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Lente mise en abîme

Retour en arrière, sur les quais bondés de la gare de l'Est à Paris, ce dimanche 29 avril à 8 h. Notre convoi comprend 14 voitures, chacune d'entre elles baptisée du nom d'un "Juste parmi les Nations", ces non-Juifs qui ont sauvé des Juifs en péril et qui sont honorés depuis 1963 par l'institut Yad Vashem de Jérusalem. Le voyage sera "difficile physiquement et psychologiquement" promet l'organisateur, le Consistoire central de l'Union des communautés juives de France. Il sera long aussi, près de cinquante heures de train, même si le détour jusqu'au Mémorial des Justes de Thonon a été annulé, faute de correspondance avec l'Allemagne - il se fera finalement en car, mais seulement pour les collégiens de Thonon.

C'est un voyage qui commence, mais il faudrait en fait parler d'une lente mise en abîme au cours de laquelle se bousculent les questions sur la Shoah, l'identité juive, la mémoire et le présent. Ce que nous savons, cependant, c'est que nous en reviendrons tous. Dans le compartiment, où nous sommes six à partager la même intimité, cette certitude est répétée, sans véhémence, chaque fois que l'un d'entre nous se plaint du manque de confort. "Le premier jour, les vieux mourraient, le deuxième jour, c'était les malades. Puis venait le tour des enfants," commente Henri, le médecin juif qui nous accompagne, avant de préciser: "Les gens étaient debout dans le noir, entassés dans la puanteur de leurs excréments". Il s'agissait alors de "faire taire les visages", comme l'a justement écrit Alain Finkielkraut en évoquant le processus de déshumanisation des camps.

Soixante ans plus tard, non seulement les visages ont retrouvé la parole, mais s'exprime aussi la liberté que l'on s'accorde à l'adolescence. Dans l'enchaînement des rituels et des prières, des rires incongrus traversent les compartiments, des jeux s'organisent. Parfois même, des idylles se nouent. C'est tout cela qui va se taire, à 1500 kilomètres de là, au moment précis où se dessinera l'insondable Arbeit macht frei dans le ciel de Pologne.

Francfort, 14 h 30. Dans la voiture dévolue aux débats, cette remarque d'un intervenant: "Malheureusement, les jeunes ne peuvent pas comprendre. Mais, est-ce que nous, nous pouvons comprendre?" Nul ne tente de répondre. L'engagement des Justes est plus saisissable et l'une d'entre eux, Jeanne Brousse, en témoigne. "Ma famille a été très émue par le sort réservé aux Juifs," se souvient cette Chablaisienne qui réalisait des faux papiers pour les fugitifs. "Nous avons dit non à l'infamie, non à l'oppression." De nombreux enfants, certains refoulés de Suisse, échapperont à la mort grâce à ce refus. "Le vecteur premier pour sauver, note un représentant du Consistoire, c'est d'être indigné. Il y a eu des catholiques - je ne dis pas l'Eglise catholique - qui ont sauvé grâce à leur foi. Il y a eu des foyers communistes, athées, qui ont sauvé au nom des droits de l'homme."

Il est tard, le débat s'achève et cède la place à une rhapsodie yiddish d'une mélancolie pénétrante et résignée. Au hasard d'un wagon, un Jésus blafard surgit dans le couloir, comme expulsé des toilettes dans un nuage de fumée... parfumée. David est fils de Juif communiste, petit-fils de déporté. "Moi, je pense que cette histoire est universelle. Par rapport aux camps, je ne me sens pas spécialement Juif, je me sens avant tout comme appartenant à l'humanité. Ici, on a le sentiment que les religieux gèrent le truc."

Frontière polonaise, une heure du matin. Trois douaniers montent et traversent le train sur toute sa longueur. Leur ronde ne passe pas inaperçue. "De savoir qu'ils sont montés, ça me donne des boutons", lâche une femme sur leur passage. Plus loin, un lycéen les interpelle, provocateur: "Vous êtes qui, vous?" La mémoire n'est pas exempte de scories. Entre Juifs et Polonais, la blessure refuse de se fermer. Et la ronde des douaniers a fait l'effet d'un jet de sel. "Chacun a apporté sa nourriture pour ne rien dépenser en Pologne", assure une dame. Que deviendront ces marques de dédain au retour de la désolation?

Le soleil se lève aussi à Auschwitz

Cinq heures du matin. Un soleil froid et rouge s'élève sur les plaines de Haute-Silésie. Litanie d'usines désaffectées, de façades sans fantaisie et d'impressionnantes cheminées lugubres que le train débusque au sortir des forêts de boulots. Gombrowicz ne se trompe guère quand il affirme que "le culte de la création n'a jamais fleuri chez les Polonais". En revanche, les camps s'y épanouirent. Nous y sommes justement. "Oswiecim" indique la pancarte. Auschwitz. Le bout du monde? Non, celui de l'humanité.

