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L'Islam peut-il s'adapter au monde moderne ou doit-il se figer dans une lecture littérale du Coran ?Il faut évoluer dans ce qui est positif, mais il y a certains changements qui ne sont pas souhaitables. Les hommes doivent respecter l'ordre établi par Dieu. Pour prendre le cas de l'homosexualité, elle est pour nous une impasse, aussi bien du point de vue de la loi révélée que de la logique : on n'ouvre pas une porte avec deux clés. Le modèle de la famille est très bien défini en Islam. Lorsque l'on en sort, les désordres surviennent. Je place là seulement les limites données par la loi religieuse. L'islam est une religion réaliste : le mal ne réside pas dans les désirs naturels de l'homme, mais celui-ci doit s'imposer des limites. Maintenant, dans les sociétés occidentales, on a laissé de côté la lettre pour ne prendre que l'esprit et l'interprétation que l'on veut bien donner des textes. Dans l'Islam, on trouve les deux éléments. Les sources, le Coran et la Sunna, ont été préservées : c'est la parole de Dieu et le modèle de son ultime Prophète. Il existe un petit nombre de lois, comme l'interdiction de consommer du vin ou l'obligation du jeûne, qui sont inflexibles. Mais on ne trouve pas tout dans les textes. Survient alors un effort de réflexion appelé ijtihâd , qui permet de donner des solutions nouvelles à des situations nouvelles, dans l'esprit de la Loi. Si on perd de vue cette perspective et cet équilibre,
on a une religion figée, on tombe dans un intégrisme
se caractérisant par le refus de la modernité. Si
au contraire on rejette les textes, on glisse vers une société
sans repère, qui construit au fur et à mesure ses
propres normes. Il y a un siècle, l'homosexualité
était un délit. Elle est aujourd'hui admise. Qu'est-ce
qui me garantit que dans un siècle, la pédophilie
ne sera pas permise ? Il ne s'agit pas là, bien entendu,
de deux choses comparables. Mais il y a quelques dizaines d'années,
la mentalité commune dictait au plus grand nombre une réprobation
des pratiques homosexuelles qui n'est pas si éloignée
de notre rejet de la pédophilie. Que répondez-vous à ceux qui vous considèrent comme un intégriste qui exploite les espaces de liberté offerts par les démocraties ?Je suis un citoyen intégré respectant la loi de ce pays et acceptant les divers aspects de la modernité. Veut-on la transparence ou faudrait-il cacher ses convictions ? Je ne crois pas à un une vie commune basée sur l'hypocrisie. Il y a trois voies pour nous. L'assimilation, qui est une perte d'identité et qu'il faut rejeter. Le repli communautaire, qui est un ghetto, la pire des choses. Et l'intégration : on conserve son identité en vivant normalement dans le pays. Voilà la voie médiane qu'il faut suivre. On parle de dialogue : il est là pour exprimer des divergences. N'est-ce pas salutaire et bénéfique que la pensée divergente nous bouscule ? Mais nous devons, dans tous les cas, rejeter le discours qui diabolise l'Occident en général, comme nous devons refuser celui qui diabolise la communauté musulmane dans son ensemble. Les 99% des Musulmans sont modérés et raisonnés. Il faut condamner tous les terrorismes : celui qui vise des innocents, comme les attentats du 11 septembre, et le terrorisme d'Etat, qui s'exerce en Palestine et en Tchétchénie. Aucun pays arabe n'est une démocratie, les traditions islamiques suivies par les fidèles dans les pays occidentaux donnent souvent lieu à des controverses [laïcité, abattages rituels, cimetières...]. L'islam est-il soluble dans la démocratie?On doit ici impérativement distinguer deux niveaux.
D'un point de vue doctrinal et en ce qui concerne les pays musulmans,
l'islam n'est pas réductible à la démocratie.
Pour comprendre son système politique, il est essentiel
de ne pas se servir de façon abusive de concepts qui lui
sont étrangers. L'islam comprend déjà les
meilleurs aspects de la démocratie: égalité
de tous devant la loi, respect de la volonté populaire.
Cependant, dans l'Etat islamique, la loi essentielle est la charia.
