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JUIN 2002, ROME / SOMMET MONDIAL DE LALIMENTATION
__ "Le massacre quotidien silencieux de la faim doit cesser immédiatement"
par Zean Ziegler, rapporteur spécial de la Commission des droits de lhomme sur le droit à lalimentation
J'ai l'honneur de m'adresser à vous en tant que Rapporteur
spécial de la Commission des droits de l'homme
des Nations unies sur le droit à l'alimentation.
La Commission des droits de l'homme, dans sa résolution 2002/25, m'a prié "de contribuer efficacement à l'examen à moyen terme de la mise en uvre de la Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale et du Plan d'action du Sommet mondial de l'alimentation". C'est pour remplir ce mandat que je fais les recommandations qui suivent à cette réunion.
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1. L'IMPORTANCE DU "DROIT A L'ALIMENTATION"
QUI VA PLUS LOIN QUE LA "SECURITE ALIMENTAIRE"
Inspiré par l'Observation générale
n°12 du Comité des droits économiques, sociaux
et culturels, la définition du droit à l'alimentation
que j'ai adopté dans mes rapports est la suivante:
"Le droit à l'alimentation est le droit d'avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit au moyen d'achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur, et qui assure une vie psychique et physique, individuelle et collective, libre d'angoisse, satisfaisante et digne."
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FAO, la réunion 2002 à Rome. Photo Fao.
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Après trois jours d'intenses négociations, la Déclaration
finale du Sommet mondial de l'alimentation, cinq ans après,
a été adoptée par acclamation. Son paragraphe
10 demande l'établissement d'un groupe de travail inter-Etatique
devant établir dans les deux prochaines années des
directives volontaires pour la réalisation progressive
du droit a l'alimentation.

Ces directives vont représenter un progrès
important au niveau international dans la clarification du contenu
du droit a l'alimentation et dans sa mise en uvre. Leur élaboration
va permettre un important forum de discussion et d'échange
d'expériences dans la lutte contre la faim, et une chance
de décider d'actions concrètes pour atteindre l'engagement
pris en 1996 de réduire de moitié d'ici a 2015 le
nombre d'affamés et de malnutris. C'est une opportunité
pour les Etats de s'engager réellement dans la clarification
du droit a l'alimentation qui est l'un des objectifs fondamentaux
du Plan d'Action adopte en 1996. (Objectif 7.4.)
II. QUE FAUT-IL FAIRE MAINTENANT ?
Les directives doivent être élaborées avec
la pleine participation de tous les acteurs. La société
civile a donc un rôle crucial a jouer. Il faut pleinement
l'intégrer dans les discussions.
Les directives doivent avoir une approche basée sur
les droits de l'homme. Le paragraphe 10 parle de directives
sur le droit a l'alimentation, et non sur la sécurité
alimentaire. Le paragraphe 10 prévoit que la FAO doit assister
le groupe inter-Etatique, en étroite collaboration avec
les organes, agences et programmes pertinents des Nations unies.
Le rôle du Haut-Commissariat aux droits de l'homme et du
Comité des droits économiques, sociaux et culturels,
est fondamental dans ce processus. Les directives doivent être
pensées, et rédigées dans la perspective
des droits de l'homme.
Il doit être souligné que le concept de "droit
à l'alimentation" est beaucoup plus fort que le
concept de "sécurité alimentaire".
Le "droit à l'alimentation" inclut tous les éléments
de la sécurité alimentaire - disponibilité
et accessibilité de l'alimentation -, mais il va plus loin
que le concept de sécurité alimentaire. Il va plus
loin en insistant sur deux points :
 l'affirmation des droits des affamés et des pauvres,
la responsabilité des Etats et des autres acteurs.
Une approche axée sur les droits de l'homme, basée
sur les engagements que la plupart des gouvernements ont déjà
pris en ratifiant le Pacte relatif aux droits économiques,
sociaux et culturels, renforce la responsabilité. La
responsabilité est fondamentale pour assurer que les gouvernements
respectent les objectifs pour lesquels ils se sont engagés
au Sommet mondial de l'alimentation en 1996. Peu de progrès
ont été accomplis dans la réduction de la
faim depuis 1996 une approche basée sur les droits
de l'homme fixera l'attention sur le fait que progresser est une
obligation, non une préférence ou un choix.
Les "directives volontaires" ne sont pas le "Code
de conduite", pour lequel beaucoup d'Etats se sont battus
- la Norvège, la Suisse et le Groupe des 77 -, mais elles
permettent d'affirmer l'importance des droits de l'homme dans
la lutte contre la faim et la malnutrition. Et ce qui est important
pour leur donner de la force, c'est ce qu'elles contiendront.
