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| La traversée de l'océan étaitpour les Noirs l'épreuve absolue et dire qu'elle étaitmal vécue est un euphémisme. Sur l'échellede la terreur, il y eut certes des degrés, mais aucunecargaison vivante n'a pu échapper à l'horreur decet univers concentrationnaire avant l'heure. Déracinés de leur continent, les Noirs connaissent, après l'angoisse de la séparation et de la captivité à terre, une situation aussi nouvelle que traumatisante : nus, entravés, examinés, palpés, marqués au fer à l'embarquement comme s'ils étaient du bétail, les captifs noirs découvrent brutalement leur prison flottante et ses geôliers blancs assimilés à des mangeurs de chair humaine. Des tentatives désespérées de fuite par-dessus bord s'ensuivaient qui obligeaient les bâtiments négriers à l'ancre à s'entourer de filets de protection. Les captifs étaient parqués dans l'entrepont libre de sa cargaison de traite. Lorsqu'une hauteur de 1,80 mètre le permettait, le charpentier le divisait sur toute sa longueur par un plancher installé à mi-niveau qui doublait sa capacité. Dans le sens de la largeur une cloison maintenait les hommes dans les deux tiers avant de l'entrepont, les femmes occupant le tiers arrière. Dans une quasi obscurité, allongés sur le côté à même le bois, parfois tête-bêche, les captifs ne pouvaient se tenir debout ni se mouvoir dans un espace calculé pour contenir trois à quatre individus par mètre carré. Le navire parti, il reste à subir l'impensable pourdes terriens ignorants de la chose maritime comme de leur sort.L'entassement déjà insupportable se transforme enune promiscuité humide et nauséeuse quand le malde mer et le mauvais temps s'en mêlent : l'eau s'engouffredans l'entrepont par les écoutilles, les vomissures, lesdéjections qui débordent des baquets souillent,empuantissent tout, et font prospérer les maladies queles carences alimentaires, le manque d'hygiène ou la claustrationavaient déjà installées : ophtalmies, dysenteries,affections pulmonaires, fièvres, vérole, scorbut.Des captifs finissaient pas perdre la raison, d'autres refusaient de se nourrir, la médecine du bord était inopérante et le chirurgien n'était pas le dernier à mourir. Au mieux "parfumait-on" l'atmosphère avec des vapeurs de vinaigre et le jour faisait-on monter les Noirs sur le pont pour s'aérer et délasser leurs corps meurtris. Cela ne diminuait guère la mortalité dont le taux variait de 10 à 20 % en moyenne ou beaucoup plus quand les Noirs n'en pouvant plus se révoltaient. Dans un combat inégal, la répression pouvait faire des dizaines de victimes, fusillées à bout portant, sabrées, ou balancées à la mer. Une traversée rapide de quelques semaines était finalement ce que les captifs auraient pu considérer comme un moindre mal. Mais à ce bonheur tout relatif succédaitbientôt leur mise en esclavage.
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