|
Retour

|
__A propos de la Déclaration des devoirs et des responsabilités de lhomme
par Richard J. Goldstone
Au cours des cinquante dernières années, la Déclaration universelle des droits de l'homme
n'a cessé d'être le document international de référence
en matière de droits de l'homme. Les auteurs de la Déclaration
étaient certes loin de se douter que ce phare aurait une
portée telle que sa lumière nous éclairerait
longtemps encore au siècle prochain. Ils ne pouvaient prévoir
que ce document fondateur inspirerait une kyrielle de conventions
relatives aux droits de l'homme mais aussi de constitutions et
de législations nationales. Ils ne pouvaient pas davantage
imaginer que la Déclaration universelle des droits de l'homme
serait la source d'inspiration et l'étendard des mouvements
de libération pendant et après l'ère coloniale.
De fait, les valeurs solennellement inscrites dans la Déclaration
universelle des droits de l'homme conservent aujourd'hui toute
la pertinence et la validité qu'elles avaient en 1948 lorsqu'elles
furent approuvées par l'Assemblée générale
des Nations unies, qui se composait alors de moins d'un tiers
des membres qu'elle compte à présent.
Au moment où nous abordons un nouveau millénaire,
il convient que le concert élargi de la communauté
internationale des nations réaffirme son adhésion
aux droits universels de l'homme et à ses libertés
fondamentales et intègre des dimensions nouvelles de la
sécurité humaine et du progrès scientifique
qui étaient inconnues, il y a un demi siècle.
Tout droit humain s'accompagne implicitement d'une idée
de devoirs et de responsabilités. Ainsi la finalité
de la Déclaration des devoirs et des responsabilités
de l'homme est-elle de mettre en relief cette relation entre les droits, les devoirs et les responsabilités et, ce faisant, de pousser plus loin la mise en uvre des droits de l'homme.
Nonobstant l'internationalisation des droits de l'homme
et l'extension sans cesse croissante du champ de leur reconnaissance
depuis 1948, ces mêmes droits continuent d'être largement
violés. Le non-respect des lois dans les rapports entre
les nations et à l'intérieur même des nations
continue d'être la cause de bien des souffrances humaines.
Le nombre d'enfants, de femmes et d'hommes tués dans des
guerres civiles et des conflits armés internationaux dépasse
les prévisions les plus pessimistes, et le fait est que
les civils tendent à devenir les cibles et les victimes
principales de la guerre.
Dans et entre les nations la volonté politique et la ferme intention de protéger les droits fondamentaux de l'homme et de les faire appliquer font trop souvent défaut. On y souscrit du bout des lèvres, mais on n'en fait pas assez pour qu'ils soient reconnus et effectivement mis en uvre.
On assiste depuis 1948 à une expansion spectaculaire du progrès scientifique et du développement technologique, avec de multiples conséquences sur le plan de l'accomplissement des droits de l'homme et de leur jouissance. Les avancées de la biotechnologie, l'utilisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication et la sophistication des armes de guerre nucléaires et classiques, la puissance des multinationales et le grand rayon d'action de la criminalité internationale font qu'il est plus urgent que jamais de relancer l'effort de protection des droits fondamentaux de l'être humain.
Pour toutes ces raisons, au seuil d'un nouveau millénaire, la communauté mondiale doit aujourd'hui s'employer avec une conviction régénérée à mettre en uvre les droits de l'homme et les libertés fondamentales. Toutes les organisations internationales, régionales et sous-régionales, tous les Etats-nations, toutes les organisations nationales et non gouvernementales et les associations d'action civique mais aussi les membres individuels de la famille humaine devraient s'employer à promouvoir les droits fondamentaux de l'être humain. La Déclaration des devoirs et
des responsabilités de l'homme offre à cet effet
un cadre sur lequel s'appuyer pour pousser plus avant, dans le
siècle prochain, le processus entamé en 1948.
Sous les auspices de l'UNESCO et de la Ville de Valencia
et à l'initiative des partenaires d'ADC Nouveau Millénaire
qui en étaient aussi les organisateurs avec la Fundación
Valencia III Milenio, j'ai eu le privilège de présider
une série de réunions d'un groupe de haut niveau
qui avait pour mission de rédiger cette Déclaration.
