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___Les milices armées font régner la terreur dans le Darfour : les témoignages des réfugiés
"Les milices Janjawid et les soldats sont arrivés à Abu Jidad le jour du marché. Les soldats ont bouclé la zone du marché et les Janjawid ont alors raflé l'argent et le bétail. Ils ont tué plusieurs personnes. J'ai vu leurs cadavres. Certaines avaient été tuées par balle et d'autres à coups de baïonnette".
Témoignage d'Ercouri Mahamat, étudiant
coranique du village d'Abu Gamra, situé près de
la ville de Kornoy, dans le Darfour septentrional [Site Amnesty
International France].
"Les Janjawid sont arrivés et m'ont demandé de quitter les lieux. Ils ont frappé des femmes et des petits enfants. Ils ont tué une fillette de deux ans, Sara Bishara. Ils l'ont poignardée dans le dos".
[Témoignage d'Aisha Ali, du village de Sasa,
près de Kornoy, dans le Darfour septentrional [Site Amnesty
International France].
"Je dormais quand l'attaque a eu lieu. J'ai été emmenée en même temps que des dizaines d'autres filles. On nous a fait marcher pendant trois heures. Pendant la journée, ils nous ont battues. Les Janjawid (milices pro-gouvernementales) disaient : "Vous les femmes noires, on va vous exterminer, vous n'avez pas de Dieu". Ils nous ont emmenés à un endroit de la brousse où ils nous ont violées plusieurs fois, la nuit. Pendant trois jours, nous sommes restées sans nourriture et pratiquement sans eau. Au bout de trois jours, les Janjawid ont dû partir ailleurs et ils nous ont libérées en disant: la prochaine fois nous vous exterminerons tous, nous ne laisserons pas un seul enfant vivant".
[Témoignage d'une jeune soudanaise de vingt ans,
"La Chronique" d'Amnesty International France, juillet-août
2004.]
 Les réfugiés "ont raconté à Jean-Marie Fakhouri, directeur du HCR pour le Soudan, "qu'ils avaient fui les attaques contre leurs propres villages au début de l'année. Mais même à Masteri, ils ont l'impression d'être des prisonniers virtuels, parce qu'ils sont régulièrement attaqués par des milices Janjaouites lorsqu'ils aventurent à l'extérieur"
Tueries, viols et pillages se poursuivent, explique-t-il encore.
Un homme a raconté comment sa mère avait été
tuée la veille, par des Janjaouites qui ont volé
son bétail. Une femme de 43 ans a dit qu'elle faisait partie
des nombreuses femmes violées en allant chercher de la
nourriture et du bois de chauffage, hors de Masteri",un bourg
dans l'ouest du Darfour.
"Des femmes sont violées chaque jour, déclare-t-elle,
mais elles continuent à sortir parce que les hommes seront
tués s'ils s'aventurent à l'extérieur"
[Communiqué du Haut Commissariat pour les réfugiés
(HCR), Genève, 20 août 2004.]
 "La politique des autorités soudanaises n'est pas claire : l'annonce du désarmement des milices n'a pas été suivie d'actes concrets. Les Janjawid campent à proximité des lieux où sont regroupés les réfugiés et continuent à attaquer ceux qui en sortent. Ils sont en uniformes militaires, mais portent des sandales et non des bottes, comme les militaires. Ils se déplacent dans des pick-up armés de mitrailleuses. Qui les leur a donnés ? Personne n'a oublié que ce sont des camions militaires qui ont été mobilisés pour éloigner les miliciens lorsque les délégations des Nations unies sont venues dans les camps !
"Le pouvoir aujourd'hui affirme vouloir faire rentrer
les habitants du Darfour chez eux. Mais ils n'ont plus rien à
manger. Il est déjà difficile de secourir des gens
regroupés, on imagine le problème s'ils étaient
éparpillés dans leurs villages. Sans renfort considérable
des capacités logistiques, il est clair qu'on n'y arrivera
pas. Mais pour cela il faut qu'une mobilisation énergique
de la communauté internationale contraigne Khartoum à
contrôler la violence des Janjawid. C'est le seul moyen
désormais d'éviter ou de limiter l'ampleur de la
catastrophe".
[Témoignage de Thierry Allafort-Duverger et Mercedes
Tatay, de "Médecins sans frontières" (MSF),
"Le Nouvel observateur", 29 juillet-4 août 2004.]
"On assiste au Darfour à des tueries
systématiques visant les hommes, à un vaste nettoyage
ethnique, mais pas à une extermination. C'est un massacre
sélectif qui, dans la Convention sur le génocide,
s'apparente d'ailleurs à une forme de génocide puisqu'un
groupe de population est ciblé en tant que tel".
