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| CHRONIQUES ET POINTS DE VUE |
Il fallait à Olivier Pétré-Grenouilleau, pour maîtriser dans sa totalité l'étude de ce trafic et l'ériger en objet historique, une approche globale, qui mettrait en relation l'histoire de l'esclavage avec d'autres domaines de la recherche historique - histoire des idées, des comportements, de l'industrialisation... Les traites négrières. Essai d'histoire globale, par Olivier Pétré-Grenouilleau. 480 pages + 16 p. hors texte, 22 ill. Collection Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 2004. Le même ouvrage, 736 pages + 16 p. hors texte, 22 ill., sous couv. ill. Collection Folio histoire, n° 148, Gallimard, 2006.
CHRONIQUES ET POINTS DE VUEDe l'esclavage… Pourquoi un nouvel ouvrage sur l'esclavage, alors que plusieurs milliers de titres existent déjà sur le sujet ? Par- ce que cette histoire "reste encore à l'écart des grandes questions abordées dans les cursus universitaires, y compris aux Etats-Unis", écrit Olivier Pétré-Grenouilleau, professeur à l'université de Lorient et auteur d'un "Que sais-je ?" sur la traite des Noirs (no 3248, 1998). Comment expliquer le "paradoxe" de ce désintérêt ? Par l'existence d'un "tabou" ? Par le "discrédit" qui entoure l'histoire coloniale ? Ou parce que "globale, monstrueuse par ses dimensions comme par son sujet, l'histoire de la traite se trouve écartelée en de nombreux sous-ensembles dont il est difficile de maîtriser la totalité ?" Cet essai d'histoire globale qui fera référence met en relation l'histoire de l'esclavage avec celle des idées, des comportements, de l'industrialisation. Il montre comment des logiques politiques, économiques, différentes se sont additionnées, durant quatorze siècles, pour nourrir le commerce d'esclaves noirs. L'historien analyse d'abord le rôle de l'expansion musulmane dans le développement de la traite à partir du VIIe siècle; en précisant au passage que le Coran n'exprime "aucun préjugé de race ou de couleur". Il explique le rôle de l'Afrique noire elle-même dans l'"engrenage négrier". Il décortique enfin le rôle de l'Occident et l'importance du "commerce triangulaire". Imaginez un livre qui synthétiserait pratiquement tout ce qui a été écrit sur les dimensions essentielles d'un sujet et vous aurez une petite idée du travail proposé par Olivier Pétré-Grenouilleau dans ce remarquable ouvrage. Une petite idée seulement, car l'auteur ne se contente pas de rapporter le travail des autres. Il met en perspective, compare, analyse et critique les informations disponibles sur les traites négrières, leurs origines, leur évolution, leur abolition et leurs rôles dans l'histoire mondiale. Toutes les traites : occidentale, musulmane et africaine. La première partie montre qu'en Europe, l'Espagne puis les Provinces-Unies, la France et l'Angleterre en ont été les fers de lance, avec la bénédiction de l'Eglise catholique. Elles ont organisé un système bien plus complexe que la représentation traditionnelle du commerce triangulaire. La deuxième partie explique comment le mouvement abolitionniste a gagné toute la société anglaise. L'Angleterre abolit l'esclavage en 1807 (après quelques Etats américains et après le Danemark en 1792) et use de sa domination politique pour l'imposer aux autres nations. Le rôle de la Société antiesclavagiste internationale n'est pas traité explicitement, mais on la comprend plus comme un relais de la volonté étatique anglaise que comme un premier exemple d'une société civile internationale. La troisième partie tente un bilan des conséquences de ce commerce de 28 millions d'Africains "exportés". En un mot, et c'est peut-être là le plus terrible de l'histoire, ces conséquences sont faibles. En Afrique, le prélèvement démographique aurait été au final limité et l'impact économique et militaire réduit. En Europe, quelques fortunes se sont construites, nourrissant ici ou là des pouvoirs locaux (Nantes). Certes, l'impact politique fut plus important au Brésil (c'est Rio de Janeiro qui a été le plus grand port mondial d'esclavage) ou aux Etats-Unis. Mais ces millions de souffrances n'auront finalement été qu'un petit moment dans un jeu géopolitique relayé par la folie spéculatrice de quelques armateurs, prêts à tenter quelques coups pour bâtir leur fortune. L'auteur nous rappelle que longtemps l'histoire de la traite négrière a été limitée à celle de la traite atlantique, du moins jusqu'aux années 1960 quand se développent des études portant sur les divers aspects : traite atlantique, mais aussi traites « orientales » et traite intérieure africaine. Son livre se définit dès le début comme une tentative d'histoire globale, l'étude d'un phénomène plus que millénaire et qui se déroule sur trois continents. Il s'appuie largement sur les travaux anglo-saxons mais il tente surtout une synthèse de tous les travaux récents comme plus anciens. Il a choisi une histoire comparative avec comme but d'échapper aux tabous et aux présupposés idéologiques nombreux sur cette question. Son propos est donc aussi historiographique. La première partie porte sur l'"invention" de la traite dès l'antiquité même si les esclaves noirs n'étaient que peu nombreux, l'auteur s'attache à montrer la genèse des traites négrières au moment de l'expansion de l'Islam, au VIIème siècle, en mettant en évidence les facteurs économiques. Il s'intéresse ensuite au déplacement du trafic, au XVème siècle, vers la traite occidentale au moment même où se met en place l'économie de plantation dans les îles du proche Atlantique et bien sur surtout lors de la mise en valeur du "nouveau monde". Si les nécessités économiques sont mises en avant, Olivier Pétré-Grenouilleau évoque aussi le rôle joué par la participation des Africains eux-mêmes