SEPTEMBRE 2004 / LA CRISE DU DARFOUR, POINT DE VUE __D'un génocide à l'autre ?
par Jean-Hervé Bradol, MSF
C'était en juin 1994, je rencontrais Donald Steinberg,
membre du National Security Council. De retour de Kigali, j'étais
venu dans le but de demander aux Etats-Unis de mettre à
disposition des casques bleus des véhicules de transport
blindés afin d'assurer la sécurité de blessés
menacés d'extermination pendant leur évacuation.
A cette époque, mon interlocuteur croyait en la réalité
du génocide en cours contre les Rwandais tutsis, mais se
refusait à employer le terme. En effet, l'emploi du mot
génocide aurait entraîné une obligation légale
d'intervenir pour les Etats signataires de la Convention pour
la prévention et la répression du crime de génocide
(1948). La récente débâcle américaine
en Somalie (1993) avait conduit les Etats Unis à décider
de limiter leurs interventions militaires extérieures à
la stricte défense de leurs intérêts vitaux.
Agir pour mettre fin à l'extermination des Rwandais tutsis
n'entrait pas dans ce cadre.
Juillet 2004 : le Congrès américain adopte
à l'unanimité une résolution qualifiant les
événements du Darfour de génocide.
Le 9 septembre, le secrétaire d'Etat Colin Powell déclare
à son tour, devant la commission des affaires étrangères
du Sénat américain, qu'un "génocide
a eu lieu et pourrait encore se poursuivre au Darfour".
En dix ans, du Rwanda au Soudan, ce qui a changé, c'est
la perception par les Etats-Unis des menaces pesant sur leur sécurité
nationale et leurs intérêts stratégiques.
Et le régime soudanais, même s'il n'est pas en tête,
figure en bonne place sur la liste des ennemis du pays dressée
par l'administration Bush.
En dépit de son opportunisme politique évident,
cette évolution de l'emploi du mot "génocide"
pourrait néanmoins trouver sa légitimité
dans une lecture scrupuleuse du droit pénal international.
Pour être qualifiés de génocide, selon la
Convention de 1948, les massacres commis au Darfour par les milices
progouvernementales et l'armée doivent procéder
de "l'intention de détruire, en tout ou en partie,
un groupe national, ethnique, racial ou religieux".
Dans le cas du Darfour, les partisans de l'emploi du
terme "génocide" affirment que l'action
des milices "arabes" vise la destruction des tribus
"africaines". L'argumentation de cette thèse
suppose l'existence d'un Soudan peuplé par les représentants
de deux races : les Noirs et les Arabes. La notion de race, au
sens biologique du terme, abandonnée depuis plusieurs décennies,
opère ainsi un retour en force sous le prétexte
de l'interprétation à la lettre d'une convention
internationale sortie de son contexte historique.
Le critique qui affirme que la notion de race n'est pas pertinente et, de plus, dangereuse s'expose à une réponse mettant en relief l'adhésion massive et spontanée des Soudanais à une vision des antagonismes sociaux comme produits de la division raciale de la société. La popularité de l'idée de race au Soudan, ainsi qu'aux Etats-Unis, deux pays au passé esclavagiste et dont la vie sociale demeure fortement marquée par l'usage quotidien des catégories raciales, est indéniable. Mais ce constat ne peut servir d'argument en faveur de la pertinence de la classification raciale des populations. Il donne, en revanche, une claire indication de l'influence néfaste que continue d'exercer sur les décisions politiques un capital culturel hérité d'un passé raciste et esclavagiste.
La nécessité de réhabiliter la notion de race pour soutenir la thèse d'un génocide au Darfour n'est pas le seul point de faiblesse de la démonstration. Les manifestations publiques de l'intention de détruire un groupe humain ne sont pas plus évidentes que l'existence de races distinctes. Les discours de la dictature soudanaise et les lois du pays n'en portent pas trace. En résumé, à supposer qu'elle soit réelle, l'intention de détruire un groupe humain n'est pas affichée et la définition du groupe de victimes impose l'usage d'une catégorie invalidée, à juste titre, depuis de nombreuses années.
Cependant, il faut admettre que la thèse du génocide
au Darfour, même si elle ne s'impose pas à tous,
rencontre un véritable succès au sein des organisations
de défense des droits de l'homme et des organismes humanitaires.
Le moteur de cet engouement est, sur le fond, d'une nature tout
aussi politique que le vote unanime du Congrès américain.
La formule consacrée pour définir ce projet politique
auquel il nous est proposé d'adhérer est le droit
d'ingérence en réaction à des violations
graves et massives des droits de l'homme.
Pour les partisans de la construction de ce nouvel ordre international
fondé sur la promotion volontariste des droits de l'homme,
les armes à la main si nécessaire, les progrès
ne sont pas suffisamment rapides en raison de l'inertie des grandes
puissances, qui s'illustre dans le fonctionnement actuel du Conseil
de sécurité des Nations unies.
En réponse à cette mobilisation insuffisante,
la qualification de crime des crimes, le génocide, offre
un avantage certain. Parmi les violations graves des droits de
l'homme, le génocide est la qualification qui induit le
plus clairement une obligation d'intervention, non seulement a
posteriori pour réprimer mais avant ou pendant le déroulement
des événements pour les prévenir ou y mettre
un terme.
Dans ce cadre de pensée, l'objectif premier n'est plus
de savoir si l'extermination des Rwandais tutsis et les massacres
du Darfour sont des événements historiques suffisamment
proches pour se retrouver dans une même catégorie
légale, mais de rendre plus fréquente une action
internationale énergique en réaction à des
crimes graves. Si la qualification de génocide appliquée
aux crimes commis au Darfour permet d'obtenir l'effet escompté
- une imposition du droit, par la force si besoin -, la contrainte
de devoir qualifier à l'identique des événements
pourtant fort dissemblables devient secondaire.
Notons au passage que pour soutenir cette thèse il faut
créditer les membres permanents du Conseil de sécurité
de la volonté et du pouvoir de mettre fin aux crimes les
plus graves sur l'ensemble de la planète. En gardant à
l'esprit la liste des membres permanents du Conseil de sécurité,
l'histoire contemporaine de ces pays (Chine, Etats-Unis, France,
Royaume-Uni et Russie), la fréquence et la complexité
des conflits où les violations des droits de l'homme sont
majeures, la naïveté d'une telle croyance ne finit
plus d'étonner.
Et, à l'heure où le monde entier prend conscience
de l'ampleur des tortures pratiquées dans les prisons américaines
en Irak et de la gravité des crimes perpétrés
par l'armée russe en Tchétchénie, la tentation
est forte de voir dans cette prise de position non seulement de
la naïveté, mais aussi une bonne dose de cynisme.
L'indépendance est essentielle au secouriste humanitaire pour être perçu par les belligérants comme ne participant pas aux hostilités. Le respect de ce principe impose de ne pas faire siens les projets visant à l'établissement d'un nouvel ordre politique international et de concentrer son action sur la mise en uvre de secours impartiaux. Mais le rappel des principes ne suffit pas toujours à emporter l'adhésion face à la tentation de s'engager dans la construction d'un autre monde, toujours présenté comme meilleur par définition. L'examen attentif des arguments en faveur du droit d'ingérence et le bilan des interventions militaires internationales contemporaines devraient achever de nous convaincre de nous garder de suivre ce chemin.
Jean-Hervé Bradol est président de "Médecins
sans frontières". Point de vue publié dans
le quotidien "Le Monde", Paris, 14 septembre 2004.

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