Le souverain suprême n'est pas de façon absolue le
peuple, mais le Coran et la Sunna (paroles, actions et approbations
du prophète). Dans les démocraties, les lois évoluent
en fonction des murs. Ce qui était interdit hier devient
permis aujourd'hui. Cela est perceptible surtout dans les temps
modernes. D'un point de vue pratique, rien n'empêche les
musulmans de se conformer aux lois républicaines dans la
mesure où celles-ci ne leur imposent pas de renier leur
foi et leurs convictions. L'islam commande d'ailleurs de respecter
les mêmes principes que les démocraties (préservation
de l'intérêt national, égalité des
droits et devoirs pour tous). Mais cela ne doit pas empêcher
le débat idéologique. La loi divine doit donc se soumettre à la loi de la République !Non, ce n'est pas ce que je dis. Poser la question en termes de hiérarchie, ériger la loi divine contre la loi républicaine est une erreur. Pour les musulmans, comme pour les juifs ou les chrétiens, la profondeur de leurs convictions n'est pas mesurable à l'échelle humaine. La laïcité, qui permet la neutralité de l'Etat, est chez nous un grand bien pour tous. Mais elle ne devrait pas être dogmatique. En dehors de l'ordre étatique, il faut laisser la possibilité à chacun de vivre selon ses croyances. Si je respecte la laïcité dans mon engagement professionnel ou autre, je ne la confesse pas comme une religion. Des problèmes se poseraient alors s'il y avait contradictions. Celles-ci existent-elles ?Prenons l'exemple de la polygamie. L'islam l'autorise avec des conditions précises, mais sans obliger quiconque à la pratiquer. En se conformant au droit suisse, qui interdit la polygamie, le musulman ne transgresse donc pas pour autant la loi coranique. Et le législateur suisse a eu la sagesse de préserver à tout prix la liberté de croyance et de religion. Une conciliation est donc pour vous possible ?Je suis admiratif de beaucoup d'aspect du droit suisse qui est, pour moi, proche de l'islam. Les sociétés occidentales ont des acquis évidents, comme les droits humains et les libertés fondamentales dont chacun peut bénéficier. Il existe dans l'islam un concept coranique, "ash-shûra", la concertation, que l'on retrouve en Suisse à tous les niveaux: Confédération, cantons et communes. Il manque pourtant dans ces structures le souffle vital, la spiritualité. Il faudrait remplacer l'amour des valeurs matérielles par l'amour de Dieu. On pourrait alors joindre les deux aspects: acquis démocratiques et spiritualité. Et l'islam appelle à réaliser cette spiritualité. Votre texte, "La charia incomprise", parle de la lapidation, injonction divine, comme d'une punition à valeur dissuasive, mais aussi comme d'une "purification". Comment peut-on défendre un tel châtiment ?Les droits humains sont une notion toute relative à certaines cultures. Prenons l'interdiction des châtiments corporels. Ce principe ne vaut pas pour les Etats-Unis, qui appliquent la peine de mort. Au sein de la culture occidentale, on ne respecte pas les mêmes valeurs. L'islam prévoit les châtiments corporels et la peine de mort, mais aussi le pardon, une notion très importante. L'islam est la religion du juste milieu: la lettre et l'esprit, la sanction et le pardon. Si la Le sida est selon vous une punition divine. C'est là une condamnation impitoyable et une culpabilisation des malades, non ?Résumer ma pensée en disant que le sida n'est qu'une punition est réducteur. La fidélité conjugale est en tout cas le meilleur garant contre cette maladie. Il y en a d'autres, à ne pas négliger, en certaines circonstances. L'éducation sexuelle est une chose utile et positive. Si on est croyant, il n'y a que Dieu qui soit le Créateur. Le virus du sida a donc été créé par Lui. Si on n'obéit pas à la Loi divine, on prend des risques et on doit en assumer la responsabilité. Mais il y a des millions de victimes (notamment de la libération excessive des murs) qui ayant contracté le virus, ne sont coupables de rien. La femme fidèle victime d'un mari volage n'a rien à se reprocher. Quelles que soient les erreurs qu'un homme puisse commettre, la porte du pardon lui est de toute façon toujours ouverte. Un croyant que je connaissais bien était homosexuel et malade du sida. Ce qui le touchait était une épreuve, mais Dieu pardonne. La communauté musulmane, pour qui la Loi est la Loi, l'a soutenu jusqu'à sa mort. Elle a montré là son vrai visage. Un rapport du ministère français de l'Intérieur dépeint le Centre islamique de Genève comme un lieu de rencontre pour divers islamistes européensSur ce qui m'opposait au ministère français, rappelons que le Tribunal administratif de Lyon m'a entièrement donné raison. Le CIG est en revanche un lieu ouvert à tous, et où le débat peut avoir lieu. Nous avons par exemple invité un écrivain qui a fait l'éloge du style de Salman Rushdie dans nos locaux ! Il nous arrive de donner la parole à des gens aux prises avec des régimes illégitimes, dénonçant la violation des droits humains. S'ils ne peuvent pas s'exprimer en Suisse, dans un cadre légal et ouvertement, alors où ? On nous a aussi accusés de financer des réseaux terroristes. J'aimerais bien être millionnaire (rires) Le Centre a des possibilités réduites et nos activités sont transparentes. Nous ne faisons rien d'incompatible avec un engagement islamique authentique. Source : site Internet Centre islamique de Genève,
février 2003, www.cige.org. Propos recueillis par
Yann Gessler, Le Nouvelliste, Janvier 2003. |