[Samantha Power, Libération, Paris 7 août
2004. Cette ancienne journaliste, qui a reçu le prix Pulitzer
en 2003 pour son ouvrage consacré à la politique
de l'administration Clinton sur le Rwanda, "A Problem from
Hell : America and the Age of Genocide" (Ed. Perennial),
enseigne à l'Université de Harvard.]
"LE GOUVERNEMENT A VOULU FAIRE DU "NETTOYAGE ETHNIQUE"
Dans "Le Monde" du 24 août 2004, Catherine
Simon donne la parole à deux étudiants - Ahmed,
23 ans, et Abdelaziz - de l'ancien Gordon Memorial College, aujourd'hui
transformé en université, de Khartoum.
 "Pour tous les Soudanais, le Darfour est quelque chose de très important. Même la paix avec le Sud dépend de ce qui va se passer là-bas...", expliquent-ils. "Les gens du Darfour manquent de tout. Les écoles, quand il y en a, sont misérables; il n'y a pas de services de santé, pas de routes, rien ! C'est normal qu'ils en aient assez. Tout le Soudan en a assez", s'enflamme Ahmed. "Chez les étudiants, certains - une minorité - sont d'accord avec le gouvernement", tempère Abdelaziz. "Mais il y a plusieurs choses que personne ne conteste, poursuit-il. Par exemple, le fait que ce sont les "janjawids" - cavaliers armés - qui ont semé la mort et la terreur dans le Darfour. Et aussi que le gouvernement les aide et leur donne des armes. Là où les points de vue divergent, c'est sur le sens qu'il faut donner à ces violences : les uns pensent que le gouvernement utilise les "janjawids" pour éliminer les Africains du Darfour, les faire partir; d'autres croient que c'est pour ramener l'ordre et pour faire taire la rébellion". Ahmed, lui, a un avis tranché : "Le gouvernement a voulu faire du "nettoyage ethnique", pour faire disparaître tous les non-Arabes. S'il le voulait, le gouvernement pourrait stopper les "janjawids" et les désarmer. Seulement, il ne veut pas." [
]
Pour décrire la situation du Darfour, ils évoquent
sans hésiter un conflit entre "Africains" et
"Arabes", tout en peinant à définir exactement
ces groupes, souvent métissés. "Ceux qui ont
une langue maternelle qui leur est propre - je veux dire, une
langue africaine - et qui, en plus, parlent l'arabe, ceux-là
sont des Africains. Ceux qui ne parlent que l'arabe sont des Arabes",
avance Abdelaziz. Originaire de l'Est du Soudan, il se définit
comme un Arabe, comme Ahmed, dont la famille vit dans la région
de Geteina, au sud de Khartoum. "Souvent, dans une même
famille, vous trouvez des Africains et des Arabes...", reconnaît
Abdelaziz, en éclatant de rire. [Catherine Simon, "Le
Monde", Paris, 24 août 2004.]
"VOUS ETES NOIRS, IL FAUT PARTIR !"
Dans "Le Nouvel Observateur" du 26 août
2004, Laurent Goudet donne la parole à des femmes et des
hommes qui ont fuit le Darfour pour échapper aux milices
arabes armées par le gouvernement de Khartoum. Réfugiés
dans les camps du Tchad, "ils font le récit d'une
guerre où massacres, viols et pillages sont systématiques".
 Khartha Arbabé, aujourd'hui sage-femme dans un centre de soins du camp de Goz-Amer, a assisté à une attaque un vendredi, jour de prière. Alors que les hommes étaient à la mosquée, les miliciens sont arrivés par centaines sur la place du marché. Ils sont entrés partout pour "arracher" les filles, "les plus jeunes et les plus belles", violées dans les huttes, et parfois même en public. "Des jeunes filles de 12 ou 13 ans violées par 3 à 4 hommes différents parfois", se souvient-elle, le regard fixe. Sur une population totale de 18'000 personnes, Khartha a recensé dans le camp près de 50 femmes enceintes à la suite d'un viol. Cela donne la mesure de cette campagne de viols à grande échelle menée par les miliciens. "Aujourd'hui, ces femmes ont peur d'être rejetées par leur famille. Elles garderont leurs enfants et n'accepteront jamais qu'ils soient donnés aux violeurs, comme eux-mêmes l'ont demandé".
Khartha a aussi entendu parler de cas de femmes "tatouées
comme du bétail" après un viol, de femmes enceintes
"déchirées"Une entreprise de nettoyage
ethnique menée depuis quinze mois, d'autant plus efficace
que les attaques des janjawids étaient parfois coordonnées
avec l'armée soudanaise.
