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FRANCE, FEVRIER 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Colonialisme, esclavagisme, les enjeux de mémoire
par Claude Liauzu
Polémiques autour des dérives de Dieudonné,
manifestes, pétitions, prises de parti sur les enjeux de
mémoires occupent une place grandissante dans la société
française, place qui exige des interrogations.
On doit respect aux morts, on ne doit que la vérité
aux vivants, disait Anatole France. Pourtant, le mort
saisit le vif. Les guerres coloniales d'hier sont devenues des
guerres de mémoires, à travers lesquelles les protagonistes
et leurs héritiers se disputent le rôle exclusif
de victime et réclament repentance, dédommagement.
Une proposition de loi, dont l'adoption paraît
acquise, rend hommage à "l'oeuvre positive de l'ensemble
de nos concitoyens" dans l'Algérie française.
A en croire nos élus, il n'y aurait eu ni massacre, ni
destruction, ni spoliation, ni torture... De même, les bienfaits
de la République auraient été apportés
à "cette terre" même si les sujets ne sont
jamais devenus citoyens, même si l'école n'a jamais
été publique et obligatoire. Sait-on au moment du
centenaire de la loi de 1905 que la laïcité non plus
n'a pas été un article d'exportation et que, jusqu'en
juin 1962, le culte musulman a été (modestement)
financé par Marianne, que la séparation des Eglises
et de l'Etat n'a jamais franchi la Méditerranée
? Bel exemple de l'actualité boomerang de la colonisation,
quand certains politiques proposent de revenir sur cette loi !
Trop souvent et trop longtemps traitées par le mépris,
la souffrance de l'exil, les pertes humaines et matérielles
subies par les pieds-noirs constituent un fonds exploité
de manière instrumentale par les activistes de la guerre
de mémoires : indemnisations répétées,
amnisties toujours insuffisantes, de génération
en génération (car on arrive à la troisième
génération d'enfants dits pieds-noirs ou harkis
nés en métropole), la demande de compensation est
illimitée.
Aussi, en face, des revendications s'expriment au nom des
enfants perdus de la colonisation, des indigènes et
des immigrés victimes de l'exploitation, de l'esclavage,
de la ségrégation, du racisme. C'est là une
réponse au silence honteux de la classe politique, à
l'occultation de ce passé qui ne passe pas, à l'oubli
de cinq siècles qui ont façonné l'Occident
dans les programmes scolaires. Condamnés à l'amnésie,
les "sauvageons" (formule d'autant plus malheureuse
qu'elle rappelle les "sauvages" d'hier) soumis au chômage,
à la ségrégation, à la stigmatisation,
vivent leur présent comme la reproduction indéfinie
de ce passé.
Le risque est de voir ceux qui s'inspirent ouvertement ou non
de sentiments communautaristes donner le la dans les médias,
occuper la scène publique aux dépens d'un véritable
travail de mémoire et accumuler les effets pervers. C'est
agiter devant une opinion désorientée le spectre
de la dissolution du tissu social et de la submersion de la nation.
Le débat intellectuel risque désormais d'être
soumis aux règles imposées par les champions des
divers camps, aux surenchères manichéennes d'imprécateurs.
La mémoire, comme la guerre, est une chose trop sérieuse
pour la laisser aux généraux, mais aussi aux politiciens
et aux idéologues. Sur ce terrain, les historiens ont
une responsabilité particulière : prendre en charge
ce que Lucien Febvre appelait leur fonction sociale, refuser à
la fois le refuge sur l'Aventin d'une neutralité impossible
et la facilité de "l'histoire procès"
contre laquelle Marc Bloch mettait en garde.
Tout manichéisme empêche de prendre en compte
l'ambiguïté de la situation coloniale. Si les soldats
de l'An II faisaient rêver les élèves dans
la nuit coloniale c'est parce qu'ils portaient un message universaliste.
Actualiser cet universalisme, en fonction des réalités
de la mondialisation, de migrations qui se situent à cette
échelle, l'enrichir de la pluralité des cultures,
tel devrait être l'objectif de ceux qui cherchent une alternative
au choc des civilisations.
Il y a une nécessité urgente d'aller vers
une histoire qui expliquerait aux enfants, et tout particulièrement
à ceux qui se sentent exclus des deux mémoires officielles,
comment et pourquoi ils vivent ensemble dans ce monde.
Claude Liauzu est professeur émérite à
l'université Denis-Diderot-Paris-VII. Point de vue publié
par le quotidien Libération, Paris, 23 février
2005.
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