5 millions de réfugiés, le HCR a aidé 1 million d'Afghans à rentrer chez eux.Up

Le chemin de l'exil s'est rapidement transformé en chemin du retour - et les effets s'en font sentir dans toute l'Europe. Durant le premier trimestre, le nombre de demandeurs d'asile afghans en Europe a chuté de 33 %, ce qui montre clairement que s'attaquer directement aux causes du déplacement peut avoir des retombées immédiates et tangibles sur les demandes d'asile des continents lointains.

Et pourtant le HCR - principale agence responsable du rapatriement et de la réintégration des réfugiés - a encore besoin de 86 millions de dollars, sur les 271 millions nécessaires, pour que les Afghans puissent rentrer chez eux et y demeurer. L'Agence a déjà dû réduire la distribution des kits de construction prévus pour rebâtir les maisons, d'autres réductions seront bientôt inévitables. Le travail des agences humanitaires contribue à la sécurité et à la stabilité en Afghanistan. Sans ce travail, les Afghans pourraient reprendre le chemin de l'exil.

Il n'y a pas qu'en Afghanistan que nous avons ce genre de problème. En Afrique et ailleurs, les agences humanitaires font face à des manques chroniques qui sont autant d'épreuves pour les réfugiés et pour les nations pauvres qui les accueillent. Il faut que l'aide au développement soit plus présente dans les premiers pays d'accueil pour promouvoir l'autosuffisance des réfugiés, ce qui les inciterait à rester sur place.

Outre le rapatriement, d'autres solutions sont possibles dans les régions d'origine : intégration des réfugiés dans leur pays de premier asile ou, si cela n'est pas possible, réinstallation dans un pays tiers. Ces deux dernières solutions permettent aux réfugiés de devenir des citoyens à part entière, contribuant au développement de la société et de l'économie du pays d'asile.

Mais ces deux solutions nécessitent, elles aussi, un soutien international, sans quoi les mouvements de population continueront.

Lorsque des peuples quittent leur région d'origine - quelle qu'en soit la raison -, que se passe-t-il ? Les nombreux pays situés entre l'Europe et les zones de crise n'ont pas la capacité de gérer l'arrivée de demandeurs d'asile. Le HCR peut contribuer au renforcement de cette capacité, comme il l'a fait depuis dix ans, avec succès, en Europe centrale. L'an dernier, 47 000 demandes d'asile ont été déposées dans les Etats d'Europe centrale (on en comptait 4 000 chaque année au début des années 1990). Dans ce contexte, nous avons vraisemblablement déjà contribué à réduire de 10 % la pression sur l'UE.

Il reste encore beaucoup à faire dans les pays de l'Union : développement d'une politique d'immigration et d'un système d'asile commun... Nombreux sont ceux qui, atteignant les frontières de l'Europe, sont des réfugiés en quête de protection. Mais nombreux sont aussi ceux qui entreprennent le voyage essentiellement pour des raisons économiques. Il faut des politiques strictes et réalisables pour différencier les réfugiés des immigrants.Up

Une mesure fait l'unanimité : une meilleure surveillance des frontières de l'Union. Oui, mais à condition que les réfugiés continuent à avoir accès aux procédures d'asile. Le personnel des frontières, formé sur les questions d'asile, devra s'assurer que les réfugiés ne sont pas renvoyés dans le pays où ils risquent la persécution, l'emprisonnement, la torture ou la mort. Le HCR peut aider à former ces spécialistes.

Néanmoins l'Europe a aussi besoin de développer des voies d'entrée légales, y compris la réinstallation des réfugiés et une immigration organisée. Cela veut dire pour l'immigration la mise au point d'un système régi au niveau européen selon des règles communes à l'UE. Face au vieillissement de la population, la gestion de l'immigration est la manière la plus logique de répondre aux futurs besoins de main-d'uvre en Europe.

Cela permettra aussi de mieux combattre les entrées irrégulières et de réduire la confusion et l'engorgement actuels des systèmes d'asile. Les différences des politiques d'asile en Europe ne peuvent s'aplanir que par un processus d'harmonisation, dont le principe a été accepté au sommet européen de Tampere mais qui doit trouver sa traduction dans la réalité. En adoptant des normes de réception, des procédures et des définitions communes, les pays de l'Union peuvent supprimer beaucoup de raisons pour lesquelles les demandeurs d'asile passent d'un pays à l'autre, en quête du meilleur système disponible "sur le marché".

Ne pas réellement s'attaquer au problème conduit à des situations pénibles, comme celle de Sangatte, en France, où des centaines de personnes guettent chaque jour une occasion de se glisser vers l'Angleterre par le tunnel sous la Manche. Le HCR est prêt à proposer ses bons offices à la France et à l'Angleterre pour essayer de trouver une solution acceptable par les deux parties. Cela pourrait notamment prendre la forme d'une aide dans la détermination de l'identité de ces gens et de la mise au point d'une formule de "partage du fardeau" pour ceux qui ont besoin de protection. Les autres pourraient être renvoyés dans leur pays.

Les Etats européens doivent encore accélérer les procédures d'asile et simplifier le recours en appel, tout en s'assurant que la procédure de détermination du statut de réfugié soit juste mais stricte. L'intégration des réfugiés en sera facilitée, tandis que ceux qui ne peuvent prétendre au statut seraient plus rapidement écartés du système.

Dans ce domaine aussi, le HCR peut apporter sa contribution. Si le processus de prise de décision reste de grande qualité, les gouvernements devraient être capables de renvoyer les demandeurs d'asile déboutés, une fois leurs cas correctement traités. La crédibilité fondamentale du système d'asile est en jeu. Espérons que les dirigeants européens réunis à Séville sauront enfin traduire leurs paroles en action.

Ruud Lubbers, ancien Premier ministre des Pays-Bas, est le haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés. [Traduit de l'anglais par le service de l'information publique du HCR, Genève].Up