Leur contenu pourrait inclure (suivant les pertinentes
propositions de Michael Windfuhr de l'ONG FIAN) :
la réaffirmation des obligations légales
existantes [En insistant sur l'Observation générale
No 12 du Comité des droits économiques, sociaux
et culturels].
des directives pratiques pour la mise en uvre au niveau
national [Loi-cadre, législation, stratégie de mise
en uvre, critères et indicateurs, mécanismes de
contrôle, remèdes effectifs et responsabilité].
les obligations internationales des Etats et les responsabilités
des autres acteurs [Obligations transnationales des Etats, responsabilité
des organisations internationales, responsabilité des acteurs
privés].
les mécanismes de contrôle [Utilisation
des mécanismes de contrôle existants (Comité
des droits économiques, sociaux et culturels, etc \ Instauration
au sein du Comité sur la sécurité alimentaire
d'un mécanisme pour contrôler le respect du Code
de conduite].
III. RECOMMANDATIONS PRATIQUES DE MON TRAVAIL DE RAPPORTEUR
SPECIAL
J'ai fait une série de recommandations dans mes
récents rapports à la Commission des droits
de l'homme et à l'Assemblée générale
des Nations unies. Je voudrais également que ces recommandations
soient considérées ici, afin de proposer des actions
visant à réduire la faim et accroître le respect
pour le droit à l'alimentation dans le monde. Ces recommandations
sont les suivantes :
1. Des mesures concrètes devraient être
prises immédiatement pour réduire la faim et
la malnutrition. Elles devraient comprendre, même dans les
États qui n'ont que des ressources limitées, les
éléments suivants:
a) Education sur les besoins nutritionnels.
Cet élément doit souligner l'importance des calories,
ainsi que des micro-nutriments, en insistant particulièrement
sur le rôle des vitamines, des minéraux et de l'iode;
b) Repas scolaires pour tous. Les programmes de
distribution de repas dans les écoles et les crèches
sont un des moyens de lutte les plus efficaces contre la malnutrition
infantile dans les zones rurales et urbaines;
c) Allaitement maternel. Les autorités doivent
absolument encourager l'allaitement maternel, qui est le meilleur
moyen de lutte contre la malnutrition des nourrissons. En conséquence,
le Code international de commercialisation des substituts du lait
maternel de l'OMS (1981) doit être appliqué;
d) Vergers familiaux. Presque partout dans le
monde, la majorité des familles rurales vivant dans l'extrême
pauvreté pourraient se voir octroyer l'accès à
un lopin de terre. Cette mesure contribuerait à appliquer
une stratégie de sécurité alimentaire locale
en vue d'améliorer la nutrition au niveau des ménages.
2. Les questions liées à l'inégalité
d'accès aux aliments et à l'eau doivent être
abordées sans attendre pour veiller à ce qu'aucune
discrimination fondée sur l'appartenance ethnique, le sexe,
la religion ou toute autre considération ne soit commise
à cet égard. Des structures de surveillance devraient
être mises en place afin de suivre l'amélioration
progressive de l'accès à l'alimentation et à
l'eau des personnes souffrant de malnutrition chronique.
3. Je recommande que les Etats prennent des mesures
afin d'élaborer une législation nationale protégeant
le droit à l'alimentation. Comme je l'ai indiqué
dans mon rapport à l'Assemblée générale,
je recommande que chaque Etat partie élabore un cadre législatif
national qui soit conforme à la nécessité
de respecter, protéger et réaliser le droit à
l'alimentation et qui reconnaisse les obligations prévues
par le droit international relatif aux droits de l'homme et le
droit humanitaire, conformément au paragraphe 29 de l'Observation
générale no 12 du Comité des
droits économiques, sociaux et culturels. 
Ainsi que l'ont recommandé les participants à
la troisième Consultation d'experts sur le droit à
l'alimentation, la stratégie adoptée devrait prévoir
un inventaire ou une liste des questions qui appellent une réglementation
nationale telles que l'accès garanti aux ressources productives
pour les personnes qui se trouvent dans une situation d'insécurité
alimentaire et les groupes vulnérables, y compris l'accès
à la terre et à l'eau. En outre, il conviendrait
de procéder à un examen de la législation
en vigueur afin de déterminer si elle va à l'encontre
des obligations prévues par le droit à une alimentation
adéquate ou si son application est insuffisante. Il pourrait
s'agir d'une structure de portée générale
qui, parce qu'elle ferait du droit à l'alimentation une
priorité nationale, représenterait le premier pas
vers l'harmonisation et la révision des diverses lois et
politiques sectorielles, de sorte que celles-ci se conforment
toutes aux obligations relatives au droit à l'alimentation.