Mohamet Shérif, 27 ans, et Charfadiné Djouba,
32 ans, tous deux de l'ethnie Massalit et originaires du village
de Tchana, dans le centre du Darfour, aujourd'hui réfugiés
avec leurs familles dans le camp du HCR de Farchana, près
d'Adré (Tchad), racontent l'attaque du 9 février
2003, la première et la dernière : "Il y avait
des centaines de cavaliers mais aussi des camions de l'armée
remplis d'hommes, et des avions. Un mélange de janjawids
et de soldats soudanais. Les cavaliers ont pris les troupeaux,
les avions ont lancé du feu. Les cavaliers criaient : "Vous
êtes noirs, cette terre n'est pas la vôtre, il faut
partir !" 45 personnes ont été tuées,
32 blessées, 12 femmes violées, toutes les huttes
brûlées, le bétail volé. Des enfants
perdus dans la brousse ont été retrouvés
morts. Les citronniers et les manguiers ont été
coupés, les potagers dévastés, les boutiques
vidées, le puits empoisonné. "J'ai vu un milicien
descendre de son cheval, prendre un bidon et verser du venin dans
le puits. Les oiseaux mouraient après avoir bu de cette
eau", se souvient Mohamet. "Tant qu'Al-Bachir sera au
pouvoir, je ne rentrerai pas, il distingue les races", conclut-il,
les poings serrés.
Certains villageois ont bien tenté de se défendre.
Par exemple, Ahmat Abakar Caht, chef du village de Roufata, au
sud-ouest du Darfou : "Alors que les cavaliers revenaient,
nous sommes sortis à 60 avec nos sagaies. Mais les Arabes
sont armés de kalachnikovs, de mitrailleuses lourdes et
de bazookas et sont montés sur des dromadaires. Ils criaient
que nous étions des rebelles. Finalement, ils ont tué
42 personnes, hommes, femmes, enfants. Nous avons enterré
les corps dans un grand trou avant de nous enfuir vers le Tchad".
Pour lui, "il faut que des soldats viennent au Darfour pour
[les] protéger des Arabes".
"LES JANJAWIDS SONT TOUJOURS LA"
Dans les camps de déplacés autour d'El-Geneina,
il n'y a guère que femmes et enfants. Sous leurs huttes
de fortune, les femmes racontent les jours de paix, lorsqu'elles
n'avaient pas peur des Arabes, puis la guerre, écrit Catherine
Simon dans un reportage publié par le quotidien "Le
Monde" [5-6 septembre 2004] sous le titre : "Dans
la misère du Darfour".
"Les janjawids sont toujours là", souffle
Fatma, en désignant du doigt les alentours du camp. Quand
elles vont chercher du bois, Fatma et ses amies ne se déplacent
qu'en groupes hors du camp d'Ardamata, à Al-Geneina, capitale
de l'Etat du Darfour occidental. "Plusieurs filles ont été
violées", assure-t-elle.
Au camp de Ryad, où l'on peut voir les jeeps de la police
et de l'armée sillonner à vive allure les allées
de sable, effrayant au passage les groupes d'enfants, les femmes
ne se sentent pas non plus en sécurité. Leurs maris,
leurs pères, leurs frères, leurs grands garçons
ont été massacrés ou dispersés; Ryad
est, essentiellement, un camp de femmes et d'enfants. "Pendant
longtemps, les janjawids sont restés à l'affût,
derrière la colline", explique Ahmed, un jeune Soudanais
qui travaille pour une organisation caritative. Il tend le bras
vers la colline qui borde le camp. "Ils s'étaient
installés dans un hameau, au bord de la rivière.
Ce n'était pas dur de les reconnaître, avec leurs
chameaux, leurs vestes militaires et leurs armes. Ils sont restés
là jusqu'à la mi-juin." C'est-à-dire
jusqu'à l'arrivée des organisations non gouvernementales
(ONG) et des équipes humanitaires de l'ONU. "Certains
se sont reconvertis en policiers ou en militaires, ajoute Ahmed.
Ce n'est pas bon, ça ne peut pas durer." En attendant,
les femmes se défendent comme elles peuvent. "La nuit,
les policiers viennent avec des lampes de poche, ils prennent
des filles dans les huttes", souffle une amie de Sakina.
"Parfois, si elles crient assez fort, les policiers s'en vont. Mais il y a des viols. Certaines filles voudraient le déclarer. Mais à qui ? Il n'y a personne pour nous rendre justice."
Août 2004.
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