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| Les Noirs arrivés d'Afrique et désignéssous le terme de "bossales" rejoignaient "l'habitation"du maître qui les avait achetés. (L'habitation désignel'ensemble des bâtiments et des terres plantées ensucre ou en café : elle pouvait réunir sur plusieurscentaines d'hectares autant d'esclaves nègres.) Les nouveauxvenus n'étaient pas immédiatement intégrésaux anciens dont la moitié étaient nés surplace (les créoles) : ils étaient logés àpart pendant plusieurs mois avant de venir s'installer dans l'undes villages d'esclaves. Il y avait en effet deux villages qui correspondaientaux deux catégories principales d'esclaves. Prèsde la maison du maître ou Grand Case se tiennent les casesdes privilégiés ou domestiques et nègresà "talents" (ouvriers qualifiés, sucriers,tonneliers, charrons, ou postillons) avec qui les nouveaux n'avaientrien à faire. Près de la case du "commandeur",celui qui dirige les esclaves, sont alignées les casesdes nègres dits de culture ou de jardin, et constituent"l'atelier". Ces nègres sont les plus nombreux.On y recense beaucoup de femmes et on y accueille les bossales. Les esclaves finissent de perdre là leur identitéd'origine. Ils se retrouvent avec des Africains originairesd'autres "nations" très éloignéesles unes des autres et dont ils ne comprennent pas la langue,des Mandingues du Sénégal aux Congos en passantpar les Ibos du Nigeria actuel. On les affuble au mieux d'un prénomou d'un diminutif, au pire d'un surnom inconnu du calendrier dessaints dont ils auraient dû se rapprocher par le baptême: Monte-Au-Ciel, La Fortune, Bacchus, Adonis ou Azor. Leur vie quotidienne n'est pas une sinécure.Les esclaves logent dans des cases en bois et torchis presquevides et se nourrissent sans fantaisie : ignames, bananes, patateset riz reviennent inlassablement. Comme reviennent inlassablementles épuisantes journées de travail commencéestôt et finies tard, juste entrecoupées de quelquespauses. Il n'y a pas de temps mort dans la vie d'une plantation: coupe de la canne et broyage au moulin, charrois, préparationde la terre et plantation, construction, entretien et réparationcontinuels d'ouvrages divers. Libérés quelques instantsde ces travaux, les esclaves se consacrent ensemble aux culturesvivrières et individuellement à biner le lopin deterre qui leur est alloué. Il leur restait le dimanchepour se reposer, et la danse, ou le vaudou la nuit, pour se défouler. La vie en esclavage était courte, pas plus dedix années en moyenne : les occasions de mourir ne manquaientpas, entre les excès de travail, les punitions, les carencesvitaminiques, les épidémies. Les survivants nègresseptuagénaires ou bancals vivotaient. De tout ça,le maître n'avait cure. Une vie d'esclave n'étaitrien. Grâce à la traite, il pouvait la remplacerpar dix autres. Et puis, un esclave n'était pas vraimentun homme, qu'on détaillait dans les inventaires avec lesbêtes à cornes, qu'on achetait, revendait, ou châtiaitsans aucune considération. Le Code noir lui avaitbien accordé l'humanité, mais celle-ci étaitseulement morale et religieuse. La raison économique l'emportaitet ne permettait pas qu'un esclave fût autre chose qu'unobjet, qui revendiquait pourtant son statut d'homme et le faisaitsavoir.
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