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FRANCE, SEPTEMBRE 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__La responsabilité des historiens face à l'histoire coloniale
par Raphaëlle Branche, Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Sylvie Thénault
Nous n'en avons pas fini avec le temps des colonies,
l'esclavage, l'Indochine et l'Algérie. Le projet de traité
d'amitié entre la France et l'Algérie est gelé.
Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, a posé
comme préalable à la signature de ce traité
l'abrogation de la loi du 23 février [2005] "portant
reconnaissance de la Nation" envers les rapatriés
et qui dispose que "les programmes scolaires reconnaissent
le rôle positif" de la colonisation. M. Bouteflika
y voit un "outrage", une preuve de "cécité
mentale". Qui ne partagerait pas ce point de vue ?
Du côté français, Jacques Chirac,
le président de la République, a réaffirmé,
à la conférence des ambassadeurs, l'importance qu'il
accorde aux enjeux méditerranéens de ce traité.
Il cherche manifestement à prendre ses distances quant
au poids du passé et au pas de clerc de sa majorité.
A Madagascar, M. Chirac a regretté les "dérives"
de la répression lors des décolonisations. Les massacres
du 8 mai 1945, à Sétif, ont été déplorés
comme une "tragédie inexcusable" par l'ambassadeur
de France en Algérie, le 27 février. Le ministre
des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy,
interrogé sur la polémique ouverte par la loi du
23 février, a convié les historiens à trancher
sur ce problème.
Nous n'en serions pas là si les parlementaires
- à commencer par l'actuel ministre des affaires étrangères,
un des initiateurs de l'éloge de la Nation aux colons -
et le gouvernement s'étaient inspirés des accords
de Nouméa (1998), qui déclaraient : "Le moment
est venu de reconnaître les ombres de la période
coloniale, même si elle ne fut pas lumière".
Ces accords, sans emphase ni outrance, s'efforcent de rendre justice
aux colonisés et aux colons.
Nous n'en serions pas là si la classe politique
n'avait pas cédé aux abus de mémoires d'un
lobby de nostalgiques de l'Algérie française qui
n'a rien appris ni oublié, et discrédite l'image
du pays sur la scène internationale.
Que diable les historiens iraient-ils faire dans cette galère
? Ils n'ont pas à prononcer une fatwa sur le bon et le
mauvais côté de la colonisation. Ils ne sont pas
les conseillers du prince. Ils ont à élaborer et
à diffuser une critique historique, permettant d'établir
la véracité des faits, et à en proposer les
explications les moins subjectives possibles, pour aider les citoyens
à comprendre et à maîtriser leur passé.
Ils ont à aider surtout ceux qu'une telle loi empêche
de mémoire, condamne à être privés
de repères. Et ils ont, en urgence, à préserver
l'indépendance de leur métier, menacée par
des politiques et des idéologues qui veulent continuer
indéfiniment leurs campagnes d'Afrique.
Une chronique des péripéties de la loi du 23
février le montre : elle est venue couronner un intense
travail du lobby se posant en représentant des rapatriés
d'Algérie. Un rapport demandé par M. Raffarin, qui
a servi de plate-forme au projet de loi, n'hésite pas à
affirmer que les manuels contiennent des assertions "contraires
à la vérité historique" et envisage
un "droit de regard" du ministre.
Elus et gouvernement n'ont pas hésité à
nier un des principes de l'instruction publique depuis Jules Ferry,
en essayant d'imposer une histoire officielle. Rappelons que,
depuis 1881, les enseignants ont le libre choix des livres scolaires.
Alors que le ministère de l'éducation nationale
et de la recherche n'a pas encore eu un mot sur cette loi, que
les enseignants s'inquiètent du manque de concertation
sur les programmes, le ministre délégué aux
anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, a annoncé la participation
d'associations de rapatriés à une modification de
ces programmes. Leur concours est aussi prévu pour une
fondation sur la guerre d'Algérie. Elle sera chargée
d'organiser les études scientifiques et d'intervenir dans
l'enseignement.
Encore les plus ultras des rapatriés ne sont-ils pas
satisfaits : eux veulent une réhabilitation de l'OAS et
une repentance de la métropole, coupable de l'abandon de
leur province. En attendant, ils s'emploient à commémorer
leurs "martyrs" : de Nice à Perpignan, plusieurs
municipalités ont affecté un terrain communal à
des stèles en l'honneur des condamnés à mort
de l'OAS.
De l'autre côté de la Méditerranée, les officiels font de la dénonciation de la loi du 23 février un thème central. M. Bouteflika a parlé, lors de la commémoration du massacre de Sétif, d'un "génocide permanent", de "fours crématoires", assimilant ainsi colonisation française et nazisme. Ce n'est pas là un dérapage. En commémorant les émeutes et les massacres de Philippeville (Algérie) du 20 août 1955, il a rappelé "la tragédie de l'invasion, de l'extermination et de la destruction, les injustices de l'occupant, qui s'est ingénié à mettre en uvre un projet macabre dont l'objectif était une Algérie sans peuple [...], une terre sans hommes et sans mémoire". Nous n'avons pas de peine à reconnaître le discours nationaliste élaboré, en son temps, contre la colonisation. Mais nous sommes en 2005. Et il s'agit d'arguments de propagande, dans une campagne pour le référendum prévu à la fin septembre [2005], émis par le représentant d'un régime qui a usé et abusé de la répression, dans un pays dont la jeunesse n'écoute plus les pères du Maghreb.
