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XXIe siècle
La torture-Guerre d'Algérie 1954-62


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1951-1954...Du "J'accuse" de Claude Bourdet à la condamnation de la torture
par François Mauriac

Pour réprimer la rébellion en Algérie et faire parler les suspects, certains militaires n'hésitent pas à employer la torture. Les gouvernements successifs nient que de tels actes soient commis. Trois ans avant l'insurrection algérienne, Claude Bourdet l'écrivain dénonçait, dans "France Observateur" [du 6 décembre 1951], des méthodes dignes de la Gestapo. En 1954, François Mauriac, dans ”L’Express”, dénonce la pratique de la torture par certains officiers en Algérie.

| LA TORTURE PAR FRANÇOIS MAURIAC |

Le "J'accuse" de Claude Bourdet

"Les faits dont je suis amené à parler aujourd'hui sont d'une exceptionnelle gravité. […] A Paris, sous l'Occupation, la Gestapo possédait, outre la rue des Saussaies, et quelques autres immeubles, une série de bâtiments situés avenue Foch. Les musulmans d'Algérie ne connaissent pas "l'avenue Foch"; ils connaissent tous un autre immeuble, dont la réputation est pour eux la même : la villa Mahieddine, où officie la police des renseignements généraux d'Algérie.

"Cette réputation est-elle surfaite ? En toute sincérité, je ne le crois pas. […] La presque totalité des accusés [d'un procès en cours] a déposé devant le procureur général des plaintes circonstanciées concernant diverses tortures, et ceux en liberté provisoire que j'ai pu interroger fournissent des précisions nombreuses sur les tortures dont ils ont été l'objet ; leur description est convaincante pour un homme connaissant l'atmosphère des locaux de la Gestapo ; il y a des détails qu'il faut avoir vus soi-même. […] Il y a la mâchoire fracassée d'un des inculpés. […] Il y a les brûlures d'électrode relevées sur les mains d'un accusé, et il y a surtout les plaintes déposées par tous, ou presque. […]

Tous se plaignent des séquestrations arbitraires, qui ne peuvent être niées ; tous parlent de coups violents sur tout le corps, presque tous affirment avoir été soumis au supplice de la baignoire, certains parlent de tortures électriques et de pendaison ; plusieurs relatent un procédé qui semble nouveau : la bouteille. Voici par exemple un extrait de la plainte de Khiter Mohamed, qui resta dix-sept jours avant d'être remis au juge : "Les deux pieds et les deux poings liés, on me passa un manche de pioche simultanément sous les genoux et la face antérieure des deux coudes. Ensuite on m'a fait asseoir sur une bouteille, le goulot de cette dernière me rentrant dans l'anus pendant que les inspecteurs [...] appuyaient de toutes leurs forces sur mes épaules." […]

"Quant à nous, nous aurons fait ce qui dépendait de nous pour que personne ne puisse plus dire "je ne savais pas"."top

" France-Observateur ", 6 décembre 1951.

 La torture par François Mauriac

A l'occasion de la sortie du livre du journaliste communiste Henri Alleg, "La Question", dans lequel l'auteur raconte les sévices dont il a été victime, François Mauriac dénonce, dans "L'Express" [du 3 avril 1954] l'attitude du gouvernement à l'égard de ces véritables crimes.

"Saisie de "La Question" d'Henri Alleg. Une fois le principe admis qu'il faut poursuivre non les auteurs d'un crime, mais ceux qui le dénoncent, il eût été plus sage de ne pas attendre que des milliers d'exemplaires fussent vendus et lus dans le monde entier. Et qu'ils aient pu l'être, c'était après tout l'a meilleure réponse à faire lorsqu'un étranger s'indignait devant nous: la France était tout de même un pays où la parole écrite demeurait libre. La publication et la vente à ciel ouvert du livre d'Alleg témoignaient en notre faveur, malgré tant d'abus et d'attentats. Sa saisie nous frustre de cette dernière fierté. Elle en lève au gouvernement le bénéfice de son libéralisme relatif, sans l'ombre d'un avantage puisque la diffusion du livre, à travers le monde, est d'ores et déjà accomplie. Tirer le pire d'une situation donnée, c'est la règle d'or du régime, sur tous les plans, dans tous les ordres.

"Participation à une entreprise de démolition de l'armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale." Tel est le motif officiel de la saisie. Alleg a été torturé ou il ne l'a pas été. S'il l'a été dans les conditions qu'il décrit, ne reprochez pas à la victime, mais aux bourreaux, de démoraliser l'armée. En quoi le fait de demander justice contre eux menace-t-il l'Etat, offense-t-il la nation ? Et qui pourrait douter de ce que rapporte cet ami de Maurice Audin ? Les témoins surgiraient de partout, si l'affaire était plaidée. M. Robert Lacoste d'ailleurs, s'il n'avoue pas, ne nie rien. En vérité, il plaide coupable: "L'examen médical du plaignant, a-t-il déclaré hier à la Chambre, révèle divers érythèmes sur les doigts et le poignet gauche et trois petites cicatrices." Mais les tortionnaires peuvent dormir tranquilles. Les praticiens n'ont, paraît-il, aucune idée sur la nature et sur les origines de ces traces suspectes. Les praticiens. Il en est de plusieurs sortes. J'en ai entendu un, de mes oreilles, excuser ce sous-officier dont le cas nous était soumis, et qui avait tué un civil indochinois d'un coup de pied dans le ventre: "Les rates en Indochine sont fragiles et éclatent facilement." Molière lui-même n'aurait rien pu tirer de ce mot-là pour nous faire rire.

"Il reste que la torture qui ne laisse pas de trace demeure une des conquêtes de la technique policière qui aujourd'hui assure mieux le repos des experts et des juges. Voici pourtant l'aveu de M. Robert Lacoste à peine déguisé: "Je dis qu'on ne saurait confondre certaines erreurs avec notre peuple. Mais j'ajoute qu'il n'appartient pas à n'importe qui de nous faire la morale..."

"Certaines erreurs! Qu'un euphémisme peut donc être ignoble! Bien sûr vos crimes sont, dans l'ordre politique, des erreurs, et ce n'est pas assez dire des bêtises insignes. Mais ils restent des crimes et qui atteignent à travers ceux qui les commettent, le corps d'élite dont ils portent l'uniforme, et à travers l'armée, nous-mêmes, notre peuple, monsieur Lacoste, dont vous êtes l'élu. Ce que vous appelez "certaines erreurs" sont donc bien le fait de ce peuple, agissez en son nom; vous en êtes l'incarnation en Algérie au point que sans vous, aucun gouvernement ne pourrait subsister et que vous ne sauriez être déplacé sans que le système croule. Vous en demeurez la clef de voûte. J'ose écrire ici cette vérité qui ressemble à un blasphème: "En Algérie, monsieur Lacoste, vous êtes la France." La France, c'est vous. Hélas! […] "

"L'Express", 3 avril 1954.top