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NATIONS UNIES, GENEVE, 2002 / COMMISSION DES DROITS DE LHOMME
__Jean Ziegler : Les règles du commerce international doivent respecter le droit à l'alimentation
C'est à ces conditions que le massacre silencieux quotidien - absurde et criminel - de la faim peut-être vaincu
| Exposé oral de Jean Ziegler, Rapporteur
spécial sur le droit à l'alimentation, le 4 avril
2002, à Genève, devant la Commission des droits
de l'homme des Nations unies. |
I. J'ai l'honneur de vous présenter quelques-unes
des thèses de mon rapport sur le droit à
l'alimentation. Le rapport principal (doc. E/CN.4/2002/58)
est accompagné d'un addendum (E/CN.4/2002/58/Add.1) consacré
à ma visite au Niger.
II. Au début de ce troisième millénaire,
le capital financier transcontinental règne sur l'univers.
Sa pratique quotidienne et son discours de légitimation
sont radicalement contraires aux intérêts de la majorité
des habitants de la terre.
La mondialisation réalise la fusion progressive et forcée
des économies nationales dans un marché capitaliste
mondial et un cyberspace unifié. Ce double processus provoque
une formidable croissance des forces de production. D'immenses
richesses sont créées à chaque instant.
En un peu moins d'une décennie, le produit mondial brut
a doublé et le volume du commerce mondial a été
multiplié par six. Quant à la consommation d'énergie,
elle double en moyenne tous les quatre ans.
Pour la première fois de son histoire, l'humanité
jouit d'une abondance de biens. Les biens disponibles dépassent
de plusieurs milliers de fois les besoins incompressibles des
êtres humains. 
Et pourtant : sur la même planète, chaque jour,
environ 100'000 personnes meurent de faim ou des suites
immédiates de la faim. 815 millions de personnes sont actuellement
chroniquement et gravement sous-alimentées; 34 millions
vivent dans les pays économiquement développés
du Nord ; le plus grand nombre, 515 millions, vit en Asie où
il représente 24 % de la population totale. Mais si
l'on considère la proportion des victimes, c'est l'Afrique
subsaharienne qui paie le plus lourd tribut : 186 millions
d'êtres humains y sont en permanence gravement sous-alimentés,
soit 34 % de la population totale. La plupart des victimes souffrent
de ce que la FAO appelle la "faim extrême", leur
ration journalière se situant en moyenne à 300 calories
au-dessous du minimum permettant la survie dans des conditions
supportables. Les pays les plus gravement atteints par la faim
extrême sont situés en Afrique subsaharienne
(18 pays), aux Caraïbes (Haïti) et en Asie
(Afghanistan, Bangladesh, Corée du Nord et Mongolie), Organisation
des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO),
World Food Report 2000, Rome, 2001.
Toutes les sept secondes, sur la terre, un enfant
en dessous de l'âge de dix ans meurt de faim.
En 1968, peu de jours avant d'être assassiné,
Martin Luther King écrit ces vers :
"One day
Youngsters will learn words they will not understand.
Children from India will ask : What is hunger?
Children from Alabama will ask : What is racial segregation?
Children from Hiroshima will ask : What is the atomic bomb?
Children at school will ask : What is war?
You will answer them. You will tell them :
These words are not used any more, like stage-coaches, galleys or slavery
These words are not longer meaningful
That is why they have been removed from the dictionaries."
Nous sommes loin du compte. Aujourd'hui, à la
veille du Sommet mondial de l'alimentation, à Rome [juin
2002], la faim domine et ravage l'existence de peuples entiers.
III. La destruction, chaque année de
millions d'êtres humains par la sous-alimentation et la
faim, n'est pas due à une quelconque fatalité,
mais à un ordre économique mondial, fait de mains
d'hommes.
Le droit à l'alimentation constitue un outil puissant
pour les victimes. A condition, toutefois, que ce droit, reconnu
à niveau international, devienne pleinement justiciable
à niveau national.
Conformément à mon mandat, la discussion sur
les fondements théoriques et les mécanismes juridiques
de la justiciabilité sont au centre de mon rapport.
