Cette question essentielle est l'une de celles àlaquelle il est le plus difficile de répondre avec précision.L'idée court dans l'opinion que la traite des Noirsétait une source d'enrichissement sans égale pourceux qui s'y livraient, un Pactole en quelque sorte qui coulaità flots : les armateurs menaient grand train, le roi reconnaissantles gratifiait d'une particule, et les capitaines portaient beau.On abonderait dans ce sens en donnant quelques noms de naviresnégriers particulièrement révélateurs: le Pactole justement, la Loterie,la Roue-de-la-Fortune ou le Pont-d'Or.

Il est notoire qu'en France aux XVIIIe et XIXe siècles, on s'est enrichi grâce à la traite. De bellesfortunes ont été bâties sur le dos des nègreset la pierre de somptueux hôtels particuliers en garde encorela trace à Bordeaux et à Nantes, dans l'îleFeydeau ou sur la Fosse. Si la traite a continué longtempsaprès qu'on l'eût interdite, c'est que les négriersy trouvaient leur intérêt, sans quoi ils n'auraientpas persévéré comme ils l'ont fait. La philanthropien'étant pas la vertu première des trafiquants négriers,quoi qu'ils en disent, on n'imagine pas d'autre raison àla poursuite de leur activité - même résiduelle- jusqu'au milieu du XIXe siècle. La traite des Noirsa bel et bien rapporté de l'argent à ceux qui l'ontpratiquée. La question est de savoir combien.

Après avoir été largement surestimés,les profits négriers sont actuellement revus àla baisse, sans doute même un peu trop. De nombreuxhistoriens s'accordent sur des bénéfices moyensde l'ordre de 6 à 7% par an, c'est-à-dire guèreplus que des placements tranquilles de père de familleà 5% chez les notaires. Ce taux moyen ne rend évidemmentpas compte d'un éventail très large allant d'unéchec retentissant à une réussite exemplaire,de 50% de perte à 50% de gain. Pour un grand nombred'armateurs candidats à la traite, la notion de risquefaisait partie du voyage : une expédition à la côte d'Afrique s'apparentait à un coup de dé dont on attendait le meilleur comme le pire. On tentait sa chance et souvent on ne recommençait plus : ainsi à Bordeaux, 56% des maisons d'armement ont expédié une seule fois à la traite. Quelques familles cependant se sont illustrées dans la traite négrière en additionnant des dizaines d'expéditions et des millions de livres de profits, comme Michel et Grou à Nantes, Begouën-Demeaux au Havre, ou encore la dynastie des Nairac dont Pierre-Paul et Élisée à Bordeaux et Jean-Baptiste à La Rochelle furent les plus actifs. Grâce à l'argent de la traite, Pierre-Paul Nairac put, en 1775, se faire construire au cœur de Bordeaux un hôtel qui lui coûta la bagatelle de 233'000 livres et à Elisée d'acquérir à Barsac un domaine viticole sur lequel il fit édifier le château qui porte aujourd'hui son nom.

Ces acteurs principaux n'étaient pas les seuls àtirer des avantages pécuniaires de la traite, une multituded'acteurs secondaires, de corporations, en bénéficiaientindirectement. Lors des discussions portant sur l'avenir de latraite, les tenants du système insistaient sur le faitque des millions de personnes en France vivaient du commercenégrier et souffriraient grandement de sa disparition: en premier lieu les marins, en second lieu, les ouvriers deschantiers navals, des industries métallurgiques et textiles,des raffineries, les artisans, les boutiquiers, les couturières,les aubergistes, les viticulteurs, leurs femmes et leurs enfants.Cela faisait du monde. Il n'est pas question pour cette population,qui dans sa majorité n'avait pas conscience de collaborerà l'activité négrière, de parler d'unequelconque fortune liée à la traite. Gens de peu,leurs revenus ou leurs salaires étaient le plus souventmisérables et n'avaient rien à voir avec les sommesbrassées par les gros armateurs.

Enfin la fortune négrière n'est pas qu'individuelle,elle est aussi collective. L'accumulation des capitauxissus de la traite et de l'exploitation des esclaves dans lescolonies a favorisé la croissance économique del'Angleterre ou de la France. Nul doute que l'enrichissementdes Européens doit beaucoup à l'asservissement desAfricains. Ces derniers demanderaient et obtiendraient réparation,même après si longtemps, que cela ne serait que justice.