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FRANCE, JUILLET 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Les "indigènes de la République" souffrent plus de la dureté d'aujourd'hui que du colonialisme d'hier
par Gilbert Meynier
La loi n° 2005-158 [du 23 février 2005] "portant
reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur
des Français rapatriés" risque, surtout en
ses articles 1er et 4, de relancer une polémique dans laquelle
les historiens dignes de ce nom ne se reconnaîtront guère
: en officialisant le point de vue des groupes de mémoire
liés à la colonisation, elle risque d'attirer en
retour des simplismes symétriques émanant de groupes
de mémoire antagonistes, et dont l'histoire officielle
telle que l'envisage la loi fait des exclus de l'histoire.
Autant on peut être d'accord avec le fait de travailler,
comme historien et comme citoyen, à donner toute leur place,
dans l'histoire, aux abjections coloniales, d'accord encore, par
exemple, comme citoyen, avec la dénonciation de l'expansionnisme
américain en Irak ou ailleurs, autant les injonctions colonialophiles
de la loi ne sont pas recevables, ne l'est pas davantage le discours
victimisant ordinaire : ne serait-ce que parce qu'il permet commodément
de mettre le mouchoir sur tant d'autres ignominies, actuelles
ou anciennes, et qui ne sont pas forcément du ressort originel
de l'impérialisme ou de ses formes historiques passées
comme le (s) colonialisme (s). L'étude scientifique
du passé ne peut se faire sous la coupe d'une victimisation
et d'un culpabilisme corollaires. Quoi qu'il en soit, les
débordements émotionnels portés par les "indigènes
de la République" ne sont pas de mise : des êtres
humains ne sont pas responsables des ignominies commises par leurs
ancêtres, ou alors il faudrait, par exemple, que les
Allemands continuent éternellement à payer leur
épisode nazi.
C'est une chose d'analyser, par exemple, les "zoos
humains" de la colonisation, c'en est une autre que de confondre
dans la commisération culpabilisante le divers historique,
lequel ne se réduit pas à des clichés médiatiquement
martelés. Si la colonisation fut ressentie par les colonisés
dans le rejet et la douleur, elle fut aussitôt vécue
dans l'ouverture pour des modèles de société
extérieurs. Et il faut aussi parler d'aujourd'hui, de toute
la diversité d'aujourd'hui. Ainsi, le régime autoritaire
algérien, encore assez largement militaire à fusibles
civils (même s'il s'est depuis peu quelque peu "civilisé"),
est bien un produit de la société algérienne,
et pas (ou pas seulement) une réminiscence coloniale. Et
dénoncer l'impérialisme en Irak, les fadaises Bush-Huntington...,
ne dispense pas, au contraire, d'interroger les caractéristiques
sui generis de la dictature arabo-stalinienne de Saddam.
Le penseur musulman algérien Malek Bennabi avait,
il y a une soixantaine d'années, fait remarquer que, si
l'Algérie avait été colonisée, c'était
qu'elle était "colonisable". Les purs nationalistes
algériens lui avaient assez reproché alors d'avoir
forgé ce concept de "colonisabilité" aux
antipodes du simplisme. Dans la même ligne, on pourra soutenir
que si l'Irak a été envahi, c'est qu'il était
"envahissable". C'est là une explication - certes
partielle -, en aucun cas une exonération de l'impérialisme
américain. Mais on ne peut pas comprendre l'aboutissement
actuel de l'Irak si l'on n'énonce pas cette évidence
: la société irakienne, qui a eu à souffrir
pendant plus de trois décennies du régime le plus
sanglant que le monde arabe ait connu, était en 2003 en
état de profonde déréliction. Bien sûr,
on peut clamer d'abondance que c'est toujours la faute des autres
et/ou du passé. Mais il y a aussi, et toujours, urgence
concomitante à balayer devant soi, et à se confronter
aux duretés d'aujourd'hui; et pas seulement aux ressentiments
construits sur des hiers douloureux. Cela est valable pour tous
les peuples et toutes les sociétés.
Plutôt que de rédiger ou de signer dans la
culpabilité des manifestes victimisants à sens unique
(lesquels masquent, aussi, bien des simplismes et bien des régressions
dont on ne souffle mot), l'historien préfère travailler
à (r) établir les faits, par exemple dans la ligne
qui a permis à Florence Beaugé de rédiger
ses magnifiques articles dans le Monde du 19 mars 2005
sur le général Schmitt - nommé en son temps
par François Mitterrand et Jacques Chirac en parfait accord.
Et aussi à travailler comme citoyen autant que faire se
peut à rendre nos sociétés moins inégalitaires
et plus éduquées, les inégalités et
le racisme portés par les matelas d'ignorance des humains,
générant à leur tour, simplismes et régressions.
Au surplus, pour reprendre le texte des "ndigènes
de la République", à l'évidence, les
plaies dont ils saignent sont de moins en moins celles qui sont
infligées par le vieux colonialisme, porté certes
partiellement par le nationalisme français et la création
en son temps d'îlots capitalistes; mais bel et bien par
la sauvagerie et la dureté économiques d'aujourd'hui,
assez largement transnationales. Il est important, pour y voir
clair, de ne pas tout mélanger. Tout, dans la situation
des immigrés, ne fut pas redevable à la colonisation,
dans le passé comme maintenant. A l'époque où
les immigrants italiens, les "macaronis", étaient
traités d'arriérés brutaux et de catholiques
fanatiques, le mépris et la peur qui les entouraient n'étaient
en rien liés à la colonisation. Il se trouve que
l'auteur de ces lignes connaît bien l'Italie : il existe
un glissement de la société italienne vers le racisme
et "l'indigénisation" des Africains migrants
en Italie, alors que le passé colonial y est sans comparaison
bien plus léger que celui de la France. En revanche, à
titre emblématique, Berlusconi, lui, est une réalité
bien actuelle, qui renvoie à la brutalité de la
déréglementation et du chacun pour soi, sans compter
la corruption.
L'historien ne se reconnaît pas dans l'affrontement
des mémoires - pour lui, les mémoires ne sont
que des documents historiques à traiter comme tels -; il
ne se reconnaît pas dans l'anachronisme qui veut tout arrimer
au passé ; il ne se reconnaît pas dans le manichéisme,
qu'il provienne de la "nostalgérie" électoraliste
vulgaire qui a présidé à la loi du 23 février
2005, ou qu'il provienne des simplismes symétriques qui
surfent sur les duretés du présent pour emboucher
les trompettes agressives d'un ressentiment déconnecté
de son objet réel.
Gilbert Meynier est professeur émérite
d'histoire contemporaine à l'université de Nancy-II.
Point de vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 25 juillet 2005.
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