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NOVEMBRE 2002 / MEMORIAL DAUSCHWITZ
__Des enseignants romands visitent les usines de l'horreur Transmettre la mémoire de la Shoah pour faire barrage à ceux qui nient. Sur 220000 enfants déportés, seuls 600 ont survécu. Un reportage de Jean-Noël Cuénod, La Tribune de Genève
"Malheureusement, le temps faisant son oeuvre, un jour viendra où les rares survivants des camps ne pourront plus apporter leur témoignage direct. Il est donc impératif que les enseignants deviennent les relais de cette mémoire. Il faut que la transmission des connaissances authentiques et objectives fasse barrage aux tentatives malveillantes et constamment entretenues de minimiser voire de nier l'Holocauste. Et dans cette mémoire, les juifs ne sont pas seuls présents. S'ils constituent la majorité des victimes d'Auschwitz, avec eux ont été massacrés des Tziganes, des résistants des pays occupés par le Reich, des homosexuels, des témoins de Jéhovah et tant d'autres. Ceux qui nient les génocides en préparent d'autres", explique Me Philippe A. Grumbach, président de la Cicad. Pour la première fois [
], il s'est rendu à Auschwitz, emportant comme viatique le souvenir de sa grand-mère paternelle qui figure parmi les martyrs de la Shoah. La mort industrielleSaurait-on tout d'Auschwitz? Le portail surmonté de la cynique et sinistre sentence Arbeit macht frei, les chambres à gaz, habilement déguisées en salles de douche, les fours crématoires, les quais de gare à Birkenau où les déportés étaient triés - d'un côté ceux que les SS exterminaient tout de suite, de l'autre, ceux qui devenaient esclaves avant d'être réduits en cendres - les instruments de torture, les cellules sans aucune ouverture dans lesquelles on mourait asphyxié, toute cette industrie de l'horreur a été tellement filmée, photographiée, peinte, décrite qu'on croit la connaître. Il faut pourtant ressentir physiquement, matériellement,
le cri de cette terre qui ne s'éteint pas avec le temps.
Les images alors prennent une dimension supplémentaire:
la profonde émotion. Les pogroms antisémites commis en Russie tsariste avaient la stupidité grasse, la haine, l'envie et la vodka pour aliments. A Auschwitz, il n'y a pas de place pour des coups de folie. Les nazis ont conçu un but: effacer un peuple de la Terre, ce peuple étant le bouc émissaire chargé de toutes les frustrations de la populace. Afin d'atteindre cet objectif, ils ont édifié une structure économique complexe basée sur l'esclavage et la productivité de la mort. Car même les massacres devaient être rentables. Un exemple: les cheveux des déportés exécutés
étaient séchés par la chaleur des fours crématoires
qui incinéraient les cadavres, puis assemblés pour
être vendus - 50 pfennigs le kilo - à des sociétés
commerciales allemandes qui les utilisaient pour la confection
des matelas. Le dernier regardLes biens des victimes étaient aussitôt saisis et réinvestis - bijoux, alliances, dents en or, vêtements. En tout, les nazis ont volé leurs victimes pour un montant de plus de 75 millions de francs. Ils n'oubliaient rien, pas même les lunettes. Le mémorial montre une pyramide de montures anonymes. Derrière chacun de ces verres, il y avait un regard qui s'est éteint dans la pire des souffrances. Les expériences effrayantes, ignobles de l'élégant docteur Mengele - appelé par les déportés "l'Ange de la Mort en gants blancs" - profitaient aussi à l'industrie "normale" comme la société Siemens et ses appareils pour stériliser les femmes. Toutefois, il fallait que cette économie fonctionnât dans le silence. Les SS devaient donner le change. Aussi avaient-ils aménagé deux blocs de façon pimpante. Les déportés devaient y jouer de la musique pour charmer les oreilles allemandes. Et endormir la vigilance des délégués de la Croix-Rouge qui s'étaient rendus à deux reprises à Auschwitz-Birkenau. Mais tout ce luxe de précautions, ce contrôle permanent des gardiens sur les déportés était parfois battu en brèche: en cinq ans, 800 prisonniers sont parvenus à s'évader, principalement des Polonais qui, connaissant la langue et les lieux, pouvaient mieux que quiconque se cacher. Et on l'ignore trop souvent: malgré la sous-alimentation, le froid, l'épuisement physique, la maladie, les déportés se sont révoltés à trois reprises. Une demi-douzaine de SS ont été tués au cours de ces émeutes. Les représailles furent d'une cruauté sans pareille. KaddischTout devrait accabler à la fin d'un pareil voyage. Et pourtant, l'espoir triomphe de tout. Même d'Auschwitz. Sur l'esplanade qui domine les ruines des crématoires de Birkenau, David Planner récite le kaddisch - la prière juive des morts. Victime du bourreau en blouse blanche Mengele et qui, pour la première fois depuis 1945, revient sur le lieu de ses souffrances, il témoigne de la Lumière avec une bouleversante sérénité. Juste avant, la voix chaude du rabbin et cantor Jacob Toledano retentit pour chanter El Moleh Rahamim (Dieu plein de miséricorde). En écoutant la langue hébraïque s'élever de ces ruines, les larmes naissent. Toutes n'ont pas une saveur amère. * Cicad: Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation, Genève. PAROLES D'ENSEIGNANTSLes enseignants qui ont accompli ce voyage sont unanimes: la plupart de leurs élèves prêtent une oreille attentive lorsque la Shoah est évoquée. "Dès que je parle de cette période, je ressens une forte réceptivité de leur part qui, bien sûr, diffère selon leurs degrés de connaissances", relève ce professeur vaudois du secondaire. Des institutrices et instituteurs ont également fait le déplacement. Une Genevoise explique l'importance d'une telle prise de contact avec la réalité des camps d'extermination: "Comment ne pas être bouleversée par une telle journée? En l'ayant vécue, je comprends mieux. Et de ce fait, je transmettrai mieux". Elle insiste sur l'apprentissage de la tolérance qui doit commencer le plus tôt possible. Un sien collègue renchérit: "Nous sommes confrontés à des problèmes de cohabitation entre cultures adverses. Nous pourrons ainsi montrer, avec toute la force des émotions que nous avons ressenties, à quelles atrocités l'intolérance peut mener". Un professeur de mathématiques s'est rendu à Auschwitz, principalement pour des raisons personnelles. La matière qu'il enseigne n'est guère propice au rappel de l'Holocauste, cependant, ajoute-t-il, "une expérience de cette nature vous permet de rayonner". DES CHIFFRES POUR NE PAS OUBLIER
Reportage de Jean-Noël Cuénod publié
le 30 novembre 2002 par La Tribune de Genève.
Reproduit avec l'aimable autorisation du journal. Internet: www.tdg.ch
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