Je rappelle la définition du droit à l'alimentation
:
"Le droit d'avoir un accès régulier,
permanent et libre, soit directement, soit au moyen d'achats monétaires
à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate
et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple
dont est issu le consommateur, et qui assure une vie physique
et psychique, individuelle et collective, libre d'angoisse, satisfaisante
et digne".
L'Observation générale n° 12
du Comité des droits économiques, sociaux et culturels
fixe les obligations très complexes des Etats relatives
au droit à l'alimentation. Le rapport analyse en détail
ces obligations. Je vous y renvoie.
Obtenir la justiciabilité du droit à l'alimentation
est un objectif primordial. Que signifie la justiciabilité
? Essentiellement, les droits justiciables sont des droits qui
peuvent recevoir la sanction d'une instance judiciaire. La victime
d'une violation doit pouvoir saisir la justice en vue d'avoir
un recours effectif contre la violation qu'elle a subie de la
part d'un Etat. En particulier, le Comité demande que :
"Toute personne ou tout groupe qui est victime d'une violation
du droit à une nourriture suffisante [ait] accès
à des recours effectifs, judiciaires ou autres, aux échelons
tant national qu'international. Toutes les victimes de telles
violations ont droit à une réparation adéquate
réparation, indemnisation, gain de cause ou garantie
de non-répétition ".
Lorsque le mécanisme d'éxigibilité est
une instance judiciaire, le droit devient complétement
justiciable.
Il y a des progrès qui viennent de l'Afrique et notamment
de l'Afrique du Sud qui a élaboré le modèle
de justiciabilité que j'analyse dans mon rapport.
La justiciabilité devient de plus en plus une réalité
à l'échelon national. Aux niveaux tant régional
qu'international, les mécanismes de mise en uvre tendent
à se renforcer. Bien que ces mécanismes soient encore
faibles à ces niveaux, plus particulièrement en
ce qui concerne les droits économiques, sociaux et culturels,
ils existent effectivement et méritent d'être confortés.
Le droit à l'alimentation doit devenir un droit reconnu
en tant que droit complétement justiciable et les mécanismes
de mise en uvre doivent être renforcés pour que les
gouvernements puissent être tenus pour responsables des
violations de ce droit.
IV. Les Institutions de Bretton Woods, notamment
le FMI, mais aussi l'OMC, qui ne fait pas partie de l'ONU, annulent,
par leurs stratégies de libéralisation à
outrance et de privatisation, nombre de progrès que les
organisations spécialisées - telles l'OMS, le PNUD,
l'UNICEF, la FAO, l'OIT, e.a. - réalisèrent en faveur
des peuples les plus démunis.
Joseph Stiglitz, prix Nobel de l'économie 2001
et ancien économiste en chef de la Banque mondiale, dénonce
les contradictions existant entre les stratégies notamment
du FMI et les buts affirmés du Pacte N° 1 sur les droits
économiques, sociaux et culturels In Revue New Republic,
New York, 04.04.2000..
Ce sont les mêmes Etats qui siègent à la
direction du FMI et qui ont ratifié le Pacte international
sur les droits économiques, sociaux et culturels. Je me
rallie à la critique de Stiglitz. Le comportement des Etats
doit être corrigé.
Au droit à l'alimentation s'oppose le Consensus de
Washington. Il comporte quatre préceptes immuables
applicables dans le monde entier, à n'importe quelle période
de l'Histoire, à n'importe quelle économie, sur
n'importe quel continent : privatisations et dérégulation,
stabilité macroéconomique et compression budgétaire.
Le Consensus est en fait un ensemble de "gentleman agreements"
élaborés tout au long des décennies 1970/1980
entre les Organisations financières internationales et
la Réserve fédérale américaine (Federal
Reserve Bank) visant à supprimer graduellement les mesures
régulatrices imposées aux marchés financiers
par les Etats et d'obtenir à terme la libéralisation
totale de ces marchés Pour une exégèse du
Consensus de Washington, cf. "A la recherche d'alternatives
Un autre monde est-il possible ?" [Revue Alternatives
Sud, vol. VIII, 2001, N° 2, pp. 1ss., Centre Tricontinental,
Université de Louvain-la Neuve, Editions L'Harmattan, 2001].