Si l'on peut comprendre (en déplorant la cécité
d'alors) que les anticolonialistes n'aient pas voulu reconnaître
certaines violences inacceptables, commises au nom des peuples
dominés dans les déchaînements des années
1950-1960, si l'on peut comprendre l'idéalisation, à
l'époque, des victimes de l'ordre colonial, persister dans
cette attitude n'est pas justifiable. Comment ne pas voir, aujourd'hui,
que cette violence s'est déployée contre la société
algérienne, que les mêmes pratiques ont été
utilisées par le pouvoir comme par les islamistes ?
En France, en écho au discours algérien, une
vulgate fait florès. Selon les Indigènes de la République,
le colonialisme serait là, toujours virulent, au coeur
de la société et de la vie politique. Il serait
la cause de l'exclusion, de la loi contre le foulard, de l'islamophobie.
Que nos sociétés soient marquées par l'esclavage
et la situation coloniale, et en portent des traces, que, de nos
immeubles insalubres à La Nouvelle-Orléans, l'actualité
le montre, c'est une évidence ! Mais les historiens ne
peuvent pas ignorer que, s'ils ont le devoir de répondre
aux demandes de mémoire, une distance critique envers ces
requêtes est indispensable.
Il est nécessaire de s'interroger sur les décalages
entre des représentations figées et les caractères
actuels de l'exclusion. Dans nos sociétés, le passé
est devenu l'enjeu d'un discours revendicatif de forces qui se
posent en héritières des victimes, avec d'autant
plus d'insistance qu'aucune utopie ne les projette vers l'avenir
et qu'elles sont animées par une logique de concurrence
victimaire.
Peut-on, en 2005, affirmer que coloniser c'est exterminer ?
Il y a eu des massacres de masse coloniaux, mais présenter
ainsi la conquête de l'Algérie ne correspond pas
à la réalité.
Les historiens ont-ils pour tâche de conforter le discours
officiel algérien _ celui d'un pouvoir _, et non plus celui
des victimes du colonialisme ? Comment des historiens venus d'une
démocratie pour participer à un colloque, à
Sétif, sur le 50e anniversaire du massacre du 8 mai 1945,
ont-ils pu ne pas avoir un mot pour rappeler les violences du
FLN dans la guerre, comme le fait Mohammed Harbi depuis des décennies
?
Si nous ne mettons pas au clair les relations entre les
intellectuels occidentaux, qui se réclament des solidarités
avec les sociétés du Sud, et les pouvoirs qui y
règnent, il sera impossible d'exorciser les démons
liés à la période coloniale et au nationalisme.
Et nous ferons le lit de toutes les surenchères !
Ignorer les souffrances de tous les protagonistes, au profit
des seules "bonnes" victimes, c'est continuer à
laisser le monopole de la compassion à l'extrême
droite; persister dans certaines erreurs du tiers-mondisme. Etre
fidèle à Franz Fanon aujourd'hui, c'est reconnaître
en lui le descendant d'esclaves et le métis, qui ne dissociait
pas la libération du tiers-monde de celle des dominés
d'Occident; c'est reconnaître ses apports à la connaissance
des forces nouvelles qui faisaient irruption sur la scène
politique, mais aussi les insuffisances de ses analyses des conservatismes
de la culture et de la religion populaires, des manipulations
politiques de l'islam, en particulier. En raison des enjeux de
ce passé qui passe mal, afin de préserver l'indépendance
d'une histoire critique contre ceux qui vivent encore dans l'univers
où le colonisé n'existait pas, et contre ceux qui
s'acharnent sur le cadavre du colonialisme et font comme s'il
existait encore, il est indispensable de refuser manichéisme
et anachronisme, d'étudier la "situation coloniale"
dans sa complexité.
L'enseignement, vilipendé par tous les porteurs de
mémoires saintes, a une fonction fondamentale : rappeler
les références universalistes et les retrouver à
partir des mémoires singulières. Celui-ci ne peut
plus susciter un consensus autour de la patrie jacobine et ne
doit pas céder à ceux qui opposent lutte contre
l'antisémitisme et lutte contre le racisme d'origine coloniale.
La colonisation a été un phénomène
ambigu. A travers les résistances, les accommodements,
les réinventions, les sociétés dominées
en ont été profondément transformées.
Replacer cette période dans le processus de mondialisation,
expliquer et faire comprendre les interdépendances et la
pluralité qui se sont imposées à toutes les
sociétés, tels sont les enjeux actuels.
Raphaëlle Branche est historienne, maître
de conférences à l'université de Rennes.
Claude Liauzu est professeur émérite d'histoire
contemporaine à l'université paris-VII. Gilbert
Meynier est professeur émérite d'histoire contemporaine
à l'université Nancy-II. Sylvie Thénault
est historienne, chargée de recherches à l'Institut
d'histoire du temps présent. Point de vue publié
par le quotidien Le Monde, Paris, 20 septembre 2005.
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