Photo Le droit à l'alimentation

Le droit à l'alimentation




NATIONS UNIES, OCTOBRE 2006 / LE DROIT A L’ALIMENTATION
__Jean Ziegler s'indigne de ce que ”le droit à l'alimentation” soit considéré comme une ”aspiration” et non comme ”un droit fondamental”

Aujourd’hui, 852 millions de personnes souffrent de la faim, alors que la planète dispose de suffisamment de ressources pour nourrir 12 milliards de personnes, a déclaré Jean Ziegler, Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, le 25 octobre 2006, devant la Commission des questions sociales, humanitaires et culturelles des Nations unies. Devant ce constat, il a rappelé qu’un homme qui meurt de faim aujourd’hui meurt assassiné.

Malgré les nombreuses promesses faites pour éradiquer la faim lors du Sommet mondial de l'alimentation en 1996, le nombre de personnes souffrant de la faim ne cesse d’augmenter, a indiqué Jean Ziegler. Vingt-quatre mille personnes meurent de faim chaque jour, un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes et six millions d’entre eux n’atteindront jamais l’âge de cinq ans. Qualifiant d’échec total le Cycle de négociations de Doha, qui visaient l’élimination des subventions agricoles évaluées à 349 milliards de dollars, il a estimé que les pays puissants ont une responsabilité transnationale de respecter le droit à l’alimentation de tous.

LE RAPPORT

JEAN ZIEGLER, Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, a indiqué que malgré les nombreuses promesses faites pour éradiquer la faim lors du Sommet mondial de l'alimentation en 1996, le nombre de personnes souffrant de la faim ne cesse d’augmenter. Aujourd’hui, 852 millions de personnes souffrent de la faim, 24 000 personnes meurent de faim chaque jour, un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes et six millions d’entre eux n’atteindront jamais l’âge de cinq ans.  Cela dit, la planète produit de quoi nourrir tous les habitants de la planète et pourrait même nourrir 12 milliards de personnes. La faim et la famine constituent donc une violation des droits de l’homme, a-t-il estimé. Chaque homme qui meurt de faim aujourd’hui meurt assassiné, a-t-il dit.

Jean Ziegler a salué l’initiative de la France qui a introduit une taxe sur les billets d’avions pour lutter contre le SIDA et contre la faim. Il a également salué les actions du président brésilien Lula, qui a réussi à résorber la sous-alimentation qui touchait 4 millions de brésiliens. Il a également fait état de progrès au Guatemala où la mortalité infantile est tombée d’un tiers, ainsi qu’en Inde, pays qui a acquis la souveraineté alimentaire grâce au "Public distribution system" qui lui permet d’assurer une alimentation minimale à tous ses habitants.

Le rapporteur s’est ensuite penché sur le Liban, qualifiant la situation du droit alimentaire de ce pays de "catastrophique". Les bombardements des forces israéliennes ont totalement détruit entre 80 et 85% des infrastructures agricoles. Il a exhorté le gouvernement israélien à remettre aux Nations unies les cartes notant l’emplacement des mines afin que le déminage procède rapidement et que l’agriculture du pays puisse reprendre.

S’agissant du Darfour, Jean Ziegler a indiqué qu’il souhaitait se rendre prochainement au Soudan. Il a rappelé que son mandat n’était pas de faire des commentaires de nature politique, mais de faire état de la situation alimentaire. Il a indiqué que 2’500 villages ont été détruits, 2 millions de personnes déplacées et autant mortes des suites de la sous-alimentation. Trois cent vingt mille personnes ont été identifiées comme nécessiteuses, mais elles n’ont pas accès au secours humanitaire du fait de la situation sécuritaire de la région qui demeure précaire. Cette guerre civile menace les convois humanitaires, a-t-il indiqué, et une solution doit être trouvée, soit celle du Conseil de sécurité ou sous l’égide de l’Union africaine.

Jean Ziegler a également fait état du problème de la désertification. Les immigrants d’Afrique qui tentent de se rendre en Europe sont des refugiés de la faim, a-t-il estimé. La moitié des personnes sous-alimentées vivent sur des terres arides en voie de destruction, fait de l’épuisement des sols et des écosystèmes. Au Sahel, le désert avance en moyenne de 10km par an. Il existe pourtant des solutions techniques pour arrêter les destructions des terres, a-t-il indiqué. Ce qui manque c’est l’argent.

Le  rapporteur a ensuite abordé l’impact du commerce international sur la faim. A la dernière conférence mondiale du commerce de Hong Kong, il avait été décidé que les subventions accordées par les grandes puissances aux paysans devaient disparaître. Il a qualifié le cycle des négociations de Doha d’échec total. Les subventions à l’exportation, qui atteignent un taux de 349 milliards de dollars, continuent, a-t-il constaté. On peut ainsi acheter en Afrique un fruit importé d’Europe à moindre prix q’un fruit équivalent produit sur place. Le paysan africain n’a pas une chance d’atteindre un niveau de vie acceptable, a estimé le Rapporteur spécial. Nous faisons face à une violation grave du droit à l’alimentation. Ces politiques de subventions détruisent l’agriculture africaine.

Jean Ziegler a estimé que les pays puissants ont une responsabilité transnationale de respecter le droit à l’alimentation de tous. Le respect des droits de l’homme ne s’arrête pas aux frontières et ceux qui meurent de faim aujourd’hui meurent car les Etats puissants ne respectent pas leurs engagements. Le droit à l’alimentation est la seule solution pour lutter contre le fléau de la faim, a-t-il conclu.Haut de page

LE DEBAT

Au cours du débat qui a suivi son intervention, Jean Ziegler a estimé, comme le représentant du Gabon, que le débat sur les droits de l’homme constitue un mouvement qui implique tous les échelons de la société. Ce mouvement est actuellement insuffisant et n’a pas la place prioritaire qu’il devrait avoir dans la conscience collective de notre temps.