4. Tous les Etats devraient reconnaître la justiciabilité
du droit à l'alimentation et d'autres droits économiques,
sociaux et culturels. Il conviendrait de renforcer les mécanismes
d'application au niveau national en veillant à ce que le
respect du droit à l'alimentation puisse être examiné
par un tribunal de justice. Ils devraient offrir des voies de
recours administratives et judiciaires et des procédures
de recours à toute personne dont le droit à l'alimentation
est violé ou négligé. Ils devraient également
renforcer les mécanismes internationaux et régionaux
d'application pour améliorer la mise en uvre du droit à
l'alimentation. Ils devraient appuyer vigoureusement l'adoption
du projet de protocole facultatif se rapportant au Pacte international
relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.
5. Tous les Etats devraient respecter le droit
international humanitaire afin de protéger le droit
à l'alimentation dans les situations de conflit armé.
Ce droit doit être respecté par toutes les parties
à un conflit pour éviter que les populations civiles
ne deviennent les victimes d'une guerre à laquelle elles
ne prennent pas part. Les principes et règles qui régissent
l'assistance humanitaire, en particulier l'assistance alimentaire,
doivent être respectés, afin d'éviter que
des innocents ne souffrent de la faim.
6. Je recommande fermement que les négociations
importantes sur l'agriculture et d'autres questions qui sont actuellement
en cours d'examen à l'OMC tiennent particulièrement
compte de la sécurité alimentaire et veillent à
ce que les règles commerciales n'aillent pas à l'encontre
du droit international relatif aux droits de l'homme. Il faut
en outre examiner les obligations relatives au commerce international
pour s'assurer qu'elles ne sont pas incompatibles avec le droit
à l'alimentation. Il faut réviser le régime
injuste en vigueur et offrir aux pays en développement
une protection spéciale car c'est dans ces pays que la
lutte pour la sécurité alimentaire demeure la plus
difficile. 
Les nouvelles négociations de l'OMC doivent tenir compte
des suggestions des pays en développement et étudier
la nécessité de protéger le droit à
l'alimentation. Les changements de politique économique
ne doivent pas mettre en danger la vie en favorisant la malnutrition,
mais garantir au moins un minimum vital qui respecte tout au moins
le droit à l'alimentation et le droit à la vie.
Je recommande également que la question de l'eau potable
soit prise en considération de façon adéquate
car l'élimination des souffrances de millions de personnes
qui souffrent de maladies d'origine hydrique qu'il est facile
d'éliminer représente un élément fondamental
du droit à l'alimentation.
7. Je suis convaincu qu'il existe des contradictions
internes profondes au sein du système des Nations unies.
D'un côté, les organisations spécialisées
des Nations unies mettent l'accent sur la justice sociale et les
droits de l'homme. A Vienne, à la Conférence mondiale
sur les droits de l'homme de 1993, les Etats Membres ont proclamé
l'importance des droits économiques, sociaux et culturels,
notamment le droit à l'alimentation. Parmi elles, la FAO,
le PNUD, l'UNICEF et le PAM, ainsi que de nombreuses autres, font
un excellent travail de promotion du développement.
D'un autre côté, les institutions de Bretton
Woods ainsi que le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique
et l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'opposent
dans la pratique au droit à l'alimentation par le biais
du consensus de Washington en mettant l'accent sur les
mesures de libéralisation, de déréglementation,
de privatisation et de réduction du budget national des
Etats, modèle qui, dans de nombreux cas, accentue les inégalités.
Comme toutes les organisations des Nations unies, y compris les
institutions de Bretton Woods, ont l'obligation de faire rapport
au Conseil économique et social de l'Organisation des Nations
Unies, je recommande que cette contradiction soit examinée
par les Etats qui sont parties aux traités relatifs aux
droits de l'homme et membres de ces institutions financières.
Le comportement contradictoire des Etats doit être corrigé.
8. Les organisations internationales, notamment
la FAO, le PAM et le FIDA, ainsi que les organismes bilatéraux
et multilatéraux de coopération pour le développement,
devraient adopter une approche fondée sur le respect des
droits de l'homme dans leurs activités visant à
assurer la mise en uvre du droit à l'alimentation, conformément
aux paragraphes 40 et 41 de l'Observation générale
no 12.
9. Les Etats doivent respecter les engagements
qu'ils ont pris lors du Sommet mondial pour le développement
social de 1995, lors du Sommet mondial de l'alimentation de 1996
et lors de l'adoption de la Déclaration du Millénaire
de réduire de moitié le nombre des personnes sous-alimentées
d'ici à 2015. Les instruments existent. L'une des voies,
pour ce faire, est la mise en uvre concrète et immédiate
au niveau international comme au niveau des législations
nationales du droit à l'alimentation.
Le temps n'est pas une entité abstraite. Le temps, c'est
la vie humaine. Le massacre quotidien silencieux de la faim doit
cesser immédiatement.
Jean Ziegler, Juin 2002.

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