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FRANCE, DECEMBRE 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Les poisons de la mémoire
par Jacques Julliard
Les débats actuels sur les pages sombres de notre passé
sont en train de devenir malsains. Ils sont le symptôme
d'un effilochage du tissu national.
Morale, mémoire, histoire : la
confusion grandit chaque jour. Il fallait bien, à la fin,
sortir du triangle infernal dans lequel on voudrait enfermer la
science du passé et, avec elle, tous ceux qui s'y consacrent.
Tel est le sens du manifeste "Liberté pour l'histoire
!" que j'ai signé aux côtés d'une
vingtaine d'historiens [1].
Car l'histoire n'est pas la morale. La projection des normes
éthiques du présent sur les événements
passés est un non-sens historique, une régression
intellectuelle, une aberration scientifique, tout droit dérivée
du "politiquement correct" en vogue dans certaines universités
américaines. C'est ainsi que, par bonté d'âme
et par sottise d'esprit, on jette la suspicion sur Platon ou Shakespeare,
sous prétexte - tiens donc ! - qu'ils étaient blancs,
mâles et occidentaux. Chez nous, aujourd'hui, réhabiliter
la colonisation, comme le voudrait la droite, ou stigmatiser l'esclavage,
comme le veulent certains activistes de gauche, ne saurait constituer
l'objet même de la recherche historique. C'est assez
- et combien plus parlant ! - de dire aussi exactement que possible
ce que fut la colonisation, ce que fut l'esclavage. Faut-il à
ce point manquer de confiance dans l'exemplarité du vrai
que de vouloir à toute force lui adjoindre une leçon
de morale ?
C'est pourquoi l'histoire n'est pas non plus la mémoire.
Il appartient aux politiques de tenter de mobiliser et de fédérer
les consciences autour des leçons du passé récent.
Ils peuvent le faire à travers des déclarations
solennelles, comme par exemple celle de Jacques Chirac à
propos de la responsabilité de l'Etat français dans
la persécution des juifs de France. Mais que le Parlement
et la Justice, l'Etat en un mot, ne se mêlent pas de ce
qui ne les regarde pas. Ils sont habilités à porter
des jugements de valeur, non des jugements de réalité.
L'Etat a donc le droit et même le devoir de condamner
et de punir le racisme, l'esclavage, le génocide. Mais
il n'a aucune compétence - rigoureusement aucune - pour
se prononcer sur la réalité et l'ampleur de la traite
négrière, du génocide arménien, de
l'extermination des juifs par Hitler pas plus que sur les théories
de Darwin concernant l'évolution ou celles de Galilée
concernant le mouvement de la Terre.
C'est cela aussi, la laïcité, dont nous célébrons
- si peu ! -, en ce moment, l'un des actes les plus mémorables,
la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais il ne suffit
pas, disait Péguy, de faire la séparation de l'Eglise
et de l'Etat; il faut aussi faire la séparation de la métaphysique
et de l'Etat, et même de la science et de l'Etat. Républicains,
encore un effort pour être de vrais laïques ! Quand
des fous et des pervers prétendirent remettre en cause
l'existence des chambres à gaz, Pierre Vidal-Naquet répliqua
par un livre et François Furet par un colloque en Sorbonne.
Mais ni l'un ni l'autre n'ont approuvé la loi Gayssot
qui érige la dénégation d'un fait, pourtant
incontestable, en délit. Criminaliser le refus de l'évidence,
c'est jeter le doute sur l'évidence elle-même.
De même, c'est en s'appuyant sur son refus d'appliquer
à l'esclavage la notion de génocide que l'on veut
poursuivre Olivier Pétré-Grenouilleau. A
plus forte raison, faut-il condamner sans réserves l'injonction
légale, confirmée récemment par le Parlement,
de développer dans les manuels les aspects positifs de
la colonisation. Que ceux-ci existent ou non, ce n'est pas au
Parlement à le dire. Le seul tribunal dont relève
l'historien est celui de ses pairs et celui de l'opinion publique.
L'extension abusive de la mémoire au détriment
de l'histoire proprement dite est en train de devenir une menace
tant pour la liberté de la recherche que pour la cohésion
nationale. Si l'on continue sur la lancée actuelle,
on pourrait voir demain les protestants demander justice pour
la Saint-Barthélemy, les descendants des Cathares pour
la croisade contre les Albigeois, et ainsi de suite. Au-delà
d'un certain délai chronologique, il faut donc s'en remettre
à la vertu amnistiante de l'histoire.
Car sous sa forme actuelle, le débat français
sur le passé dans lequel le présent n'entre pour
aucune part est en train de devenir malsain; il est le symptôme de l'effilochage du tissu national et d'un étrange climat de haine et de ressentiment. Derrière les revendications de plus en plus âpres des communautarismes rivaux, j'entends monter une trouble rumeur, où la voix aigre du délateur se mêle aux réclamations intéressées de la victime héréditaire. [
]
Jacques Julliard, chronique du Nouvel Observateur,
22 décembre 2005-4 janvier 2006.
1. Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques
Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro,
Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude
Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse,
Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock.
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