Les droits de l'homme sont-ils universels ?

Une question demeure : les droits de l'homme internationaux sont-ils vraiment universels ? Au vu des violations massives des droits de l'homme dans le monde, il y a de quoi en douter. Mais la question de l'universalité des droits de la personne ne concerne pas ce qui est, mais ce qui devrait être, non pas le respect effectif de ces garanties, mais l'autorité normative de celles-ci.

La référence au droit naturel pour lequel les droits de l'homme sont universels parce qu'ils sont inhérents à l'être humain soulève différents problèmes. Comme l'histoire l'a montré jusqu'à ces derniers temps, le fait que tous les êtres humains – c'est-à-dire aussi les femmes, les étrangers, les membres de minorités ethniques, sans oublier les criminels ou les terroristes – aient les mêmes droits n'est pas une évidence. Les différentes cultures ont en outre des conceptions différentes de la dignité de l'être humain. Plusieurs cultures et sociétés soulignent que les êtres humains sont en premier lieu membres de leur famille, de leur clan ou de leur ethnie et qu'ils ont, à ce titre, des devoirs prioritaires envers la collectivité. D'autres, en revanche, placent au premier rang l'individu autonome et ses droits.

Que dire à ceux qui invoquent la diversité culturelle pour rejeter l’universalité des droits de l’homme et se soustraire à leur respect ? Robert Badinter, ancien ministre français de la justice, répond ainsi à cette question [1998, célébration du 50e anniversaire de la Déclaration universelle] :

"Une partie non négligeable des Etats déclare, en effet, que la Déclaration universelle correspond à une vision occidentale des droits de l’homme, et qu’elle ne saurait par conséquent les concerner. C’est le relativisme culturel. Le vrai problème aujourd’hui est donc bien celui de l’universalité des droits de l’homme. La déclaration a-t-elle un caractère universel ? Oui. Mais, l’universalisme est-il accepté partout et par tous les Etats ? Non. A l’horizon du XXIe siècle c’est le concept même des droits de l’homme qui est remis en question. A cet égard, je note que les Etats les plus partisans du "différentialisme" culturel ou d’une autre vision des droits de l’homme, sont souvent ceux qui méconnaissent ou violent les droits de l’homme.

"Les droits de l’homme sont universels parce que tous les êtres humains ont des droits fondamentaux, que l’on ne peut nier sous peine de nier l’humanité elle-même. Partout, on doit respecter l’intégrité de la personne humaine, partout, les êtres humains ont le droit de ne pas être torturés, tués, mutilés, de ne pas être réduits en esclavage, de recevoir des soins, d’avoir accès à l’éducation, à la culture, partout, les êtres humains doivent pouvoir penser et s’exprimer librement... A partir de là se dégage un noyau dur de droits valables pour tous et dans toutes les sociétés. Que cela s’exprime culturellement de façon très différente, c’est évident. Mais que l’on n’ose pas, au nom de cette diversité culturelle, porter la main sur ce qui constitue les droits fondamentaux de l’être humain...".

La dignité humaine

La validité universelle des standards des droits de l'homme dépend pour une grande part d'un consensus mondial sur la nécessité de ces droits pour protéger la dignité humaine. Il a été possible d'atteindre un consensus universel sur le contenu de différentes conventions internationales et de convaincre de nombreux Etats de les ratifier. Ceci montre que l'espoir d'aboutir à une universalité n'est pas utopique. La dignité humaine a effectivement une grande valeur dans toutes les cultures et aucune culture ne considère les exécutions arbitraires, le génocide ou la torture comme des valeurs dignes d'être défendues. Les victimes ressentent toutes les injustices vécues de manière très semblable, quelle que soit leur culture. Ce point commun et l'intérêt à long terme des Etats et de la communauté des Etats à éviter des graves violations des droits de l'homme qu provoquent de l'instabilité et menacent les investissements étrangers, le commerce international, voire la paix internationale, facilitent la mise en place d'un consensus international toujours plus fort sur les questions relatives aux droits de l'homme. Dans ce contexte, il est important de souligner que les sociétés et leurs cultures ne sont pas des entités statiques. Elles ne cessent d'évoluer et de s'influencer mutuellement. La tentative d'instaurer un dialogue interculturel n'est donc pas vaine. Dans un monde qui est toujours plus en réseau et devient donc plus petit, trouver un terrain d'entente sur la question des droits de l'homme au-delà des frontières culturelles est finalement nécessaire à la survie.

L'idée des droits de l'homme est étroitement liée à celle de l'Etat-nation. Cette constatation est aussi importante. En effet, la caractéristique de ce type d'Etat est, comme nous l'avons mentionné, l'interdiction faite aux particuliers d'avoir recours à la violence pour se protéger par leurs propres moyens et la monopolisation de l'usage de la force, au niveau étatique, par la police, la contrainte des tribunaux et même par l'armée en situation de détresse. Dans ce contexte, les droits de l'homme apparaissent comme le pendant indispensable au monopole du pouvoir de l'Etat. Les droits de l'homme peuvent aujourd'hui prétendre à l'universalité, car le modèle de l'Etat-nation s'est répandu dans le monde entier. Un gouvernement qui s'appuie sur un appareil étatique moderne, avec des forces de sécurité de tous genres, ne peut défendre de manière crédible sa conception – à l'origine occidentale – d'un Etat-nation fort, tout en rejetant complètement les droits de l'homme pour des raisons culturelles.

En dépit des différences de systèmes politiques et de contextes culturels, les Etats capables d'adhérer à l'idée des droits de l'homme et à leur contenu concret sont toujours plus nombreux. L'idée des droits de l'homme est de mieux en mieux acceptée dans toutes les parties du monde. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer la Déclaration de la Conférence mondiale de Vienne de 1993 sur les droits de l'homme, par laquelle les Etats reconnaissent l'universalité des droits de l'homme, et de constater que, depuis la fin de la guerre froide, presque tous les Etats du monde ont ratifié au moins une des conventions relatives aux droits de l'homme et garantissent aussi les droits de l'homme dans leurs constitutions nationales.