TUNISIE, NOVEMBRE 2005 / LE SOMMET MONDIAL SUR LA SOCIETE DE L'INFORMATION
__Shirin Ebadi déclare qu'il n'est pas "possible de croire en des valeurs universelles et de maintenir une partie du monde dans la misère de l'information"
Devant le président tunisien Zine El Abidine Ben
Ali, qui a inauguré le Sommet mondial de la société
de l'information (SMSI), le prix Nobel de la Paix 2003, Shirin
Ebadi, représentant la société civile,
a dénoncé, le 16 novembre 2005, la censure
sur internet et la répression des cyberdissidents
dans plusieurs pays. "Certains gouvernements, sous prétexte
de sécurité nationale ou de lutte contre la corruption
morale et le commerce illégal, installent des filtres sur
les accès à l'internet [...] empêchant ainsi
les gens d'avoir accès aux informations dont ils ont besoin
et de faire entendre leurs voix au dehors", a déclaré
l'avocate iranienne.
"Pire encore, ils ont tendance à réprimer
ceux qui expriment toute critique envers leur gouvernement",
a-t-elle déploré, ajoutant que, "malheureusement,
dans certains pays, les défenseurs des droits de l'homme
sont en prison et leur seul crime est d'avoir exprimé leurs
opinions", a poursuivi la lauréate du Prix Nobel,
avant de demander la "libération des prisonniers politiques".
Shirin Ebadi a proposé la création, sous l'égide
des Nations unies, d'un comité chargé de lutter
contre la censure sur internet et la répression des cyberdissidents.
Selon elle, ce comité pourrait regrouper des représentants
de plusieurs agences des Nations unies, dont l'Union internationale
des télécommunications (UIT), l'Unesco, l'Unicef
et des organisations non gouvernementales (ONG).
LE DISCOURS DE SHIRIN EBADI
Shirin Ebadi propose un comité international contre
la censure
Je suis très honorée de représenter les
organisations non gouvernementales et la société
civile devant cette assemblée.
J'espère que l'Organisation des Nations unies se renforcera
jour après jour en prenant de plus en plus en compte les
organisations représentatives de la société
civile. Ceci est d'autant plus nécessaire lorsque certains
gouvernements ne sont pas réellement élus par leurs
peuples et ne respectent pas la volonté et l'intérêt
de leur peuple dans les décisions qu'ils prennent sur le
plan international.
Toutefois, il faut également agir en sorte que les gouvernements
non démocratiques ne puissent pas manipuler les prises
de décisions dans les instances internationales en envoyant
des "ONG" qu'ils ont eux-mêmes créées
et qui transmettent de fausses informations sur la situation dans
leur pays.
Il ne faut pas oublier que les gouvernements doivent être
au service des peuples et il n'est pas concevable de croire que
les hommes naissent pour être dominés par des gouvernants
qui prennent des décisions qui ne recueillent pas leur
consentement.
Mesdames, Messieurs,
Nous vivons à une époque où l'accès
à l'information est le principal vecteur du développement
et du progrès et d'avenir. C'est la raison pour laquelle
la fracture numérique existant entre les pays industrialisés
et les pays en voie de développement va créer un
fossé croissant entre les riches et les pauvres, tant au
niveau national qu'au niveau international.
L'avènement du progrès de la société
de l'information a d'une part créé une occasion
en or pour le développement et l'amélioration du
niveau de vie de l'humanité, mais a d'autre part accentué
la fragilité des pays non industrialisés. C'est
ainsi que les peuples qui sont les utilisateurs principaux et
finaux de ces systèmes d'information doivent payer le prix
de l'incurie de leurs gouvernements qui ne sont pas attentifs
à cet important enjeu et n'investissent pas suffisamment
dans ce domaine.
Par exemple, si nous examinions le budget militaire des Etats,
que ce soit des pays développés ou des pays pauvres,
nous constaterions qu'en diminuant les budgets militaires, la
fracture numérique pourrait être considérablement
réduite.
Par ailleurs, les pays industrialisés doivent également
apporter leur contribution à l'humanité en aidant
les pays non développés.
Trente pays développés dans le monde qui regroupent
seulement 16% de la population mondiale, dépensent annuellement
750 milliards de dollars pour leurs budgets militaires alors que
nous n'avons besoin que de 100 milliards de dollars pour sortir,
d'ici 2010, les pays non développés de la pauvreté
informatique et pour remettre les infrastructures informatiques
et de télécommunication de ces pays à un
niveau acceptable.
Si nous regardons le monde comme un petit village, nous devons
tous profiter de ses bienfaits et notamment du savoir ; il n'est
pas possible d'avoir une prétention universaliste et de
maintenir la majeure partie du monde dans la pauvreté d'information.
L'autre sujet qui nous préoccupe est le contrôle
des fournisseurs d'accès et de l'Internet qui se situent
dans des pays occidentaux. Les populations du reste du monde qui
sont les principaux utilisateurs d'internet se posent la question
suivante : Quelle garantie existe-t-il pour que les gouvernements
de ces pays ne puissent, à tout moment, pour des raisons
politiques ou d'embargo économique, priver une partie de
la population mondiale de l'accès à Internet ?
Un autre problème auquel les peuples, c'est-à-dire
les principaux acteurs de l'internet, sont confrontés
est la censure. Certains gouvernements, au prétexte
du maintien de la sécurité nationale, de la lutte
contre la corruption morale ou encore pour empêcher des
commerces illicites, procèdent au filtrage d'Internet,
définissent les sites qu'ils souhaitent filtrer de manière
discrétionnaire et empêchent les gens d'accéder
facilement à l'information dont ils ont besoin ou de faire
entendre leurs voix à l'extérieur. Pire encore,
ils procèdent à la répression des auteurs
de blog qui expriment la moindre critique à l'égard
de leur gouvernement.
Malheureusement, dans certains pays, les défenseurs
des droits de l'homme, les écrivains et les traducteurs
sont emprisonnés, tout simplement coupables d'avoir exercé
leur liberté d'expression et d'opinion.
Ici, en tant que représentante des ONG, tout en demandant
la libération des prisonniers politiques et d'opinion et
de toutes les personnes détenues pour avoir exercé
leur liberté d'expression, je propose de créer
un Comité sous la supervision des Nations unies avec
la participation des représentants du Haut Commissariat
des Nations unies aux droits de l'Homme, l'UNESCO, le PNUD et
l'UIT ainsi qu'un ou plusieurs représentants des ONG pour
veiller au problème du filtrage des sites Internet, pour
éliminer les difficultés que j'ai mentionnées
et empêcher que les Etats ne sacrifient les intérêts
de leurs peuples à des arrangements politiques.
Source : SMIS, IUT, novembre 2005.
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