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POINT DE VUE, MAI 2006 / INTERNET ET LA REDUCTION DE LA FRACTURE NUMöRIQUE
__Internet bouscule toutes les situations acquises
par Eric Schmidt
Pendant des siècles, l'accès et la transmission
de l'information dans le monde ont été réservés
à la frange aisée et instruite de la population.
Aujourd'hui, il suffit de taper quelques mots-clés sur
le clavier d'un ordinateur pour obtenir des informations sur n'importe
quel sujet ou presque. En quelques minutes, il est possible de
comparer des prix ou des politiques. Rien d'étonnant donc
à ce que tout un chacun utilise cette capacité pour
acheter des produits et des services, pour demander des comptes
et surtout pour s'exprimer.
La démocratisation de l'information nous responsabilise
tous en tant qu'individus. Nous ne sommes plus obligés
de prendre pour argent comptant ce que les entreprises, les médias
et les politiciens avancent. Hier, on attendait les nouvelles,
aujourd'hui, on sélectionne celles qui nous intéressent
; et nous sommes de plus en plus nombreux à commenter les
événements : un blog est créé à
chaque seconde. Les gens ont beaucoup de choses à dire.
Ne se contentant plus d'être les destinataires passifs de
l'information, ils veulent contrôler les médias et
non plus les subir.
Ceux qui critiquent Internet posent la question de l'intérêt
d'avoir accès à autant d'informations et de la légitimité
de laisser les utilisateurs créer aussi facilement leurs
blogs, dont le contenu est souvent de qualité douteuse.
Ces préoccupations sont tout à fait légitimes
car certaines personnes se servent de la Toile de façon
pour le moins... décevante. Mais en règle générale,
chacun est capable de faire la différence entre les produits
bons ou mauvais et les informations exactes ou fausses. En fait,
c'est la grande liberté donnée à l'utilisateur
final qui a conduit Internet au succès qu'il connaît
aujourd'hui.
Le quart des sujets de recherche sur Google concerne des sujets
demandés pour la première fois. Ce chiffre étonnant
montre à quel point Internet stimule la curiosité.
Il encourage chacun à poser de nouvelles questions et à
élargir le champ de ses connaissances. Plus nous aurons
accès à l'information, plus nous l'utiliserons.
Aujourd'hui, il y a plus d'un milliard de personnes en ligne,
qui se connectent, communiquent et partagent les données.
Mais cela ne représente que le cinquième de la population
mondiale et, pour l'essentiel, des habitants de pays développés.
Avec le temps, la numérisation permettra aux populations
des pays émergents d'accéder à la même
information que celle dont nous disposons dans les pays développés.
Un écolier africain pourra, par exemple, trouver des articles
sur la recherche provenant du monde entier ou consulter des manuscrits
anciens d'une bibliothèque d'Oxford. Mais à l'heure
actuelle, la fracture numérique est bien réelle
et le taux de pénétration d'Internet dans les pays
développés est presque dix fois plus élevé
que dans les pays émergents.
Dans ces derniers, seuls quelques rares privilégiés
résidant dans les zones urbaines disposent d'une ligne
de téléphone fixe. En Afrique subsaharienne, par
exemple, moins de 1% des foyers sont équipés d'une
ligne fixe. Et même si chacun d'eux disposait d'une connexion
haut débit, ils ne pourraient pour la plupart s'offrir
un ordinateur de bureau - dont le prix représente plusieurs
fois leur revenu annuel moyen. Je pense donc que l'accès
à Internet par la téléphonie mobile jouera
un rôle important pour combler le fossé entre pauvres
et riches.
Les téléphones portables sont moins onéreux
que les ordinateurs de bureau. Ils sont trois fois plus nombreux,
ils se développent deux fois plus vite et sont de plus
en plus dotés d'un accès à Internet. De surcroît,
la Banque mondiale estime que plus des deux tiers de la population
du globe est desservie par un réseau de téléphonie
mobile. Le portable sera le prochain phénomène technologique
majeur, ouvrant beaucoup plus largement l'accès à
Internet et à ses avantages.
En quelques années, Internet est passé d'un
phénomène marginal à un média "incontournable",
au coeur de notre existence. C'est la technologie de communication
qui a le plus bouleversé notre vie depuis l'invention de
la télévision. De ce fait, on oublie facilement
que le Web en est encore à ses balbutiements : aujourd'hui,
10% seulement de l'information mondiale est disponible en ligne.
Et, comme un enfant, Internet "cherche" les limites
des systèmes établis : modèles économiques
du siècle dernier, médias traditionnels, notions
dépassées de juridiction nationale, contrôle
centralisé - des concepts bien ancrés.
Cela représente un défi pour tous. Ceux qui sont
ainsi "mis en cause", essentiellement les gouvernements,
dotés de pouvoirs législatifs et réglementaires,
auront inévitablement tendance à vouloir réfréner
cette poussée et à chercher les moyens de contrôler
Internet. Il serait préférable que le législateur
facilite l'accès à l'Internet dans davantage de
pays : ce serait un pas vers un monde où chaque être
humain démarrerait dans la vie avec le même accès
à l'information, les mêmes possibilités d'apprendre
et le même pouvoir de communiquer. Je crois que cela vaut
la peine de se battre pour l'avènement de ce monde.
Eric Schmidt est PDG de Google Inc. Point de vue
publié par le quotidien "*Le Monde", Paris,
25 mai 2006.
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