Il est 8 h 30. Un peu hébétés, les voyageurs embarquent dans les bus pour se rendre au camp. Ils attendaient Nuit et brouillard, mais c'est un ciel céruléen qui les accueille. Un jeune collègue, journaliste dans une revue juive, me glisse à l'oreille: "C'est terrible, mais c'est beau." Il y a effectivement, si l'on occulte les barbelés, une harmonie sereine dans l'alignement des blocks de briques rouges, des arbres qui se dressent et des allées soigneusement entretenues. Et puis les chants des oiseaux, quelque chose comme la vie et dont Primo Levi s'était déjà étonné en 1966, lors de son retour. "Les baraques ont été nettoyées et repeintes, on a planté des arbres et dessiné des plates-bandes", s'offusque-t-il dans l'appendice de Si c'est un homme. C'est justement de ce contraste-là, de cette quiétude que naît le vertige. C'est bien cette "cosmétisation" de l'horreur, cette césure entre notre réalité actuelle et cet hier sans appel qui forme un cal douloureux là où pulse la mémoire.

Arbeit macht frei

Une image, pour commencer: celle de cette jeune fille blottie dans un drapeau israélien. Elle fait face à l'entrée du camp, elle ne bouge pas, figée, l'étoffe bleue et blanche seule réagit au vent. Peut-être médite-t-elle sur la cruelle ironie allemande qui consiste à affirmer que "le travail rend libre."

Il y a foule, aujourd'hui, la visite commence donc par la fin. C'est-à-dire par l'abomination, celle de la
chambre à gaz et des fours crématoires. Le guide désigne les rails sur lesquels glissaient les chariots acheminant les corps, explique la technique, sans pathos, laissant à chaque esprit le soin de gérer le néant. Au fond, derrière une vitre, tout un bric-à-brac macabre avec des portes de four, des tisonniers, des crochets. Plus tard viendront les chaussures, les peignes, les effets personnels. De Primo Levi, encore: "Cela reste un musée, quelque chose de figé, de réordonné, d'artificiel..." Ce à quoi, au retour, un rabbin répondra involontairement: "Ce n'est pas un décor de théâtre. C'est un lieu où il faut reconstruire l'événement, dont les histoires de vos grands-parents." Reconstruire, c'est ce que fait inlassablement Jérôme Scorin, ancien déporté. Il raconte, sans animosité et sans haine, et les regards des adolescents qui l'entourent se couvrent de larmes. "Il ne faut pas en vouloir aux jeunes Allemands, ils sont comme vous, ils ont la même silhouette. Mais leurs grands-parents, je les verrais toujours en uniforme..."

Là où le ciel touche la terre

Pas très loin d'Auschwitz, mais un cran au-dessus dans l'abjection calculée, le camp de Birkenau signe le génocide. D'un trait de rail, la voie ferrée darde de sa sentence ce désert de l'âme où la sélection précédait l'extermination. "Si Jérusalem est le lieu où la terre touche le ciel, alors nous sommes ici où le ciel touche la terre", lance Joseph Sitruk, le Grand Rabbin de France, au cours d'une brève cérémonie. Car le temps presse. Il faut déjà regagner le train, reprendre la route, s'éloigner du Mal absolu.

Vient alors le temps de la réflexion, que la lenteur du convoi cristallise. "C'est très différent de ce qu'on croyait ressentir", répond un adolescent au coordinateur des débats qui l'interroge sur ses impressions. Un autre confirme. "Pourquoi, cinquante-six ans après, voulez-vous avoir les mêmes sensations, leur demande Jérôme Scorin. Vous voulez, sur ces lieux de mort, ressentir cette hantise. Spielberg aurait pu vous faire vivre ça, avec des effets spéciaux. Est-ce cela que vous êtes venus chercher? Non, vous êtes venus en mémoire de tous ces peuples." Une jeune fille renchérit: "Vous n'êtes pas là pour ressentir, vous êtes là pour transmettre." C'est justement ce que pense Claire, une lycéenne de Thonon. Même si, selon elle, "ça va être très difficile de raconter, car c'était pire que ce qu'on imaginait". Pour cette adolescente de 14 ans, comme pour les deux classes des bords du Léman, le pèlerinage s'achève ce mardi 1er mai dans une clairière de Ripaille, face au Mémorial national des Justes. Le voyage s'arrête là et c'est désormais à la mémoire de prendre le relais.

Reportage publié par "La Tribune de Genève", 12-13 mai 2001. Texte de Lionel Chiuch, publié avec l'autorisation du journal. Internet : www.tdg.ch

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