Pour les fonctionnaires du FMI, de l'OMC, de la Banque mondiale
[et du Département du Trésor américain],
le Consensus de Washington signifie aujourd'hui l'alpha et l'oméga,
la Loi et les Prophètes. Il détermine leurs pratiques
quotidiennes.
Pour les peuples du Tiers monde, les conséquences de
cette opposition entre droit à l'alimentation et Consensus
de Washington sont souvent catastrophiques. Les Institutions de
Bretton Woods et l'OMC disposent d'un pouvoir de contrainte, d'un
pouvoir financier infiniment supérieurs à ceux maniés
par la FAO, le PAM, l'UNICEF, l'OMS ou cette Commission des droits
de l'homme.
Dans l'addendum à mon rapport, je traite du droit
à l'alimentation au Niger. Il fournit une illustration
presque parfaite de la critique de Stiglitz. Le Niger est le deuxième
pays le plus pauvre du monde selon le Human Development Index
du PNUD, en l'an 2000. Habité par quelques-unes des civilisations
les plus merveilleuses de l'humanité - Haussa, Djerma,
Touareg, Peuhl - ce pays s'étend sur 1,7 millions de km
- 3 % seulement de ses terres sont arables.
Le FMI impose au Niger, dont la dette extérieure dépasse
les 1,6 milliards de dollars, un programme d'ajustement structurel
draconien qui menace directement la sécurité alimentaire
du pays.
Grâce à la qualité professionnelle de ses
éleveurs et à la composition particulière
de son sol (le sel minéral), le Niger possède des
troupeaux de bufs, de moutons, de chameaux célèbres
dans toute l'Afrique sahélienne. Des 20 millions de têtes
de bétail de toutes sortes, beaucoup sont exportées
vers les Sultanats du Nord du Nigeria, vers Bamako, vers les grandes
villes de la Côte atlantique. Les bêtes constituent
un revenu essentiel pour des millions de familles.
La privatisation de l'Office national vétérinaire
imposée par le FMI produit des conséquences néfastes.
Beaucoup d'éleveurs ne peuvent plus payer les prix exorbitants
des vaccins, des vitamines, les médicaments antiparasites,
exigés par les commerçants privés. Quant
à la validité de ces produits vétérinaires,
aucun contrôle n'existe plus.
Niamey est à près de 1'000 km des ports de l'Atlantique
(Cotonou, Lomé, Abidjan). Souvent les commerçants
mettent sur le marché des vaccins et médicaments
périmés. Les bêtes meurent. Les familles sont
ruinées.
La privatisation rampante menace également l'Office
National des Produits Vivriers du Niger. L'ONPVN possède
une flotte de camions particulièrement performants, avec
des chauffeurs expérimentés. 11 000 villages et
campements permanents s'éparpillent sur l'immense territoire.
Beaucoup sont difficiles d'accès. Or, l'ONPVN, jusqu'ici,
a assuré le transport des semences et des secours d'urgence
en période de famine à presque tous ces villages.
Ces services sont menacés. Des sociétés privées
de transport reprennent les camions. Elles fonctionnent - et c'est
normal - selon les critères de la rentabilité monétaire.
Un chauffeur est immédiatement renvoyé s'il prend
le moindre risque pour son camion sur une piste trouée.
Résultat : beaucoup de villages ne sont plus approvisionnés.
Ce qui se passe actuellement au Niger se reproduit avec des
variations en Guinée-Conakry, en Mauritanie, au Tchad et
ailleurs dans l'immense Tiers monde. Les programmes d'ajustement
structurels imposés par le FMI ont des conséquences
négatives sur la situation nutritionnelle et sociale dans
la plupart des pays. La grande ONG anglaise, Oxfam, a enquêté
sur le programme imposé à la Zambie, au début
des années 1990. Son bilan : "Le produit national
brut n'a pas augmenté depuis 1991. La stabilisation économique
n'a pas été établie. Le revenu par tête
d'habitant a reculé et 70 % de la population vit aujourd'hui
dans l'extrême pauvreté" [Oxfam, Liberalisation
and poverty. An Oxfam research project, Londres, 2000. Appendix
B: Zambia].