ainsi que les justifications idéologiques développées (philosophiques, religieuses, économiques, politiques). Il montre comment le "racisme anti noir" peut être une conséquence, une légitimation du statut servile et de la traite plutôt qu'une cause. Un second chapitre traite des routes terrestres comme maritimes, des lieux de départs et de destination, de protagonistes (traitants, intermédiaires africains, captifs), les modes d'acquisition des esclaves, des effectifs embarqués et des pertes, des conditions de ces déplacements de population qui n'ont pas d'équivalent dans l'histoire. Il analyse les permanences comme les diversités du phénomène dont il veut montrer l'unité. Il analyse en particulier le rôle joué par les Africains eux-mêmes dans ces différentes traites d'exportation. Comment les pouvoirs africains ont été une source de l' "offre", ont exercé un contrôle des marchés du fait de la tradition esclavagiste et de l'absence de sentiment d'appartenance à une communauté. Ce livre montre l'essor et l'évolution des traites, le rôle de la traite dans l'histoire de l'Afrique, de l'Europe et de l'Amérique, ainsi que les conséquences, notamment démographiques liées à la surmortalité du système de la plantation qui entretenait la traite. Outre la "commerce triangulaire", l'auteur démontre la place des transferts sud-sud entre l'Angola et le Brésil notamment, il tente de reprendre les diverses tentatives de L'intérêt de ce livre outre sa richesse documentaire tient à sa méthode : présentation rigoureuse des exemples datés et localisés, des auteurs qui les ont étudiés et des débats interprétatifs. L'auteur ouvre, en conclusion, vers de nouvelles perspectives : "Une histoire renouvelée des représentations de la traite". Tout comme le colonialisme dont il est l'un des segments, l'esclavage, pour l'historien, est une question piège. Comment décrire et expliquer, avec la distance et la rigueur propres à la démarche scientifique, sans paraître admettre, voire justifier, ce que la morale réprouve absolument ? Comment éviter, même tacitement, le militantisme qui inévitablement conduit à interpréter les réalités du passé selon les exigences du présent ? Tel fut longtemps l'obstacle qui a contrarié la réalisation d'un ouvrage tel que celui d'Olivier Pétré-Grenouilleau, professeur à l'université de Bretagne-Sud et membre de l'Institut universitaire de France, dont le mérite apparaît d'autant plus vif. Voici donc la première grande synthèse consacrée à l'"infâme trafic", la traite négrière. Ou, plus exactement, première mise au point capitale, les traites : occidentale, de l'Afrique vers les Amériques; orientale, dans le monde arabo-musulman; africaine, au sein même du continent noir. Deuxième mise au point : si, comme l'écrit l'auteur, il est vain de "vouloir classer les différents systèmes esclavagistes sur une hypothétique échelle de Richter de l'oppression", il apparaît que la traite atlantique ne fut pas, relativement, la plus coûteuse en hommes, ni toujours la plus dure. Les trois principales traites convergent vers le commerce de captifs noirs à partir de logiques différentes : mise en valeur du Nouveau Monde, dynamique de l'expansion musulmane, développement commercial d'un esclavage depuis longtemps enraciné dans les sociétés africaines. Réponse uniforme à des situations diverses, la traite négrière a fait preuve d'une impressionnante longévité, depuis le début du Moyen Age jusqu'au succès de l'abolitionnisme, idéologie d'origine occidentale dont se saisirent parfois les esclaves engagés dans leur propre émancipation. Riche d'informations solides et d'une belle probité intellectuelle, ce livre neuf est appelé à faire date, en même temps qu'à susciter le débat Professeur à l'université de Lorient, Olivier Pétré-Grenouilleau a consacré 17 ans de son existence à des recherches sur la traite négrière qui fit la fortune de certains ports français, de Bordeaux à Nantes en passant par Bordeaux. A vrai dire, il n'aime pas utiliser l'expression au singulier. Il préfère parler de traites négrières car il y en eut plusieurs : la traite européenne du XV° au XIX° siècles, la traite transsaharienne du VIII° au XX° siècles, la traite arabe via Zanzibar en Afrique de l'Est et centrale du XIV° au XIX° siècle. Les deux dernières firent autant de victimes que la première, la seule à être évoquée et stigmatisée par certains aujourd'hui. Olivier Pétré-Grenouilleau n'hésite pas à bousculer les idées reçues, notamment la thèse, développée dans Capitalisme et Esclavage, par l'afro-caribéen Eric Williams, disciple du marxisme, pour lequel la Révolution industrielle britannique fut la conséquence de l'accumulation du capital produit par l'économie coloniale de plantation, donc, indirectement, par la traite. Pétré-Grenouilleau montre qu'il faut considérablement nuancer cette affirmation dans la mesure où les milieux coloniaux investirent peu dans l'industrie naissante. Il consacre aussi de longues pages à l'étude du mouvement abolitionniste britannique, infiniment plus performant et plus important que son homologue français, qui attendit 1848 pour proclamer l'abolition de l'esclavage dans les colonies. N'hésitant pas à braver les adeptes du "politiquement correct", il s'interroge sur l'inexistence d'un courant abolitionniste au sein du monde arabo-musulman, pourtant grand consommateur de "pièces d'ébène", ainsi que sur le peu de descendants d'esclaves africains recensés de nos jours dans le dar-el-islam alors qu'on peut chiffrer aisément les des descendants, fort nombreux, des esclaves venus à bord des navires négriers européens. Un excellent ouvrage qui s'inscrit dans les débats contemporains et que le Sénat a eu raison de couronner.
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