Après s'être émerveillés de l'inventionde nouveaux mondes, les Européens éprouvent vitedes tentations dominatrices. L'exploitation remplace l'explorationet l'aliénation de l'autre succède à sa découverte.C'est ainsi que se forge la légitimité de latraite des Noirs et de l'esclavage. Le raisonnement est d'une logique sans faille : la prospérité de la France est étroitement liée à la prospérité des colonies qui est elle-même entièrement dépendante de l'arrivée régulière et massive d'une main-d'œuvre servile. Donc, la traite négrière estune nécessité vitale.

Montesquieu lui-même reconnaît dans l'Espritdes Lois que le commerce avec les colonies étaitprofitable à la métropole et que "la navigationavec l'Afrique [était] nécessaire ; elle fournissaitdes hommes pour le travail des mines et des terres de l'Amérique".Comme il n'est pas aisé d'être à la fois philosopheet soucieux de l'enrichissement de son pays, on constate que cetargument économique est déterminant dans la justificationde la traite des Noirs. Les négociants et les marinsvoient dans ce trafic le point fondamental de tous les commerces: "L'Europe entière y contribue, en subsiste, soitpar voie directe ou indirecte", écrit en 1790, RenéButton, un capitaine négrier originaire de l'îlede Ré. Favoriser la traite, c'est enrichir les ports dela métropole, leur arrière-pays, la France toutentière. La freiner, c'est perdre les colonies et en subirles conséquences en cascade car faute de productions coloniales,le trafic maritime et l'activité industrielle seront amoindris,insistait dès 1734, Jean-Français Melon,ami de Montesquieu et économiste de renom. La traitecontribue au rayonnement du commerce, de la marine,de l'agriculture et des arts.

La traite négrière est aussi une institutionhonorable. Les négriers achètent des esclavesnoirs en toute bonne foi et pensent agir humainement. A la findu XVIIe siècle, un théologien de la Sorbonne, Fromageau,affirme dans le Dictionnaire des cas de conscience qu'onpeut acheter des Nègres qui sont "esclaves àjuste titre", c'est-à-dire qui sont légalementesclaves selon le droit des gens : "On pourrait mêmesans aucun examen les acheter si c'était pour les convertiret leur rendre la liberté".

La traite négrière est enfin un service renduaux Noirs. On lit couramment que les Noirs vivent dans descontrées obscures perpétuellement en guerre, sansreligion ni morale, mais dans une misère abjecte, parmides peuples sauvages dénués d'intelligence, soumisà la violence extrême des rois qui les chassent,les tuent, les mangent. Voilà que les Blancs donnent auxrois l'occasion de les vendre. Il s'ensuit que les négriersqui achètent des captifs les délivrent de la mortet font acte de bonté. Le trafic négrier fait passerles Africains d'"une servitude barbare" à "uneservitude humaine", écrit le capitaine Button,qui, à cette occasion, se targue de philanthropie. C'estque l'avantage retiré par les esclaves est incontestable,ajoute-t-il; arrivés aux colonies, les Noirs "se voientressusciter parmi leurs semblables, qui sont pour eux des êtresmerveilleux, dont ils envient le sort". La traite est doncune entreprise qui dispense le bonheur et le négrier estun homme de bien.

Dans ces conditions, écrit en 1764 le théologienBellon de Saint Quentin, qui se fait là le porte-paroledu plus grand nombre, "le plus grand malheur qu'on puissefaire à ces pauvres Africains serait la cessation de cetrafic". Quel meilleur bienfait qu'une vie libéréede l'arbitraire? une existence civilisée? une âmesauvée par le baptême?

Le trafic négrier est une œuvre utile qui comble non seulement les négociants, les armateurs et les colons, mais aussi les Noirs, placés "dans une douce dépendance [où] il ne tient qu'à eux de trouver le bonheur" écrivait à la Révolution un auteur qui préféra, on ne sait pourquoi, garder l'anonymat.