Quelque 90 personnalités internationales fortes d'une grande
expérience ont pris part à cette entreprise qui
a duré de janvier à décembre 1998. Les participants,
venus des cinq continents et de toutes les régions du monde,
étaient des représentants de la puissance publique,
d'organisations internationales, des milieux scientifiques et
universitaires, du monde des arts et des médias, du secteur
privé et d'organisations non gouvernementales. Ils constituaient
aussi un échantillon représentatif des religions
du monde et d'une multitude de langues et de cultures. Je suis
infiniment reconnaissant envers tous de tant d'apports personnels,
de conviction et de dévouement déployés au
service de cette cause.
LA DECLARATION
Le texte complet finalement adopté se compose
d'un préambule et de 41 articles répartis
en 12 chapitres. On peut en résumer comme suit les
principaux aspects.
Les droits de l'homme et les libertés fondamentales
inscrits dans la Déclaration universelle des droits
de l'homme et les instruments relatifs aux droits de l'homme
qui lui ont fait suite, notamment le Pacte international relatif
aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif
aux droits économiques, sociaux et culturels, conservent
une portée universelle et sont inaliénables et indivisibles.

Le respect de la dignité et de l'égalité
des droits de tous les membres de la famille humaine dont
l'énoncé est contenu dans la Déclaration
universelle des droits de l'homme et dans d'autres instruments
internationaux relatifs aux droits de l'homme demeure le fondement
de la paix, de la sécurité humaine, de la liberté,
de la justice et du développement dans le monde.
Malgré l'adoption de la Déclaration universelle
des droits de l'homme et des instruments relatifs aux droits
de l'homme établis ultérieurement, la réalisation
pleine et entière des droits de l'homme et des libertés
fondamentales et l'instauration d'une paix véritable et
durable reposant sur le principe de la sécurité
humaine continuent d'échapper à la communauté
mondiale. Cette réalisation et cette instauration dépendent
de l'hypothèse de la prise en charge des devoirs et responsabilités
politiques, moraux, éthiques et juridiques qui découlent
de la Charte des Nations Unies, et qui sont implicitement contenus
dans les droits de l'homme et les libertés fondamentales,
par tous les acteurs pertinents de la communauté mondiale,
à savoir les Etats, les organisations intergouvernementales
et non gouvernementales, les autres représentants de la
société civile, les communautés, les peuples
et les particuliers.
Un ordre mondial équitable fondé sur la
coopération, une large participation et le partage équitable
des ressources et des avantages du progrès scientifique
et technologique, tel est le préalable nécessaire
à la réalisation effective des droits de l'homme
et des libertés fondamentales et à l'instauration
de la sécurité humaine.
Il incombe à la communauté mondiale, à
titre de devoir collectif, d'établir pour les générations
présentes et futures une sécurité de l'existence
humaine obtenue grâce à la disparition du danger
nucléaire, des guerres d'agression, des actes de violence
de masse, des violations grossières des droits de l'homme,
des déplacements massifs de populations, de la destruction
et de la détérioration de l'environnement et de
la pauvreté.
La communauté mondiale a le devoir collectif
de promouvoir la paix du monde en établissant des accords
et des mécanismes efficaces de sécurité collective
accompagnés de mesures appropriées pour parvenir
à un désarmement rapide et effectif.

La communauté mondiale est aujourd'hui aux prises
avec la nouveauté et l'importance des évolutions
et des enjeux suscités tout à la fois par les nouvelles
technologies, le progrès scientifique et le processus de
la mondialisation. Pour gérer convenablement et en toute
responsabilité ces enjeux et ces évolutions, il
faut des solutions globales, régionales et sous-régionales
fondées sur les principes de la responsabilité commune
et de la solidarité. La communauté mondiale a, en
particulier, le devoir collectif de faire face concrètement
à l'impact potentiel et aux répercussions des progrès
de la science et de la technologie et du processus de mondialisation
sur les droits de l'homme et les libertés fondamentales.
La criminalité et la corruption internationales sapent la mise en uvre des droits de l'homme et des libertés fondamentales et représentent une menace pour la paix du monde et pour la sécurité et la stabilité des Etats. La communauté mondiale a le devoir collectif de coopérer pour prévenir, punir et éliminer la criminalité et la corruption internationales.
La gouvernance fondée sur la volonté du peuple et le respect de l'autorité de la loi est indispensable à la mise en uvre et au plein respect des droits de l'homme, des libertés fondamentales et de la sécurité humaine. La communauté mondiale a le devoir collectif de promouvoir un mode de gouvernement participatif.
