|
|
![]() |
>Retour |
LAFFAIRE HANI RAMADAN
On devrait donc se réjouir que le Conseil d'Etat [exécutif du Canton de Genève, ndlr] ait enfin agi après des années de tergiversations sur le voile islamique. Et pourtant, à y regarder de plus près on ne peut que ressentir un profond malaise face aux dispositions juridiques invoquées par la Conseil d'Etat pour suspendre l'enseignant : Le "devoir de réserve" s'applique
normalement à l'obligation qui est faite à tout
fonctionnaire de ne pas divulguer, ou exploiter, des informations
confidentielles qu'il détient par sa profession pour nuire
à des personnes, ou à l'administration qui l'emploie. L'extension de la notion d'attitude de dignité et du
"devoir de réserve" à l'expression de
convictions, qu'elles se réclament de la religion ou non,
pose de très nombreux problèmes. Qui va décider
quelles opinions sont dignes ou indignes d'un enseignant hors
de l'exercice de sa profession ? Et qui va-t-on sanctionner demain
pour ses propos ? Maître Baudelaire pour Les Fleurs du
Mal ? Monsieur Torracinta pour son Temps présent
qui a si longtemps scandalisé les milieux conservateurs
valaisans ? Le professeur Jean Ziegler pour l'ensemble de son uvre? Le citoyen Voltaire pour blasphème
? Ce dernier, il est vrai, les intégristes genevois l'ont
déjà cloué en obtenant de la Ville de Genève
la suppression des représentations d'une de ses pièces
jugée "blasphématoire". En frappant l'enseignant Ramadan dans sa profession pour des opinions qu'il proclame en tant que musulman, les Autorités genevoises risquent de l'installer une fois de plus dans la pose du martyr aux yeux d'une fraction d'une communauté mouvante qui hésite encore entre intégrisme et intégration. Il ne pouvait sans doute rêver meilleure légitimation. Et, avec un peu de chance, la Cour européenne, à laquelle il ne manquera pas de s'adresser en dernier ressort, désavouera le Conseil d'Etat genevois. Malgré la réprobation justifiée que suscitent ses propos, la revendication de Hani Ramadan de pouvoir s'exprimer librement en dehors de son enseignement ne saurait être prise à la légère sans risquer d'ouvrir la porte à d'autres exclusions arbitraires. Il est essentiel de qualifier en bonne et due forme les fautes qui lui sont reprochées et qui ne relèvent pas de sa pratique d'enseignant. Cela regarde le droit pénal et le procureur. En confiant l'enquête à Bernard Bertossa, le Conseil d'Etat n'a fait qu'embrouiller un peu plus le dossier. Car celui-ci, si compétent qu'il est, n'est plus procureur général. On le voit mal désavouer son mandataire en s'éloignant d'une sanction frappant l'enseignant pour traiter le cas du justiciable au sens pénal de notre droit. Or, la charia que Hani Ramadan entend imposer en Occident, tient lieu de droit coutumier dans des pays non démocratiques qui ne connaissent pas de société civile ni la séparation des pouvoirs. Elle comporte au regard de notre législation des pratiques discriminatoires à l'égard des femmes et de certains groupes humains, et même criminelles en ce qui concerne la lapidation. Elle est dans son essence incompatible avec les droits de l'homme tant dans son fonctionnement, qui ne respecte pas les libertés fondamentales, que dans ses pratiques. Devra-t-on dorénavant accepter au nom de la liberté religieuse l'installation d'une communauté fermée sur elle-même obéissant à des lois propres contraires à nos valeurs et notre législation ? Cette question est d'une toute autre ampleur que la condamnation d'un enseignant pour avoir dit une fois de trop les mauvaises choses au mauvais moment dans le mauvais journal. La charia est-elle consubstantielle à l'islam ou relève-t-elle de l'état d'une société pré-démocratique ? Quelle place l'islam peut-il occuper dans notre pays ? Ce qui fait problème, dans la mesure frappant Hani Ramadan en tant qu'enseignant, c'est son effet de contamination sur nos usages démocratiques. Durant des années, cet enseignant a pu impunément appeler à la violation du principe de laïcité, qu'il est tenu de respecter en tant qu'enseignant et inciter publiquement des jeunes filles à s'affubler d'une marque religieuse interdite, et à la discrimination des filles, que cette pratique implique. Il fallait faire preuve de souplesse, nous disait-on, accepter d'autres murs. Durant des années, nos bien pensants qui taxaient d'intolérance ceux qui protestaient en demandant l'application de la loi, ont cru La laïcité, c'est le moyen que notre peuple s'est donné pour garantir la paix confessionnelle, la coexistence des différentes religions - donc aussi des musulmans - et l'exercice de l'instruction publique. Notre démocratie a dû au préalable se dégager d'un ordre social antérieur qui ne distinguait pas le religieux du politique, ni le politique du civile. Cela n'a pas été sans mal. La Suisse a été dévastée durant deux siècles par des guerres dites de religion, comme celles que nous observons dans le monde où des intégrismes s'affrontent. Il a fallu à un moment de notre histoire dire clairement "non" aux menées de certains ordres militants de l'aile conservatrice de l'Eglise catholique qui voulaient contrecarrer l'instauration de l'ordre républicain en 1848, interdire notamment la congrégation des Jésuites. Aujourd'hui, plus aucun catholique ne se trouve en conflit de loyauté entre sa croyance et sa citoyenneté. Les libertés religieuse et d'expression garanties par notre Constitution et notre législation ne sont pas infinies. Elles sont intimement liées à la définition que nous donnons de la sphère privée et de la religion. Que Hani Ramadan conteste ces distinctions, c'est son affaire personnelle. Mais la loi, le régime sous lequel le peuple genevois et suisse entend vivre, c'est celle du peuple tout entier. Que l'Autorité scolaire transige avec cette loi et ne réagisse que sous le coup de l'émotion et d'un événement médiatique est plus qu'inquiétant au moment où une nouvelle communauté est en train de chercher ses marques. Exiger le respect de la laïcité, c'était l'occasion d'envoyer un signe très clair à la communauté musulmane sur les conditions auxquelles elle peut s'établir dans notre pays. Les musulmans n'y ont pas de racines historiques, mais ils sont là désormais, et méritent d'être respectés conformément à notre mode de vie, que nous voulons transmettre en paix dans nos écoles. C'est grâce à nos valeurs et nos lois, fruits de notre histoire, qu'on peut les accueillir. Et il en est des lois de la République comme du respect des lieux de culte : les Genevois sont en droit d'attendre des musulmans qu'ils respectent nos écoles, ce qu'ils font déjà dans leur écrasante majorité, comme nous respectons leurs mosquées. Enfin, on ne saurait passer sous silence le caractère discriminatoire des raisons invoquées à l'égard d'un enseignant pour sa suspension. De nombreux enseignants qui condamnent fermement les propos de Hani Ramadan en sont troublés. A juste titre. Marco Polli, enseignant. Ancien responsable de l'Union
du corps enseignant secondaire genevois( UCESG), novembre
2002 |