V. La Conférence ministérielle de l'OMC
[novembre 2001] à Doha a décidé l'ouverture
d'un nouveau cycle de négociations commerciales dans lequel,
malgré de nombreuses propositions - dont celle de la Norvège
- le droit à l'alimentation et les autres droits économiques
et sociaux ne sont pas pris en compte. Comme l'a déclaré
Warren Allmand, Président de l'ONG canadienne Droits et
démocratie, "nous vivons dans un monde où il
est plus grave d'enfreindre les règles du commerce international
que de violer les droits de l'homme". L'OMC, comme les institutions
de Bretton Woods, ne peut pas ignorer les droits économiques
et sociaux. Ces organisations doivent les respecter.
Je recommande donc aux Etats membres de l'OMC - qui sont aussi
des Etats membres de cette Commission - de réviser le régime
injuste en vigueur et d'offrir aux pays en développement
une protection spéciale puisque c'est dans ces pays que
la lutte pour la sécurité alimentaire est la plus
difficile. Les nouvelles négociations de l'OMC doivent
tenir compte des besoins des pays en développement et contribuer
à la réalisation du droit à l'alimentation.
Le libre commerce doit reconnaître la primauté des
droits de l'homme et les Etats membres de cette Commission doivent
en tirer les conséquences.
VI. Les sanctions économiques imposées
par certains Etats ou groupes d'Etats portent aussi atteinte
au droit à l'alimentation.
Le blocus unilatéral persistant imposé contre
Cuba par les Etats-Unis, dénoncé chaque année
par l'Assemblée générale des Nations Unies,
ne respecte pas le droit à l'alimentation de la population
cubaine. Il en est de même de l'embargo économique
imposé à l'Iraq par le Conseil de sécurité.
J'ai reçu, le 15 novembre 2001, dans une communication adressée conjointement par des ONG palestiniennes, israéliennes et internationales, un appel urgent concernant les territoires palestiniens occupés. Il y était affirmé que le durcissement des politiques de bouclage et d'encerclement imposées par les autorités israéliennes d'occupation depuis septembre 2000 empêchent ou entravent l'accès à l'alimentation et à l'eau de la population palestinienne.
J'ai demandé au gouvernement israélien de prendre
position sur cette communication conjointe des ONG. Je n'ai pas
reçu de réponse. Depuis lors la situation s'est
profondément aggravée.
Je recommande la levée immédiate de ces sanctions
économiques et mesures de bouclage qui violent le droit
à l'alimentation des populations concernées.
VII. Les recommandations les plus urgentes -
notamment en vue du Sommet Mondial de l'Alimentation qui se tiendra
à Rome en juin 2002 - sont les suivantes :
Les Etats doivent accepter le principe d'un Protocole Additionnel
au Pacte sur les droits économiques, sociaux et culturels
donnant aux victimes le droit de saisir individuellement et directement
le Comité. L'élaboration de ce Protocole est prioritaire.
Dans les conflits armés, les parties doivent respecter
le droit à l'alimentation des populations civiles et des
prisonniers, De plus en plus, des destructions massives de puits,
de cultures vivrières et d'installations agricoles deviennent
des armes de guerre comme c'est le cas aujourd'hui, par
exemple, dans les territoires palestiniens occupés par
l'armée israélienne. Le droit à l'alimentation
doit être reconnu comme une norme intégrante du droit
humanitaire international.
Partout - sur le plan national, régional et international
- les mécanismes déjà existants de la justiciabilité
du droit à l'alimentation doivent être renforcés.
Là où ils n'existent pas encore, ils doivent être
créés.
Les règles du commerce international doivent respecter
le droit à l'alimentation. L'actuelle position de l'OMC
est inadmissible. Lors du nouveau round de négociation
qui commence, l'OMC doit reconnaître et respecter l'exigence
de sécurité alimentaire nationale formulée
par des pays du Tiers monde, mais aussi par des pays développés
comme la Norvège.
C'est à ces conditions notamment que le massacre silencieux
quotidien - absurde et criminel - de la faim peut-être vaincu.
Source: Nations unies, Genève, 4 avril 2002
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