Toutes les cultures, toutes les traditions, toutes
les civilisations ont une validité intrinsèque,
sont d'égale valeur et appellent un égal respect
dans le cadre universel et indivisible des droits de l'homme et
des libertés fondamentales. La communauté mondiale
a le devoir collectif impératif de promouvoir et de protéger
la diversité au sein de la famille humaine, de respecter
les droits des minorités et de reconnaître et garantir
l'existence et les droits des peuples autochtones, en particulier
leur droit de préserver, de maintenir et de développer
leur identité et leurs caractéristiques distinctes
et de protéger leurs moyens de subsistance.
Tous les membres de la famille humaine sont d'égale
valeur. La communauté mondiale a le devoir collectif de
s'employer à supprimer toute discrimination fondée
sur la race, la couleur de peau, le sexe, l'âge, les tendances
sexuelles, la langue, la religion, les idées politiques
ou autres, l'origine nationale, ethnique ou sociale, les handicaps,
les biens, la naissance ou d'autres critères analogues,
et à réaliser dans les faits une authentique égalité.
Elle a encore, en particulier, la responsabilité impérieuse
au regard du droit international de supprimer totalement et inconditionnellement
toute forme de discrimination raciale et religieuse, d'en finir
avec la persistance de la discrimination envers les femmes et
avec les principaux obstacles qui s'opposent à la réalisation
concrète de l'égalité entre les sexes, y
compris la violence à l'encontre des femmes dans toutes
ses manifestations, et elle se doit de même de venir à
bout de la discrimination consciente et systématique envers
les personnes handicapées et de leur marginalisation.

La communauté mondiale a, en outre, un devoir spécial
et de plus en plus pressant, qui est de reconnaître et de
protéger les droits de l'enfant et de reconnaître
et de garantir en toutes circonstances la valeur, la dignité,
les capacités et les droits des personnes âgées.
Tous les membres de la famille humaine ont le droit de
jouir de la satisfaction de leurs besoins fondamentaux sur un
pied d'égalité. La collectivité mondiale
a le devoir collectif de coopérer pour garantir à
tous ses membres la jouissance d'un niveau de vie convenable et
d'une qualité de vie adéquate, et notamment le droit
à la nourriture, au logement, à la sécurité
sociale et à des soins de santé adéquats.
L'éducation est un des vecteurs les plus importants
de la poursuite de la paix, du progrès, du développement
humain, de la tolérance et de la jouissance effective des
droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il incombe
à la communauté mondiale, à titre de devoir
collectif, de promouvoir, respecter et assurer le droit à
l'éducation de tous les membres de la famille humaine et
de faire en sorte que l'éducation soit axée sur
le développement de la personnalité humaine, le
respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales
et une culture de paix et de tolérance.
Le droit à des remèdes concrets s'il y a
violation des droits de l'homme ou des libertés fondamentales
est un élément essentiel pour obtenir le respect
de ces droits et ces libertés. La communauté mondiale
a le devoir collectif de mettre en place et d'améliorer
des mécanismes d'application nationaux, régionaux,
sous-régionaux et internationaux pour prévenir la
violation des droits de l'homme et des libertés fondamentales
et, le cas échéant, y porter remède.
Indépendamment de la perspective spéciale adoptée
par le Groupe de haut niveau, les participants ont reconnu qu'il
y a, encore et toujours, des responsabilités
personnelles incombant à titre individuel aux membres de
la communauté humaine, responsabilités qui transcendent
et complètent le champ de notre entreprise. De même
que les membres de la communauté mondiale ont individuellement
vocation à jouir de la totalité des droits de l'homme,
de même ils ont certaines responsabilités morales
envers la communauté humaine. Ils ont un rôle à
jouer pour que les droits de l'homme tendent vers plus d'universalité.
En matière d'action morale, c'est à l'individu qu'il
revient en dernier ressort de décider. Mes collègues
et moi-même avons reconnu ensemble que ces obligations incluent
la responsabilité :
de coopérer à la vie de nos communautés
et d'y participer, en consacrant une part active de nos énergies
et de nos intérêts à assurer leur bien-être;
 de prendre soin des enfants, des personnes âgées,
des pauvres et des infirmes;
de vivre en paix et en toute solidarité avec nos
voisins;
de vivre nos vies dans la dignité et le respect
de soi, et de faire grand cas de la dignité d'autrui;
d'honorer la qualité et la valeur des cultures
et des expressions différentes;
de rejeter le recours à la menace, à la
coercition et à la violence dans nos rapports avec les
autres membres de la communauté humaine;
de pratiquer inconditionnellement la justice et l'équité
dans notre traitement des autres;
d'éviter la discrimination et l'intolérance;
de nous efforcer de redresser les torts, les nôtres
et ceux des autres;
d'honorer nos obligations envers la société
et nos responsabilités de citoyens et de membres de la
communauté humaine;
de tenir nos promesses, de vivre honnêtement et
de ne nous abandonner ni à des actes de corruption ni à
des projets criminels et de ne pas davantage les susciter;
d'exprimer nos idées avec sincérité
et sans tromperie.
