LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE



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FRANCE, DECEMBRE 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Loi sur la colonisation : enjeux d'une querelle
par Paul Thibaud

La querelle suscitée par la loi de février 2005, recommandant qu'on enseigne aussi (et non pas exclusivement) le côté positif de la colonisation française, n'est guère empreinte de bonne foi. Il importe d'autant plus d'en dégager les enjeux, qui sont essentiels. Si les responsables politiques semblent vouloir attiser ou calmer l'agitation, selon qu'ils pensent qu'elle leur profite ou non, les historiens et les intellectuels se sont vite aperçus que ce qui était critiqué (l'intervention du législateur dans l'orientation des programmes scolaires) était commun à l'amendement Vanneste et à la précédente loi, dite Taubira.

Celle-ci avait proclamé l'esclavage et la traite (seulement dans la mesure où des Français y avaient pris part), crimes contre l'humanité et donnait déjà, dans son article deux, des consignes aux rédacteurs de programmes. Ces interventions législatives sur la manière d'écrire, de juger et d'enseigner l'histoire s'appuyaient sur deux précédents : la loi reconnaissant le génocide des Arméniens et la loi Gayssot sanctionnant le négationnisme et faisant des jugements de Nuremberg une vérité légale.

Chaque fois les enjeux étaient particuliers, mais il s'agissait toujours de garantir à tel ou tel groupe un statut de victime de l'histoire. La loi Gayssot est une loi pénale, les autres sont plutôt des déclarations de principe à prétention éducative, mais, entre légaliser une qualification, la mettre au programme et réprimer l'opinion contraire, il y a évidemment un enchaînement, comme le montre la mise en examen de l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau. C'est pourquoi dans une pétition, dix-neuf historiens demandent l'abrogation des quatre lois, et pas seulement de la dernière. Des opinions aberrantes, concernant souvent des personnages emblématiques (Moïse, Jésus, Shakespeare, Jeanne d'Arc...) sont périodiquement agitées. On les combat par la recherche (qu'elles peuvent stimuler), et par un enseignement appuyé sur le consensus des historiens. Une vérité vivante se défend mieux qu'une vérité officialisée, toujours suspecte.

Mais la discussion sur les "lois historiennes" n'a pas pour seul enjeu la liberté des chercheurs, mais aussi celle de citoyens, la liberté pour chacun de se faire une opinion et de la soutenir. "Sans liberté de débattre, dit une pétition d'intellectuels qui va dans le même sens que celle des historiens, le mot même de République perd tout sens".

Quand on restreint l'espace de délibération, non seulement les libertés communes sont en cause, mais aussi l'unité du corps civique. Les débordements du législateur répondent en effet aux demandes de groupes d'influence qui veulent "sanctuariser" leur cause. En cédant à de telles demandes, on incite chacun à se replier sur ses griefs, à se penser contre les autres, à cultiver une mémoire douloureuse en oubliant le reste (dans le cas des Antillais, les bénéfices tirés d'une "départementalisation" ardemment souhaitée par leurs parents). Si ceux qui subissent des discriminations organisent des "sécessions mémorielles" au lieu de combattre les mécanismes ségrégatifs actuels, les préjugés à leur égard risquent de s'aggraver et une mentalité de guerre civile de s'installer. C'est d'un récit historique commun, complexe et sans cesse rectifié que nous avons besoin, non d'une fixation arbitraire des mémoires particulières.

On dira, à raison, que la Shoah est une exception, un événement unique, différent des autres crimes collectifs. Certes la Shoah a quelque chose pour nous de sacré, mais ce n'est pas une raison pour en fixer légalement la représentation. Les lois contre le sacrilège n'ont jamais fait respecter mieux ce qu'elles voulaient mettre hors d'atteinte.

Ce dont nous avons besoin à propos de la Shoah, ce n'est pas de sanctions, mais d'une réflexion plus profonde sur le sens du génocide des juifs d'Europe. Ce génocide concerne toute l'humanité, non pas parce qu'il aurait été la plus grande des souffrances, mais parce qu'il était la mise en oeuvre d'une tentative non seulement de transgresser, mais d'abolir le code moral de l'humanité, remplacé, selon Hitler, par la lutte des races. Face à cette barbarie extrême, les juifs morts ont été les témoins de toute l'humanité. Mais cela n'est pas objet de législation.

Paul Thibaud, philosophe, ancien rédacteur en chef de la revue Esprit. Point de vue publié par le quotidien Ouest-France, 27 décembre 2005.
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