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FRANCE, DECEMBRE 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__La loi sur le "rôle positif" de la colonisation réveille des démons que l'on croyait endormis
par Sabouya Traoré
Ainsi donc les parlementaires français invitent les
enseignants à montrer "le rôle positif de
la colonisation". Ce sont des élus qui ont voté
solennellement un texte ayant force de loi. Ce n'est pas rien,
un parlementaire. Ces femmes et ces hommes ont arpenté
des contrées pour vanter leurs qualités personnelles
et expliquer leurs programmes politiques. Ils ont su convaincre
par la valeur de leurs arguments et des milliers de citoyens ont
voté en leur faveur. Et ce n'est pas rien, une loi. On
prend un problème. On étudie ses contours et on
lui sonde les entrailles. Puis on finit par trouver l'idée
qui va répondre le plus efficacement possible à
la question posée.
De cette idée, il y a un long chemin pour en faire une
loi. Il faut avant tout expliquer, argumenter, convaincre. Ne
jamais craindre de répéter. Jamais baisser les bras.
On emporte d'abord la conviction de ses proches, celle des habitués
du bistrot qu'on fréquente, celle de son village ou de
sa commune.
On s'attaque ensuite aux adhérents de son propre parti,
pour qu'on l'inscrive dans l'agenda des discussions au sein du
mouvement. Gouvernement ou groupe parlementaire, ce mouvement
politique prend votre idée sous le bras et l'emporte au
Parlement. On vous passe les détails techniques et les
différentes étapes et combinaisons du travail parlementaire.
Le jour où votre idée devient une loi, plus personne ne se rappelle le nom de son initiateur. Parce que c'est devenu du costaud. Et cela dépasse désormais une seule personne, aussi géniale soit-elle. C'est maintenant une idée ou un corps d'idées qui doit guider les faits et gestes de tous les citoyens du pays. Tout cela pour dire que ces parlementaires, ce sont des gens qui ont su expliquer qu'ils ne faisaient rien au hasard. Et ces gens sérieux, rigoureux dans la réflexion, équilibrés dans l'argumentation, ont voté une loi; un texte qui n'est pas n'importe quoi non plus.
Pouvons-nous en discuter ? Je ne le sais pas. N'étant
pas juriste, j'ignore si j'ai le droit de discuter le texte d'une
loi déjà votée.
Devons-nous en discuter ? Je crois qu'à ce stade du débat, c'est le moins qu'on puisse faire. En certaines circonstances souventes fois, si on me le permet il faut oser. Soit on est citoyen d'un pays anciennement colonisateur, soit on est citoyen d'un pays anciennement colonisé. Tel est le monde aujourd'hui. C'est un fait de l'histoire. La question donc nous concerne tous.
Un texte de loi doit être précis. Précis
dans sa formulation, afin de ne souffrir d'aucune difficulté
d'interprétation. Précis dans son vocabulaire, car
comme dit monsieur le président de la République
française, Jacques Chirac, "le choix des mots est
essentiel". Il est donc question ici de "rôle
positif de la colonisation". Il faut rendre justice aux députés
français. Ils n'ont pas dit pour qui cette affaire était
"positive", ni en quoi elle était "positive".
Poursuivons la réflexion ! Positif renvoie l'esprit à
négatif. Si le bilan d'une affaire peut être jugé
"positif" pour l'un des protagonistes, on peut sans
trop s'avancer estimer que ce bilan peut être considéré
par l'autre partie comme "négatif". Tous les
marchands vous le diront, les pertes des uns constituent les recettes
des autres. Là également, la loi ne dit pas pour
qui cette affaire était "négative", ni
en quoi elle était "négative".
La colonisation a-t-elle été "positive"
économiquement, culturellement, socialement, humainement
? Pour qui et au détriment de qui ? Corollairement, contre
qui et au profit de qui ? Voilà les vraies questions. Les
députés l'ont-ils voulu ? On ne saurait le dire.
Mais on doit convenir qu'ils ont soulevé là un fameux
lièvre. S'ils ont fait exprès d'emmener de tels
débats sur le devant de la scène, chapeau ! Si telle
n'était pas leur intention initiale, merci quand même
! Car ils nous conduisent à dresser un bilan. Dans nos
petites têtes, dans nos esprits moyennement informés,
nous pensions cette affaire soldée.
Les Africains savent qu'ils ont subi des ravages, mais c'est
le passé et chacun sait qu'on ne peut corriger l'Histoire.
On pardonne implicitement. Sans avoir à exiger de l'autre
une humiliation publique. Eux aussi, de leur côté,
savent que nous savons, que nous avons compris ce qui s'est passé,
que nous comprenons désormais les règles du jeu.
Et, comme on est des humains, "à l'image de Dieu",
ils savent qu'ils ne doivent plus y revenir, ne plus y penser.
Ainsi fait, on solde tout et on avance. On croyait donc la chose
entendue. Et voilà que cette loi vient réveiller
des vieux démons. Chacun les siens. Le colonisateur veut
savoir ce que l'affaire lui a rapporté en positif. Le
colonisé, quant à lui, veut savoir ce que l'affaire
lui a coûté en négatif. Des creux et des
bosses, si on veut que les pièces puissent s'emboîter.
Creux et bosses. Pour notre part, nous ne pouvons nous empêcher
de prendre la question par l'autre bout. Car on ne devient pas
une grande nation par hasard. Dans la savane, tout est au ras
du sol. Si une perdrix est plus grande qu'une autre, c'est nécessairement
parce qu'elle se tient perchée sur un tronc d'arbre.
La grandeur d'une nation se nourrit de la petitesse des autres
nations. Et on ne devient pas impunément une grande nation.
Il faut y mettre de la volonté et de la détermination.
Ne jamais hésiter à s'approprier le bien d'autrui.
Ruser, escroquer, massacrer s'il le faut. Et trouver les explications
de son action. Prévoir les réponses au cas où
des mauvais coucheurs auraient des reproches à vous faire.
Prendre ce qui ne vous appartient pas. En prime, vendre le propriétaire
de ce bien. L'appétit vient en mangeant. Il s'agit maintenant
de faire les choses en grand, sur un plan industriel, c'est-à-dire
"civilisé".
On emporte dans sa gibecière le pays, ses habitants
et leurs biens. On ne fait plus dans le détail. C'est du
commerce de gros. On ouvre une succursale. L'ogre est si vorace,
si pansu, qu'il lui faut des annexes, des colonies. Ames sensibles,
s'abstenir. Ce n'est pas tout : il est maintenant persuadé
d'être dans son bon droit. Si bien qu'au moment où
le vrai propriétaire veut rentrer dans ses droits, il lui
en coûtera une guerre de libération.
Ce que le monde occidental doit au reste du monde, la question
n'est pas iconoclaste. Elle n'est pas innocente non plus. Tout
comme il n'est pas anodin de parler du "rôle positif
de la colonisation". Si les députés entendent
par ces termes, "ce que la colonisation a apporté
comme bienfaits aux ex-colonisés", c'est là
une claire invitation à la colère. Alors que nous
croyions la chose entendue...
Sayouba Traoré_est un écrivain burkinabé.Il est l'auteur de Loin de mon village, c'est la brousse (Vents
d'ailleurs). Point de vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 27 décembre 2005.
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