UN CAPITAL D'EXPERIENCE ET D'HUMANITE
Pour conclure, je voudrais exprimer ma profonde
reconnaissance envers le directeur général de l'UNESCO,
le professeur Federico Mayor Zaragoza pour le soutien et les encouragements
qu'il n'a cessé de nous prodiguer avec le concours de ses
collaborateurs, et tout particulièrement Barbara Barry
de Longchamp.
Je remercie particulièrement le maire de Valencia, Madame Rita Barberá Nolla, pour ses initiatives personnelles et pour le dévouement sans faille, l'intérêt et l'appui permanents qu'elle nous a témoignés à toutes les étapes de cet important projet. La générosité et l'hospitalité de Valencia, son peuple, sa cité, la Generalitat et la Fundación Valencia III Milenio, ont été des plus remarquables et nous ont grandement encouragés dans notre tâche, tout comme l'enthousiasme avec lequel les citoyens de Valencia ont accompagné nos travaux et commenté leurs aspects variés à l'occasion d'une série de tables rondes.
Je salue aussi l'initiative visionnaire des partenaires d'ADC Nouveau Millénaire, Lucio Attinelli, Léon Davico, Fernando Caruso et leurs collaborateurs, Alain Troisfontaines et Mathilde Broudeur, qui sont à l'origine de ce programme dans son ensemble et auxquels nous devons d'avoir amené à maturité et jusqu'à sa réussite finale ce projet d'une importance toute particulière. Je leur suis extrêmement reconnaissant de leur zèle et de leur efficacité, de leurs talents d'organisateurs, de leur amabilité et de leurs attentions, en particulier lors de nos visites à Valencia.
Je remercie tout spécialement mon assistante Jaquie Cassette, qui a consacré énormément de temps et beaucoup de travail à ce projet, apporté beaucoup d'imagination à sa mise en uvre, et fait preuve à cette occasion de remarquables talents de juriste. Elle a incontestablement joué un rôle capital dans la rédaction du texte.
Le dernier témoignage, mais non le moindre, de mon appréciation personnelle et de ma dette s'adresse à deux remarquables fonctionnaires internationaux, Hans d'Orville
et Dragoljub Najman. Ils ont été les premiers
à m'approcher pour m'inciter à me charger de cette
tâche difficile. Ils n'ont cessé de me prodiguer
d'excellents conseils et de m'apporter des éléments
précieux pour le contenu, l'organisation et la conduite
de nos travaux; enfin, ils ont joué un rôle essentiel
pour identifier et rassembler l'extraordinaire groupe de personnalités
internationales qui ont pris une part si désintéressée
à cette entreprise.
Ma reconnaissance et mes remerciements personnels vont aussi à toutes les éminentes personnalités qui ont généreusement prodigué leur temps, leurs services, leurs compétences et leur jugement. C'est le capital d'expérience et d'humanité amassé autour de nos tables de conférence qui a rendu possible l'adoption de la Déclaration et a fait de cette
expérience de Valencia un moment spécial et mémorable.
En travaillant et en payant ainsi de nos personnes en toute simplicité
dans la mesure de leurs capacités, en collaborant et en
avançant ainsi vers notre but, nous avons sans doute, au
seuil d'un siècle neuf et d'un nouveau millénaire,
ouvert la porte à un modèle inédit et efficace
d'entreprise internationale en coopération.
Ainsi donc, j'ai l'insigne honneur et le privilège de soumettre le texte de cette Déclaration des devoirs
et des responsabilités de l'homme au directeur général
de l'UNESCO, le professeur Federico Mayor Zaragoza. Mes collègues
et moi-même espérons que cette Déclaration
sera étudiée dans le cadre des organes intergouvernementaux
de l'UNESCO en vue de son adoption et de sa large diffusion.
Richard J. Goldstone, Johannesburg, janvier 1999
|