Le Rapporteur spécial a aussi expliqué que certains Etats, dont les Etats-Unis, refusent l’existence même du droit à l’alimentation. Ce n’est pas par cynisme, mais c’est une position qui part de l’hypothèse selon laquelle le marché mondial peut résorber la misère et la faim. Jean Ziegler a estimé que cette position est basée sur des hypothèses erronées. Les montagnes de cadavres augmentent en même temps que les richesses des oligarchies internationales, a-t-il noté. On ne peut isoler les droits civils des droits politiques. Si la faim perdure, la démocratie en pâtira.

Concernant la situation du droit alimentaire en Palestine, soulevé par l’Egypte et la Palestine, Jean Ziegler a indiqué que 15,9% des enfants vivant dans la bande de Gaza sont gravement sous-alimentés. Une majorité de la population ne peut se permettre de manger qu’un repas par jour. C’est une tragédie humanitaire provoquée par les préoccupations sécuritaires d’Israël. Leurs mesures sécuritaires étaient peut-être logiques, mais elles représentent une violation flagrante du droit à l’alimentation et constituent un crime de guerre selon l’article 54 de la Convention de Genève, a-t-il estimé.

Jean Ziegler a ensuite souligné l’importance de trouver une solution au problème de la dette des pays en développement. Plus de deux tiers de la population mondiale vit dans les pays en développement. La dette cumulée de ceux-ci est de 2 100 milliards de dollars. Elle doit être éliminée d’une manière ou d’une autre. Tant qu’elle demeurera, de nombreux pays n’auront pas la possibilité de libérer le capital nécessaire pour pouvoir mettre en place des réformes sociales, agricoles, etc. Par ailleurs, ceux qui préconisent la privatisation du secteur public partent d’hypothèses erronées, a-t-il estimé. On ne peut privatiser l’eau potable, par exemple, car de telles démarches excluent automatiquement les plus pauvres.

Concernant le Soudan, il s’est accordé avec le représentant de ce pays quant aux progrès réalisés et au fait que trois groupes d’insurgés avaient refusé de signer les accords de paix. Il a simplement constaté que la misère humaine perdure et que la sécurité des convois n’est pas garantie.

Jean Ziegler a expliqué que le Brésil avait indiqué qu’il ne procéderait pas à plus de libéralisation avant d’avoir obtenu un accord agricole satisfaisant. C’est une position de principe des pays en voie de développement, a-t-il indiqué. Si les négociations du Cycle de Doha ne reprennent pas, l’Organisation mondiale du commerce périclitera, a-t-il estimé.

Il a ensuite salué l’intervention du représentant du Liban, qui a rappelé que les silos de grain du pays avaient été détruits par les bombardements israéliens et l’écosystème de sa côte maritime ravagé suite aux frappes aériennes qui ont provoqué une marée noire. Au représentant du Mali, qui a évoqué la dévastation provoquée par les criquets dans son pays, il a estimé que la communauté internationale devrait fournir des avions pour détruire chimiquement ces insectes pendant qu’ils étaient en plein vol. A une question du représentant du Maroc, il a expliqué que les réfugiés écologiques (victimes de la désertification) n’ont absolument aucun droit aux termes de la Convention sur les réfugiés de 1951. La question de réfugiés écologiques faisait actuellement l’objet d’études de la part de Rapporteurs spéciaux.

Répondant à une question de l’Algérie, Jean Ziegler a indiqué que les sociétés transnationales jouissaient d’une puissance jamais accordée à un pape ou à un empereur. Ils avaient refusé de se soumettre aux critères internationaux sur les droits de l’homme et les Etats devraient les contraindre à respecter les droits de l’homme à l’extérieur de leurs pays de base – ce qui supposerait "un combat de longue durée".

M. Ziegler a ensuite estimé que Cuba respecte le droit à l’alimentation non seulement sur son territoire, mais également dans d’autres pays et que de nombreux médecins cubains étaient actuellement dans les régions les plus pauvres du Guatemala.  Le Rapporteur spécial a également noté la question soulevée par la représentante de l’Irlande concernant la récolte d’eau.  Les systèmes mis en place par le Brésil et l’Éthiopie pour récolter l’eau doivent être généralisés, a-t-il estimé.

Le rapporteur a ensuite abordé le problème de la désertification qui a détruit 1 million d’hectares de terre agricole en Afriqueen 2005. Vingt cinq millions de personnes sont ainsi obligées de quitter leurs terres. Ces refugiés écologiques n’ont aucun droit car ils ne tombent pas sous les termes édictés par les conventions traitant des réfugiés.

Jean Ziegler a ensuite répondu à l’intervention du représentant d’Israël qui s’est dit surpris par certains aspects du rapport qui, selon lui, ne se base pas sur des faits réels et ne mentionne pas les attaques du Hezbollah qui étaient à l’origine du conflit, ni les stratégies de celui-ci qui ont mis délibérément en danger des cibles civiles. Le Rapporteur spécial a rappelé que le désarmement du Hezbollah, qui fait partie d’un gouvernement démocratiquement élu, dépend du gouvernement libanais. Les reproches du représentant israélien ne sont pas justifiés, a-t-il estimé.

Source : Nations unies, New York, octobre 2006.
Haut de page