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FRANCE, OCTOBRE 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Aux futurs historiens du colonialisme
par Aïssa Kadri, Gérard Prévost, François Castaing
A l'occasion d'un triste anniversaire, celui du 17 octobre
1961 [où une manifestation en faveur de l'indépendance
algérienne fut réprimée dans le sang à
Paris], la question de "la responsabilité des historiens
face à l'histoire coloniale" a été
une nouvelle fois posée par quatre historiens. [1].
La conclusion du texte, qui fait de la colonisation un "phénomène
ambigu", nous a heurtés. Sans doute est-il possible,
et nécessaire, de considérer que ses effets n'ont
pas été unilatéraux voire, pour certains,
"ambigus". Notamment du fait des résistances
qu'elle a suscitées.
En revanche, en tant que phénomène politique,
la colonisation n'a pas pour caractéristique l'ambiguïté.
Il s'agit bien d'un phénomène de domination, d'oppression,
et donc de répression. Les auteurs du texte ne l'ignorent
pas et partagent même sans doute ce point de vue. Alors
comment comprendre leur propos ?
Ils contestent à juste titre que la loi du 23 février
2005 [qui prône que les aspects positifs de la colonisation
soient enseignés] tente d'instituer une histoire officielle
placée sous l'influence des groupes "de nostalgiques
de l'Algérie française" . Mais cette réserve
doit-elle nécessairement conduire à une défense
académique d'un pré carré ?
Ecrire que les historiens "ont en urgence à préserver
l'indépendance de leur métier, menacée par
des politiques et des idéologues qui veulent continuer
indéfiniment leurs campagnes d'Afrique" est vrai.
Mais cela n'autorise pas à renvoyer dos à dos tous
ceux qui prennent position.
Peut-on accepter une démarche qui revient à
condamner l'engagement des intellectuels ? Mettre sur le même
plan la position des nostalgiques de l'Algérie française
et celle des anticolonialistes (ramenée schématiquement
à celle du pouvoir algérien), c'est concevoir l'historien
comme un personnage situé au-dessus de tous ces débats.
Or le besoin, la nécessité même, d'aborder
la complexité du passé colonial comme ses effets
actuels n'implique pas que l'on fasse du retrait dans la tour
d'ivoire un principe. Cela suppose que l'on suive une démarche
toujours rigoureuse en commençant par appeler les choses
par leur nom et que l'on parle de colonialisme et de colonisation.
Etre engagé ne signifie pas s'aveugler ou s'arranger avec
les réalités sociales et historiques d'hier ou d'aujourd'hui.
Mais comment mener une réflexion commune aux intellectuels
du Nord et du Sud si l'on s'abstient de prendre position sur la
nature du colonialisme ? Le problème ne saurait se
limiter à "mettre au clair les relations entre les
intellectuels occidentaux, qui se réclament des solidarités
avec les sociétés du Sud, et les pouvoirs qui y
règnent".
Ce refus de l'engagement non pas entendu au sens du militant mais de l'intellectuel critique affaiblit non seulement le travail de l'historien, mais appauvrit le débat sur l'histoire coloniale. Un débat qui ne saurait se ramener à une opposition entre les "indigènes de la République", dont l'"appel" est opportun, mais pas toujours rigoureux, et les partisans de la "complexité".
L'affirmation selon laquelle le colonialisme n'existe plus
mérite à coup sûr une démonstration,
à l'heure où l'imaginaire colonial fait un retour
en force. De même la référence aux valeurs
universalistes mériterait-elle plus de prudence, quand
on sait les guerres et les agressions qui ont été
déclenchées en leur nom.
Vouloir passer le flambeau à une nouvelle génération
d'historiens demande une attention renouvelée à
la question de l'engagement quand, au sein de cette "communauté"
de chercheurs, il existe un courant qui prétend justifier
le colonialisme, sous couvert de complexité.
On pourrait ainsi rappeler utilement que les recherches les
plus fécondes sur la période coloniale furent le
plus souvent nourries des travaux d'historiens et de sociologues
dont le sens critique a accompagné l'indépendance
algérienne.
Parce que l'histoire coloniale est aussi constitutive du présent
de nos sociétés, il est illusoire de penser qu'elle
puisse se mettre hors jeu. Mieux vaut l'assumer pour pouvoir mener
à bien l'analyse du phénomène dans sa diversité,
au Nord comme au Sud et, encore mieux, ensemble.
1. Voir sur ce site la tribune : La responsabilité
des historiens face à l'histoire coloniale [Raphaëlle
Branche, Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Sylvie Thénault].
François Castaing, Aïssa Kadri, Gérard
Prévost sont enseignants-chercheurs à l'Institut
Maghreb-Europe (université Paris-VIII). Point de vue publié
par le quotidien Le Monde, Paris, 18 octobre 2005.
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